Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 49 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Les dames de l’aube

Les dames de l’aube (3 h 21)

J’ai l’impression de connaître ces deux femmes qui traversent la place Sainte-Anne, tête baissée, comme des zombies.

— Madame…

Elle se retournent ensemble. Je ne m’étais pas trompé. C’est bien la mère de Gasner. Et la jeune femme, c’est sa sœur. Je savais par Gasner, qui s’en moquait un peu, qu’elles assistaient, tous les matins, à la messe de quatre heures, à l’église Sainte-Anne. Même la mort de Gasner n’a pas pu modifier un tel rituel. Je ne les connais pas trop bien, ne les ayant rencontrées que deux ou trois fois. Gasner parlait rarement de sa famille. Sa sœur est très jolie, mais d’une beauté un peu sévère, triste même. C’est un tempérament assez sauvage, m’a dit, une fois, Gasner. Elle est comme une jeune sœur pour sa mère. Je sais aussi qu’à part Gasner aucun autre homme ne trouve grâce à ses yeux. On sent chez la mère une grande détermination que les pires épreuves n’ont pas pu altérer.

— Madame, je ne sais pas si vous me reconnaissez…

Elle me jette un bref coup d’œil.

— Mon fils !

Les larmes me montent tout de suite aux yeux. La mère de Gasner me prend dans ses bras tandis que sa jeune sœur me serre discrètement la main.

— J’ai beaucoup pensé à toi et, dès que j’ai appris la mort de Gasner, j’ai demandé de tes nouvelles. Je savais que tu étais tout le temps avec lui. Quelqu’un m’a dit que vous n’étiez pas ensemble à ce moment-là, je me suis agenouillée et j’ai remercié Dieu.

— Moi aussi, dit la jeune sœur, j’étais contente d’apprendre que tu n’étais pas sur la plage où on l’a trouvé. J’ai dit à ma mère : « Ils doivent continuer à chercher parce qu’il y a sûrement un deuxième corps. »

— Oui, il était passé me chercher à la maison. On devait aller ensemble interviewer deux employés de Ciment d’Haïti à propos de la grève. J’étais au fond de la cour, aux latrines, et ma mère a pensé que j’étais déjà parti. Gasner a donc filé à ma recherche, pensant me trouver au Daddy’s Bar où j’ai l’habitude de déjeuner. On m’a dit, plus tard, qu’il y était passé en coup de vent et que, ne m’ayant pas vu, il avait continué son chemin, espérant me croiser quelque part au cours de la journée. Si jamais on se rate le matin, on sait que le prochain rendez-vous est à midi, au restaurant de Madame Michel.

— C’est où, ce restaurant ? me demande la mère, intriguée par tout ce qui concerne son fils.

— Pas loin de la place Carl-Brouard.

— Je sais, dit la sœur, en face du temple Ebenezer.

— Je vois, dit la mère.

Elle pointe un doigt vers le ciel.

— Maintenant, il est avec Lui.

— Je me dis que si j’avais été avec lui, peut-être qu’à nous deux…

— Non, fait la mère d’un air épouvanté, ils t’auraient tout simplement tué. Ce sont des tueurs. Ils ne savent faire que cela. Gasner est mon fils chéri, mais je suis contente qu’il ait été seul. Un seul suffit. Je n’aurais pas pu supporter deux morts. Mon pauvre cœur n’en aurait pas été capable.

— Le jour de Gasner était arrivé, fait calmement sa sœur.

Je ne comprends pas ce ton presque serein pour parler du fils ou du frère. Ce détachement doit cacher une immense douleur.

— Je sais que c’est une perte irréparable pour vous.

— Il était mon espérance, dit la mère.

— Mais vous avez l’air si calme…

— C’est grâce à la prière, souffle-t-elle.

— Quand on croit sincèrement en Dieu, ajoute la sœur, on le sent toujours à ses côtés, surtout dans les moments difficiles.

— Amen, dit la mère. Je n’ai aucune haine. Ma vie est vouée uniquement à la prière. Je prie Dieu pour qu’Il pardonne aux bourreaux de mon fils.

— Et la justice ? je crie. Les meurtriers de Gasner doivent être jugés et condamnés pour ce crime intolérable.

La mère sourit tristement.

— Je vais m’asseoir un peu. Je me fatigue vite depuis quelque temps. Nous sommes en avance et j’aimerais parler un moment avec toi.

— Avec plaisir, dis-je en m’asseyant entre la mère et la fille.

— Nous arrivons toujours une demi-heure avant la messe, précise-t-elle, afin de pouvoir faire une petite prière à sainte Anne avant l’arrivée de la foule.

— Tu sais, m’apprend la sœur sur un ton plus fougueux, nous sommes allées à la morgue et on a refusé de nous laisser voir le corps de Gasner…

— Qui ?

— Des militaires qui gardaient l’entrée de la morgue. Je leur ai dit que nous étions sa sœur et sa mère, mais ils nous ont barré le passage.

— L’officier, un certain Christophe quelque chose, continue la mère, m’a dit que son corps était la propriété de l’État haïtien.

— Je leur ai alors demandé, enchaîne la sœur, s’ils entendaient poursuivre les coupables afin de les juger pour ce crime horrible.

Le ton avait nettement changé. Elles sont devenues plus agressives, plus vraies.

— Ils ont répondu à ma fille, écoute bien, que rien ne prouve qu’il ait été assassiné et qu’il a bien pu mourir d’une crise cardiaque ou des suites d’une insolation attrapée sur la plage.

— Je vois. C’était pour échafauder ce mensonge qu’ils l’ont traîné sur la plage.

— Je leur ai demandé depuis quand une crise cardiaque laisse des ecchymoses sur le corps, continue la sœur de Gasner. Alors, ils m’ont demandé comment je savais cela alors que je n’avais pas vu le corps. Devant tant d’hypocrisie, je n’ai pas pu me contenir. La moutarde m’a monté au nez. Je leur ai hurlé qu’ils n’ont pas le droit de cacher ce que tout le monde sait, et que tout le monde sait que Gasner a été frappé à la tête jusqu’à ce qu’il meure.

— Moi, dit calmement la mère, je leur ai fait comprendre que je n’ai que faire de leur justice. Tout ce que je veux, c’est le corps de mon fils et ce corps n’est ni à eux, ni à l’État haïtien, ni même à moi, mais à Dieu. Que c’est Dieu le seul maître des corps, des esprits et des âmes, et que je dois l’enterrer chrétiennement, qu’ils n’ont aucunement le droit de disposer du corps de mon fils.

Chez toute femme haïtienne, il y a au moins deux personnalités. L’une, très conservatrice, remettant tout à Dieu ; l’autre, totalement

révolutionnaire, combattant l’injustice, remettant en question tout pouvoir absolu et affrontant, souvent seule, n’importe quel danger qui met en péril la vie de ses enfants (surtout ses fils). Là où les hommes se cachent, les femmes se montrent à visage découvert. Et ces deux attitudes peuvent se succéder, chez une même femme, dans un espace-temps aussi court qu’une demi-heure.

— À ce moment, dit la sœur, j’ai commencé à crier, à hurler, à faire un beau tapage, puisque c’est la seule chose qu’ils permettent aux femmes de faire, jusqu’à ce qu’un colonel s’amène pour s’informer de ce qui se passait. Quand on lui a expliqué de quoi il s’agissait, il a pris ma mère à part pour lui parler.

— Il m’a dit qu’on allait faire le nécessaire pour me rendre le corps de mon fils le plus vite possible, et que si on l’avait gardé tout ce temps, c’était pour les besoins de l’enquête.

— Mon œil ! jette la sœur, qui semble n’avoir aucune confiance dans la justice de son pays.

— Et qu’il veillerait personnellement, termine la mère, à ce que son corps ne soit d’aucune façon profané. Il avait l’air sincère, je dois dire.

— Ce sont les pires sadiques, lance la sœur.

— Vous a-t-il dit pourquoi vous ne pouviez même pas voir le corps ?

— D’après moi, crache la sœur, ils ont peur à un dérapage. Ils ont pris la responsabilité de tuer mon frère, alors ils devraient avoir le courage de faire face à la réaction populaire.

— Madame, j’ai passé la nuit dans les rues de cette ville et je ne les ai jamais vues aussi désertes.

— C’est dans ces moments-là qu’il faut se méfier le plus, mon fils. Ça veut dire que même les tontons macoutes n’osent pas sortir. Ils doivent se terrer quelque part, en train de se réjouir de leur crime.

— Ils ne doivent pas en être trop fiers en ce moment…

— Ces salauds, lance la sœur de Gasner, n’ont aucun sentiment humain. Ce sont des chacals assoiffés de sang.

Devant moi se tient la fière Antigone. La sœur de Gasner, comme l’Antigone de Sophocle et de Morisseau-Leroy, pleure la mort de son frère et se révolte contre Duvalier-Créon qui s’oppose à ce qu’on l’enterre selon les rites funéraires de la foi de sa famille. Combien de temps Duvalier-Créon va-t-il le garder encore ? Que veut-il du cadavre ? Craint-il que ce cadavre et ces deux frêles femmes fassent basculer le pouvoir hérité de son père ? La mère et la sœur réclament inlassablement le corps de Gasner. Ces deux femmes représentent l’honneur de cette ville. Elles parlent avec une autorité morale qui dépasse les intérêts personnels.

— Tu devrais partir, me dit tout à coup la mère, sinon on te tuera, toi aussi. Ici, on n’aime pas les esprits libres. Quand ils sentent que tu n’es pas comme eux, ils te tuent comme des bêtes.

Elle tourne vers moi un visage baigné de larmes.

— Promets-moi, mon fils, de partir le plus vite possible. J’ai déjà perdu un fils dans la bataille, je ne tiens pas à en perdre un autre, tu m’entends ?

Son regard empreint de douceur et de fermeté. Sa détermination inébranlable.

— Promets-le moi, insiste-t-elle.

La sœur garde les lèvres serrées pour ne pas émettre son opinion mais je sens son désaccord.

— Je vous le promets.

Finalement, la sœur n’a pas pu contenir sa désapprobation.

— Si vous partez tous, crie-t-elle, que va devenir ce pays !

— Tais-toi, dit la mère, ce ne sera pas mieux s’ils meurent tous.

La cloche de Sainte-Anne nous fait sursauter par sa gaieté, un appel à la vie. Les deux femmes se lèvent tranquillement.

— N’oublie pas ce que je t’ai dit, mon fils… Tu reviendras un jour. Va te mettre à l’abri de ces démons. Tu seras plus utile à ton pays vivant que mort.

Mère et fille se dirigent vers l’église. Je reste un moment sans bouger à les observer en train de gravir les marches un peu abruptes de l’église Sainte-Anne. La mère, si sereine, mais profondément blessée. La fille, en constante colère. Deux femmes qui garderont le fort en attendant le retour des hommes. Cela fait vingt ans que mon père a pris le chemin de l’exil. Tantôt, ce sera mon tour. Les Duvalier sont toujours là. Les femmes aussi. Elles dureront plus longtemps que la dictature. Duvalier le sait. Les hommes d’ici ont l’habitude de se présenter, la poitrine en avant, face au danger le plus certain. Ils tombent tout de suite, cassés en deux sous la première rafale. Pendant ce temps, les femmes veillent à l’éducation des enfants, à la santé des vieillards, aux trois repas quotidiens, à la maison qu’il faut tenir propre quoi qu’il arrive, aux hommes qu’on doit sortir de prison, aux funérailles des fils, à entretenir le désir des maris comme un feu qui s’éteint dès qu’on ne l’évente pas, à trouver l’argent qu’il faut par tous les moyens à la disposition d’une femme, car, quand votre mari est en exil et que l’État vous a révoquée, il n’est pas facile de trouver quelqu’un pour prendre le risque de vous employer, et le désespoir qui s’installe au fond de votre cœur et qu’il faut chasser fermement pour ne pas donner aux enfants l’image d’une mère triste. Tout cela prend tellement de temps qu’elles oublient de mourir. C’est pour cela qu’il y a si peu d’hommes et tant de femmes dans ce pays.