Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 14 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Le voyage à Petit-Goâve

— Il ne le fait pas de plein gré, Marie. Pour moi, c’est un exil.

Tante Renée me caresse tendrement la tête.

— Mon Vieux Os…

C’est alors que ma mère éclate en sanglots.

 

Le voyage à Petit-Goâve (4 h 08)

J’ai donc connu mon premier exil à l’âge de cinq ans. À Petit-Goâve, chez ma grand-mère Da. Ma mère m’a conduit très tôt le matin à la Station Sud. Bruits de camions en partance pour la province (Léogâne, Grand-Goâve, Petit-Goâve, Miragoâne, Jacmel, Bainet, Les Cayes, Jérémie, Port-Salut, Torbeck, Saint-Louis-du-Sud, Pestel, Corail, etc.). Foule en sueur. Je suis impressionné par le spectacle des marchandes vantant à tue-tête leurs marchandises. Ma mère me hisse sur le siège avant, à côté du chauffeur (cette place coûte le double du prix normal). Ensuite, elle se dirige vers la portière de celui-ci.

— Gros Simon, je te confie mon fils.

Gros Simon a été à l’école avec ma mère, je veux dire à la même époque. Gros Simon était à l’école nationale des garçons, tandis que ma mère allait chez les sœurs. Gros Simon était un ami de ses cousins.

— Ne t’inquiète pas, Marie.

— Tu le déposes chez ma mère.

— Pas de problème, c’est sur mon chemin, je dois livrer de la farine chez le Syrien… De toute façon, je passe toujours par la rue Lamarre, devant la galerie de Da.

— Merci, dit ma mère tout en glissant une enveloppe dans la main du chauffeur.

— Tu peux dormir sur tes deux oreilles, Marie.

Ma mère s’amène vers moi, à l’autre portière. Elle grimpe sur le petit marchepied pour se mettre à ma hauteur.

— Tu te souviens bien de ce que je t’ai dit ?

Je ne réponds pas.

— Tu as déjà oublié, mon chéri ?

Je cherche fébrilement dans ma tête et ne trouve rien.

— Écoute bien, alors… Tu ne dois jamais dire ton nom à un étranger, tu m’entends ?

— Oui, maman.

— Les gens pourraient te faire du mal s’ils savaient ton nom.

— Pourquoi, maman ?

— Je t’expliquerai un jour. Maintenant, tu es trop jeune pour comprendre. Plus tard, mon ange.

— C’est pas vrai ! C’est toi-même qui as dit que j’étais un grand garçon.

— Tu as raison, mon ange. Je te promets que je t’expliquerai tout ça un jour.

— C’est pas vrai !

— Tu ne vas pas te fâcher avec ta maman le jour du grand voyage.

— Je ne veux pas partir.

— On a déjà discuté de ça hier soir. Tu sais que tu dois partir. Tu es un grand garçon maintenant.

— Si je suis un grand garçon…

Gros Simon klaxonne joyeusement pour annoncer son départ imminent. J’éclate en sanglots. Ma mère me caresse doucement la tête sans cesser de m’embrasser tout le visage. J’arrive à peine à respirer. Elle me presse contre son sein jusqu’à ce que je commence à tousser. Le camion bouge légèrement. Ma mère me relâche, sourit à Gros Simon. Elle pose un baiser sonore sur mon front avant de sauter par terre. Gros Simon donne quelques coups de klaxon pour essayer de m’amuser. Je ne souris même pas. Je suis fâché avec tout le monde. Vraiment tout le monde sur la Terre. Même ma mère. Je regarde ailleurs. Je regarde n’importe quoi, sauf elle. Chaque fois que je jette un coup d’œil dans sa direction, je la vois encore debout près du camion à me sourire. Je ne veux pas qu’elle me sourie, parce que je suis fâché contre elle. Gros Simon continue à faire klaxonner son camion. Le départ est irréversible. Finalement, je la regarde en m’efforçant de ne pas pleurer. Je suis un grand garçon, c’est ma mère qui l’a dit. Le camion démarre lentement. Tout le monde hurle autour de nous. Les marchandes tentent une dernière vente. Les gens se disent bruyamment au revoir. Ma mère est encore là. Elle me sourit. Je lui fais discrètement un signe de la main. Le camion roule. Ah ! c’est elle qui pleure, je l’ai vue sortir son mouchoir. Moi, je ne pleure pas. Ma mère demeure debout, à la même place, jusqu’à ce que le camion tourne au coin de la rue.

— Pleure pas, mon petit, me dit Gros Simon, tu vas faire un beau voyage et, surtout, tu vas passer de bonnes vacances.

Je n’arrive pas à parler tant je pleure maintenant.

— C’est pas des vacances, je finis par dire entre deux sanglots.

Gros Simon garde le silence pendant un long moment.

— Alors, tu vas retrouver ta grand-mère.

— Je veux ma mère, dis-je de nouveau en sanglotant.

— C’est que tu ne connais pas encore Da !

Je relève la tête.

— Da, c’est ma grand-mère.

— Je sais, dit Gros Simon, mais j’ai le soupçon que tu ne la connais pas encore.

Un oiseau s’écrase contre le pare-brise du camion. Il a l’air sonné, mais il réussit quand même à voler de nouveau. Je l’applaudis.

— Moi, je connais ta grand-mère, dit finalement Gros Simon. Et je parie que dans pas quinze jours, Da et toi, vous allez devenir de vieux complices.

— J’ai connu ma grand-mère quand j’étais bébé.

Le camion commence à grimper le morne Tapion en gémissant comme une chienne en chaleur.

— Tu vois, mon petit, Petit-Goâve se trouve tout juste de l’autre côté. On monte Tapion et, tout de suite après la descente, c’est Petit-Goâve. Et arrivé à Petit-Goâve, on prend la grand-rue jusqu’aux casernes pour tourner à gauche sur la rue Lamarre et s’arrêter au numéro 88. C’est là que Da habite. Et on la voit toujours assise sur sa dodine avec à ses pieds une cafetière remplie de bon café chaud. Et c’est ce qui m’attend tout à l’heure. Une bonne tasse du café de Da.

Il rit, d’un rire grave et sonore, durant toute la descente, lâchant même quelquefois le volant. Je suis terrifié à cause de la falaise que je peux voir sur ma droite. Quelques carcasses de camions gisent tout au fond du gouffre.

— Ne t’inquiète pas, mon petit, je connais cette route par cœur. Je pourrais conduire ici les yeux fermés. Une fois, je me suis endormi au volant et me suis réveillé à l’entrée de Petit-Goâve.

Il se tourne vers moi, fier de son effet.

— Je peux être mort de fatigue, continue-t-il, mais dès que j’arrive à Petit-Goâve, je me sens comme remis à neuf. C’est ma ville. C’est ici que je suis né, et c’est ici que je mourrai.

Il rit de nouveau tout en me caressant la tête. Qu’est-ce qu’ils ont tous à me caresser la tête ? Je ne comprends pas cette manie. Quand je serai grand, j’interdirai à quiconque de me caresser la tête. Je ne caresse la tête de personne, moi.