Le Cri des oiseaux fous
Le temps
— Elle a de la classe, dit le type sur un ton définitif.
J’ai failli applaudir. La fille, sans lâcher le bras du type, tente de le gifler avec sa main libre.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? J’ai peut-être pas de classe, mais je sais baiser… Si je veux, je peux tuer un homme rien qu’avec ma langue.
— Arrête de te vanter, jette une autre fille pas mieux qu’elle.
Je n’ai jamais vu de rouge à lèvres aussi vulgaire. Une énorme bouche rouge.
— Elle est partie dans une voiture, dit quelqu’un.
— Dans quelle direction ?
— Tu ne vas pas quand même te mettre à courir derrière une voiture, jette la première fille avec une moue dédaigneuse.
— Elle est partie vers le Rex-Théâtre… Je te comprends, l’ami, cette fille est exceptionnelle, dit sans ironie le type qui a l’air moins taré que les autres. À ta place, je ferais la même chose.
— Pour moi ? demande la fille en souriant pour la première fois.
— Je parlais de Lisa.
La fille se lance à la tête du type en émettant un feulement de tigresse assoiffée de sang. D’un strict point de vue sexuel, cette fille doit être une affaire. D’accord, mais qu’est-ce que Lisa faisait avec ces gens ?
Le temps (9 h 57)
Je cours au Champ-de-Mars. Pas de voiture en vue. Étrangement, je ne suis pas triste. J’ai la certitude de voir Lisa avant de quitter de pays. C’est écrit dans les astres. Je n’ai qu’à lever la tête. C’est la nuit de toutes les révélations et je suis prêt à tout affronter. Même le Cerbère. De toute façon, je ne pourrai pas partir sans l’avoir vue au moins quelques secondes. Qu’est-ce que c’est, dix secondes ? Je suis prêt à traverser tous les feux de l’enfer pour ces dix secondes-là. Ce sont mes dix secondes d’amour. Et chacune comptera. Je n’en négocierai pas une seule. Mais pour cela, il me faut la retrouver. Je connais bien cette ville. Ma ville. Je sais que si l’on cherche vraiment quelqu’un ici, on finit tôt ou tard par le croiser. Cette ville est faite pour que les gens puissent se croiser. Mais je sais aussi que la seule façon de trouver une personne ici, c’est de ne pas la chercher. Comment faire ? Du calme, vieux. Enlève toute tension de ton corps. Voilà. C’est ça. Assieds-toi sur ce banc. Fais le vide dans ta tête. D’accord, mais je n’ai pas beaucoup de temps à ma disposition. Cela n’a rien à voir avec le temps. C’est surtout une question de rythme. Comment ça ? Tu sais, le jazz. Le jazz quoi ? Improvisation. Laisse aller les choses. Hier encore, j’avais tout mon temps. Mais tu as toujours tout ton temps. Non, c’est faux, mon temps est compté, cette nuit. Et je ne peux pas faire semblant d’ignorer cela. Tu connais ce papillon qui ne vit que vingt-quatre heures ? Oui. Eh bien, ses vingt-quatre heures durent plus longtemps que certaines vies humaines de soixante-dix ans. Qu’est-ce que ces conneries ? Mon vieux, je te le dis, tu devrais apprendre la sagesse des papillons. Je n’ai pas le temps d’être sage. Voilà que tu recommences avec cette question du temps. Je vais te confier un grand secret. Lequel ? Le temps n’existe pas. Pourquoi on a tous une montre alors ? C’est une convention. Eh bien, je veux rencontrer Lisa dans cette convention du temps que les humains ont établie. À quoi cela te sert-il de t’énerver ainsi ? Je n’ai qu’une nuit pour tout faire. Alors, ne fais rien. Tu t’agites pour rien. Reste assis tranquillement sur ce banc et, je te le jure, tu vas voir passer la voiture. Quelle voiture ? Celle où se trouve Lisa. Tout le monde bouge. Oui, mais si tu restes immobile, tu verras passer tout le monde devant toi. J’aimerais marcher dans cette ville, surtout cette nuit. J’adore faire des rencontres insolites. J’aime regarder le ciel de Port-au-Prince au-dessus de ma tête. Alors, oublie que tu pars demain et surtout que tu dois voir Lisa, et laisse-toi aller, mon vieux.