Le Cri des oiseaux fous
Antigone
Antigone (8 h 12)
La salle est pleine comme un œuf. Presque autant de gens debout qu’assis. On parle fort. On applaudit bruyamment. On crie même. Quelle chaleur ! Beaucoup plus l’atmosphère d’un match de football que d’une pièce de théâtre. Tout le monde attend Ézéquiel dans le rôle du roi Créon, qu’il n’a eu que quelques heures pour répéter. L’acteur qui devait faire le roi Créon est toujours couché dans un lit d’hôpital. Voilà Ézéquiel. La salle hurle. Une entrée fracassante. Sa première réplique (« Citoyens, après la tourmente qui nous a secoués, les dieux nous ont remis d’aplomb. ») convient à la circonstance. Ézéquiel se paie même le luxe de faire un clin d’œil au public, qui hurle son bonheur. Son personnage de roi lui va comme un gant. C’est un chef, ce type. Comme je le connais bien, je sais qu’il n’a pas à jouer ce rôle. Qu’il se contente d’être lui-même. Il fait du Ézéquiel. La salle est conquise. Pourtant, Créon est le roi un peu borné qui fait face à la courageuse fille d’Œdipe, Antigone. Le rôle du vilain, en somme. Tout autre qu’Ézéquiel aurait eu la salle contre lui. Je suis sûr que Sophocle n’a pas imaginé un Créon qui aurait gagné la sympathie du public. Cette pièce de Sophocle a été adaptée en créole par Félix Morisseau-Leroy, le plus grand poète haïtien de langue créole. Il entendait prouver, en adaptant Sophocle, que le créole était à même d’exprimer toutes les nuances de l’âme humaine. C’est chose faite. Mais nous, nous sommes plutôt impressionnés par nos camarades. Avec Morisseau-Leroy, l’action se déroule dans la paysannerie haïtienne. Dans des décors sobres, à cause d’un budget très réduit : une machette au-dessus d’une porte et un sac paysan sur le mur. Créon fume une grosse pipe en terre cuite. C’est tout. Le langage est vert, direct, quoique poétique. Surtout dans la bouche de cette jeune paysanne en révolte : Antigone. Il y a aussi Hémon et Tirésias. Toute ma génération se trouve sur la scène et dans la salle. Je connais tout le monde ici. Chaque fois qu’un nouveau personnage entre en scène, des cris et des hurlements l’accueillent. Certains vont jusqu’à appeler l’acteur par son vrai nom. Vraiment, il se passe quelque chose d’exceptionnel ici. D’anormal même. Je crois que c’est notre réponse à l’assassinat de Gasner. Le pouvoir s’attendait à nous voir baisser les bras. On voulait nous terroriser, nous faire peur, nous désespérer totalement. Antigone répond à notre place. La pièce n’était pas prévue à cette fin, mais c’est le propre des grands classiques de tomber toujours au bon moment. On se défoule. On rit. On applaudit. On proteste. Gasner est parmi nous. Il habite en chacun de nous. Je peux entendre sa voix rauque, sentir son énergie. Ézéquiel triomphe. Je crois que Gasner aurait applaudi Ézéquiel cette nuit, malgré le fait qu’ils se supportaient à peine. Deux coqs ne peuvent vivre dans la même basse-cour. J’aurais donné beaucoup pour voir Gasner applaudir Ézéquiel. C’est incroyable qu’Ézéquiel puisse triompher le jour même de la mort de Gasner. Le roi est mort, vive le roi ! Pas l’intolérant roi Créon, celui-là peut bien crever. Je parle plutôt des jeunes princes de ma génération : Gasner et Ézéquiel. Ne voyant pas Lisa, je m’informe auprès d’une de ses amies pour savoir si elle est là. « Oui, me répond-elle, elle ne doit pas être loin. » Je la cherche des yeux dans la salle. En effet, je la repère, cachée derrière une haie touffue de têtes, dans le coin le plus sombre de la salle. Son visage est calme, comme toujours, mais on peut sentir la tension cachée sous cette apparente sérénité. Ézéquiel continue à faire des effets de manches, tout en lissant sa moustache (un tic chez l’individu Ézéquiel et non chez l’acteur qui joue le roi Créon). Il se fait applaudir à tout coup. Je remarque que ce sont les filles qui applaudissent le plus souvent Antigone. Sauf quand celle-ci se dresse devant le roi Créon, alors ce sont des vivats, des cris, des hurlements, comme pour Ézéquiel. C’est un public étrange qui applaudit en même temps le bourreau et la victime. C’est peut-être notre culture. Il faut chercher là la raison d’une si longue dictature. Pour l’instant, Antigone fait face à Créon. Silence dans la salle.
CRÉON — Tu es seule, à Thèbes, à professer de pareilles opinions. ANTIGONE — (Désignant le chœur.) Ils pensent comme moi, mais ils se mordent les lèvres.
CRÉON — Ne rougis-tu pas de t’écarter du sentiment commun ? ANTIGONE — Il n’y a point de honte à honorer ceux de notre sang. CRÉON — Mais l’autre, son adversaire, n’était-il pas ton frère aussi ? ANTIGONE — Par son père et par sa mère, oui, il était mon frère. CRÉON — N’est-ce pas l’outrager que d’honorer l’autre ? ANTIGONE — Il n’en jugera pas ainsi, maintenant qu’il repose dans la mort.
CRÉON — Cependant ta piété le ravale au rang du criminel. ANTIGONE — Ce n’est pas un esclave qui tombait sous ses coups ; c’était son frère.
CRÉON — L’un ravageait sa patrie ; l’autre en était le rempart. ANTIGONE — Hadès n’a pas deux poids et deux mesures. CRÉON — Le méchant n’a pas droit à la part du juste. ANTIGONE — Qui sait si nos maximes restent pures aux yeux des morts ? CRÉON — Un ennemi mort est toujours un mort. ANTIGONE — Je suis faite pour partager l’amour, non la haine. CRÉON — Descends donc là-bas, et, s’il te faut aimer à tout prix, aime les morts. Moi, vivant, ce n’est pas une femme qui fera la loi.
De nouveau des cris, des vivats et des hurlements. La salle explose. On connaît l’histoire. Il y a quelques années, treize exilés haïtiens (dont le nom de code était Jeune Haïti) s’étaient introduits dans le sud-ouest du pays dans le but de renverser la dictature. Leur tentative avait échoué et onze d’entre eux avaient trouvé la mort. Duvalier avait exigé qu’on fusille les deux derniers sur la place publique (devant le cimetière), en présence de tous les employés de l’État et des élèves des écoles publiques de Port-au-Prince. Le père de l’un d’eux a supplié Duvalier de faire partie du peloton d’exécution. Ma mère en était revenue complètement déboussolée et elle avait passé la journée entière à vomir. Papa Doc avait interdit qu’on les enterre, les faisant garder par des officiers et des tontons macoutes. Pendant des jours, on pouvait voir les corps se décomposer au soleil. Pour écrire son histoire, Sophocle a dû assister à de pareilles scènes. Rien n’a changé depuis. Brusquement, je sens un malaise dans cette salle complètement fermée qui n’a qu’une seule porte de sortie. Je dois aller respirer l’air frais, sinon je crois que je vais tomber en syncope. Je tente d’attirer l’attention de Lisa pour qu’elle sache que je suis ici. Elle regarde la pièce sans même cligner des yeux. Son attention est totale. Il n’y a rien à faire. Je sors. Je vais pisser contre le mur déjà jaune de pisse, dans le fond de la cour. Je respire à fond le grand air. Je commence à reprendre des couleurs. Je me sentais totalement oppressé à l’intérieur. Je viens de comprendre que ce n’était pas à cause de la chaleur ou de la foule. Je venais simplement de réaliser que j’étais bien dans cette ville, dans cette vie-là, avec tous mes amis, et que je n’avais aucune envie de les quitter. Des gens avec qui j’ai commencé à travailler à l’hebdomadaire ou à Radio Haïti-Inter. Des gens avec qui j’ai fait du théâtre (une adaptation de Gouverneurs de la rosée). Des gens avec qui j’allais assister à des conférences à l’Institut français. Des gens avec qui j’ai monté un ciné-club à l’Impérial (avec Marcus comme animateur principal et dont le premier film fut Easy Rider avec Peter Fonda et Jack Nicholson). Des gens avec qui j’allais manger un plat chaud chez Madame Michel, près de la place Carl-Brouard. Tous ceux avec qui j’ai grandi. On était presque tous là, dans cette salle surchauffée du Conservatoire d’art dramatique. Et surtout Lisa. Pourquoi quitter tout ça ? Je pourrais me cacher (comme mon père l’a fait dans son temps) pendant un moment. Les tontons macoutes n’ont pas de mémoire. Ils m’oublieront dans un mois ou deux. Je n’aurais qu’à me faire un peu plus discret. De toute façon, je ne suis pas remuant. Je me fais rarement remarquer. Pas du tout le genre à provoquer des confrontations avec le pouvoir. Pas comme Gasner. Ou même Ézéquiel. Ézéquiel ne s’intéresse pas trop à la dictature. Son truc, c’est l’Afrique. L’essor des pays du tiers-monde. Le dynamisme des leaders africains. Quand Sékou Touré dit non à de Gaulle, il applaudit. Mais quand je lui apporte des preuves accablantes que Sékou Touré ne vaut guère mieux que Papa Doc en matière de respect des droits de la personne humaine, il hausse les épaules en faisant cette moue qui signifie que rien ne pourra ternir à ses yeux le non à de Gaulle. Aujourd’hui, Gasner est mort, mais Ézéquiel est encore là et il ferraille contre la bête. Ce ne serait pas bien de quitter tous ces gens sans même leur dire au revoir. Comme un voleur ou un traître. De laisser mes amis au moment où ils ont le plus besoin de moi. De les laisser seuls face à la bête. Sans un mot. Que vont-ils penser de moi quand ils sauront que je suis parti ? Ce sont de telles pensées qui m’oppressaient tout à l’heure. Mais si je reste, quelle sorte de vie aura ma mère ? Elle s’inquiétera continuellement pour moi et finira par devenir folle. Je sais très bien qu’elle ne survivrait pas à mon arrestation. Même en prison, c’est dur de se sentir responsable de la mort de sa mère. Oh là là ! quelle affaire que d’être né dans un tel pays ! Le pire est que si j’avais le choix, c’est encore ici que je voudrais naître. Je suppose que nous sommes tous ainsi. On ne peut pas se refaire. J’entends les applaudissements et les gueulantes de mes amis. C’est Ézéquiel qui mène le bal. Créon face à son fils Hémon. On rêverait de voir Baby Doc se dresser ainsi devant Papa Doc : HÉMON — Ne retiens que ce qui est juste. Je suis jeune, c’est vrai, mais juge-moi sur mes actes, non sur mon âge.
CRÉON — La belle action, en vérité, que d’honorer des rebelles ! HÉMON — Je n’intercéderais pas pour des cœurs dépravés. CRÉON — Eh ! n’est-ce pas justement le cas de cette fille ? HÉMON — Le peuple de Thèbes est unanime à le nier. CRÉON — Appartient-il à l’opinion publique de nous dicter notre conduite ?
HÉMON — Ne vois-tu pas que tu parles comme un jeune homme ? CRÉON — Ce n’est pas pour moi, peut-être, que je dois gouverner ? HÉMON — De cité faite pour un seul, il n’en existe pas. CRÉON — N’est-ce pas un principe reconnu que la cité appartient au souverain ?
HÉMON — Il ferait beau de te voir régner sur un désert.
Papa Doc, lui, a régné sur un cimetière. Je reste un long moment à réfléchir tout en admirant les étoiles dans le vaste ciel de ma ville. Chaque fois que je regarde le ciel, je pense à Da qui m’a appris à distinguer les étoiles. Que fait-elle en ce moment ? Peut-être qu’elle regarde aussi le ciel. Elle, à Petit-Goâve. Moi, à Port-au-Prince. Si je pouvais lui communiquer mon désarroi, je suis sûr qu’elle trouverait les mots pour me réchauffer le cœur. Je vois son doux sourire et déjà je me sens un peu apaisé. Da connaît le chemin de mon cœur. J’adorais, le soir, m’endormir sur la galerie, la tête sur son large sein gauche. Elle me caressait alors les cheveux en chantant tout bas des berceuses de son temps. J’aurai toujours besoin, même à cent ans, de cette tendresse. Voilà, je me sens mieux. Je me lève. J’entre à temps dans la salle pour voir la pièce s’achever dans un grand désordre, la foule se précipitant sur la minuscule scène pour s’emparer des comédiens tout étonnés d’un tel succès.
Ézéquiel est transporté à bout de bras par un groupe d’admirateurs. On n’assiste à de tels enthousiasmes qu’au stade. Les visages transfigurés. Comme illuminés de l’intérieur. La joie est là, pleine et entière. La peine aussi. On n’arrête pas de s’embrasser. Je finis par repérer Lisa. Elle parle à cette comédienne (Antigone) que je ne connais pas très bien. La foule est si compacte que je parviens avec peine à me frayer un passage en direction de Lisa. Quelqu’un me prend par la nuque. Une main ferme. Je me retourne. C’est Ézéquiel. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Nous dansons. Ézéquiel est en sueur. Nous demeurons serrés un long moment. Le cœur d’Ézéquiel bat très vite et très fort dans sa frêle poitrine.
— C’est pour Gasner que j’ai joué ce soir, me glisse-t-il à l’oreille.
Nous nous serrons encore plus fort. Je suis au bord des larmes.
— J’ai toujours admiré Gasner, continue-t-il.
Je pleure. Nous nous taisons un temps. Le miracle est enfin arrivé. Par-delà la mort. Mon vœu le plus cher s’est réalisé : Gasner et Ézéquiel se reconnaissent enfin comme frères.
— C’est le jour le plus triste et le plus heureux de ma vie, me souffle Ézéquiel à l’oreille.
— C’est le moment le plus important de ma vie, dis-je d’un ton grave.
— Ah ! Vieux Os, on ne va pas se laisser abattre. Ils ne nous auront pas. Nous n’allons pas décevoir Gasner. Ce qu’il faut faire, c’est changer de tactique. Nous les obligerons à venir nous chercher sur notre terrain. Et notre terrain, c’est la culture.
— Il n’y a rien de plus politique, ici, que la culture, dis-je, presque sans conviction.
Ézéquiel se met subitement à danser comme un singe avec sa chemise colorée à larges manches.
— C’est exactement ça ! lance-t-il joyeusement. Chaque personne va faire ce qu’elle sait faire. Toi, au journal. Moi, au théâtre et à la radio. Chacun travaillera sans relâche à s’améliorer dans son domaine. C’est ainsi que nous changerons ce pays, à la barbe même du dictateur. Il fait, on le sait, tout ce qui est en son pouvoir pour nous rendre médiocres parce qu’il est toujours plus facile de diriger des incompétents. Bon, passe tout à l’heure à la radio. Je serai là jusqu’à minuit. D’accord ?
— D’accord.
Il m’embrasse sur les deux joues. Deux baisers sonores. Ce regard direct de chat efflanqué. Comment regarder en face un frère qu’on s’apprête à trahir ? Je ne peux pas lui dire que je pars demain, donc que je ne participerai pas à cette nouvelle bataille contre la médiocrité rampante. Que va-t-il penser de moi quand il saura que je lui mentais, que je n’étais déjà plus avec lui au moment où nous échafaudions ce magnifique projet ? Où est Lisa ? Je me faufile rapidement dans cette jungle de bras et de jambes. Elle n’est plus dans la salle. Je prends panique. Est-elle partie pendant que je parlais à Ézéquiel ? Oh Seigneur ! Elle est peut-être dans la cour avec ce groupe en train de discuter à haute voix de la performance exceptionnelle d’Ézéquiel. Il y a, semble-t-il, des dissidences au sujet du jeu d’Ézéquiel. « Il nous a quand même fait applaudir un dictateur. Son jeu était trop brillant », dit un type debout près de la porte. Moi, je cherche Lisa. Je m’approche du groupe.
— Quelqu’un, parmi vous, a-t-il vu Lisa ?
— Laquelle ?
Il y a au moins cinq Lisa au Conservatoire. Mais quand on dit Lisa, tout le monde, à part cet imbécile, sait de qui l’on parle.
— Lisa Villefranche.
— Elle vient de partir avec un groupe.
Mon cœur s’arrête.
— Depuis combien de temps ?
— Disons dix minutes.
— Dans quelle direction ?
— Vers l’hôtel Olofson.
Je cours, je vole. Je finis par rattraper le groupe. Lisa n’est pas là.
— Où est Lisa ? je demande un peu brutalement.
Ils me regardent froidement, sans dire un mot.
— Excusez-moi. Je dois absolument la voir… C’est une question de vie ou de mort.
— Pour qui ?
Je ne m’attendais pas à une pareille réplique.
— Pour moi, dis-je candidement.
Le groupe éclate de rire tout en s’éparpillant dans la rue. Les voitures sont obligées de ralentir. Finalement, un type consent à me répondre. Il a une gueule sympathique. La fille qui s’accroche à son bras le pousse à partir. Une fille agressive dans le genre de Sandra. Ils ont l’air un peu soûls. Je suis sûr qu’ils ne reviennent pas de la pièce. Jamais vu ces têtes auparavant. Je me demande ce que Lisa faisait avec eux. Peut-être des camarades de classe qu’elle a rencontrés en sortant du Conservatoire ? Je ne peux pas imaginer Lisa avec eux. Ils sont une demi-douzaine à faire des blagues un peu stupides. Et cette fille complètement bête. Il n’y a que ce type qui m’a l’air potable dans le groupe.
— Le problème, finit-il par dire, c’est que tu n’es pas le seul à chercher désespérément Lisa.
— J’aimerais savoir ce que vous lui trouvez tous, lance la fille encore accrochée au bras du type.