Le Cri des oiseaux fous
La tasse blanche
La tasse blanche (12 h 07)
Ma mère est encore assise dans le coin gauche de notre minuscule galerie. Cette section a l’avantage d’être complètement protégée du soleil par un massif de lauriers-roses. C’est là que ma mère se cache pour réfléchir à sa vie, comme elle dit. Les mains entre les jambes et la tête bien renversée en arrière, comme si elle examinait au plafond un dessin si délicat qu’il exigerait un maximum d’attention d’elle. Dans ces moments-là, on ne doit la déranger sous aucun prétexte. Elle est ailleurs. J’aurais pu passer sans la voir si une sorte de lueur blafarde n’avait accroché mon œil gauche. La tasse blanche, pas loin de ses longs doigts si raffinés. Elle tourne lentement la tête vers moi, les yeux encore perdus dans ce monde auquel personne d’autre qu’elle n’a accès.
— C’est toi, Vieux Os ? Depuis quand es-tu là ?
— Je viens d’arriver.
— Où étais-tu ? Tout le monde te cherchait.
— Qui ?
— Tes amis… Appelle Marcus à la radio.
— Je dois le voir ce soir.
— Il voulait te parler de toute urgence.
— Que veut-il ?
— Je ne sais pas, dit ma mère d’une voix lasse avant de tourner la tête vers les lauriers-roses.
Je n’ai jamais su quel monde elle allait retrouver dans cet univers rose, ni à quoi elle voulait échapper en s’y rendant. Des fois, je m’asseyais tout doucement, à l’autre bout de la galerie, pour la regarder. Et je découvrais une femme que je ne connaissais pas, avec ce sourire éblouissant que j’ignorais totalement. Elle semblait baigner dans une étrange lumière. Comme hors de ce temps. La jeune fille d’avant ma naissance, peut-être même d’avant la rencontre avec mon père. C’est une image si aveuglante qu’elle m’est insupportable. Chaque fois, je suis obligé de quitter la galerie.
L’exil (12 h 10)
L’affaire est que je ressemble beaucoup à mon père, et parfois, j’ai l’impression que ma mère éprouve certaines difficultés à faire la différence entre lui et moi. Je suis le portrait craché de mon père et pas uniquement sur le plan physique. Ma mère me l’a souvent répété d’ailleurs. Quand j’étais un gamin, je pensais que mon père n’avait eu qu’à cracher dans le ventre de ma mère pour que je sois conçu. Aujourd’hui, à vingt-trois ans, je suis physiquement aussi grand que mon père, et il m’arrive de porter ses cravates (ma mère les a religieusement gardées au fond de son armoire, durant toutes ces années, pour un jour pouvoir contempler l’image parfaite de mon père) pour me rendre à une quelconque conférence de presse ou à la réception annuelle de l’Association des journalistes. Souvent, dans ces moments-là, ma mère s’adresse à moi comme à mon père. Il faut dire qu’en plus de lui ressembler, je porte son prénom. Cela n’arrange rien pour ma mère, qui tente désespérément d’oublier la souffrance causée par le départ de mon père. C’est un étrange ballet : d’une part elle fait tout pour retrouver mon père en moi, et d’autre part elle veut oublier cet homme dont la mémoire la fait tant souffrir. C’est son drame intime. Disons tout de suite que mon père n’a pas quitté ma mère pour aller vivre avec une autre femme plus jeune et plus belle, ce qui est assez courant dans notre société et le cas de la plupart de mes amis. Si c’était cela, connaissant ma mère, elle l’aurait détesté, ce qui aurait grandement simplifié les choses. Mais non, ces deux-là s’adoraient. Alors, comment oublier un homme que vous adorez et qui ne vous a pas quittée ? C’est la question à laquelle ma mère doit faire face chaque jour. Voilà : mon père vit en exil depuis près de vingt ans. Au début, on avait sans cesse des nouvelles de lui. Il utilisait toutes sortes de subterfuges pour prendre contact avec ma mère tout en évitant d’attirer la suspicion de ceux qui l’ont expulsé du pays. Pendant un bon moment, il pensait pouvoir revenir à Port-au-Prince. Curieusement, de son côté, ma mère n’a jamais nourri ce rêve. Et c’est elle la première qui a voulu prendre une certaine distance. C’était devenu trop dur pour elle. Elle commençait à parler toute seule, errait dans la maison comme un zombie et devenait franchement irritable. Elle n’arrivait plus à distinguer le rêve de la réalité, le jour de la nuit, le blanc du noir, l’absence de la présence. Ma mère avait des responsabilités trop importantes pour se permettre de perdre la tête. Il lui a fallu prendre une décision. Comment faire quotidiennement avec un homme qu’on est sûre de ne plus jamais revoir de sa vie ? L’exil est pire que la mort pour celui qui reste. L’exilé reste vivant bien qu’il ne possède aucun poids physique dans le monde réel. Plus de corps, plus d’odeur. Des traits de plus en plus vagues. Il s’efface tout doucement dans la mémoire des siens. Reste cette voix, le dimanche soir, vers onze heures. Ma mère ne pouvait rien contre ces appels dominicaux. Elle émergeait de ces conversations (si on peut appeler ainsi ces longs moments de silence entrecoupés de soupirs à peine audibles où l’on se demande si l’autre est encore au bout du fil) en respirant fortement de la bouche comme si elle avait refait surface après un long moment sous les eaux. Une noyade manquée, c’est tout ce que je peux trouver pour décrire ces conversations téléphoniques. Au début, on se raconte tout, j’imagine. Après quelques années, on n’a plus rien à se dire, on se contente d’analyser les moindres inflexions perçues dans la voix de l’autre. Curieusement, ma mère n’a jamais voulu me passer le téléphone, même au début pour un simple babillage (j’avais cinq ans quand mon père est parti), prétextant chaque fois que mon père était en train de lui révéler quelque chose de très important. Je pleurais. Je lui tirais la jupe. Mais elle restait insensible à mes larmes, préférant, je le comprends maintenant, avancer seule dans les marécages de la folie douce. Mon père, de l’autre côté, s’enfonçait lentement dans les eaux glauques et putrides du cauchemar éveillé. Ce genre de cauchemar où l’on se trouve toujours en face d’une porte qu’on finit par ouvrir pour tomber devant une autre porte qui donne sur une nouvelle porte, et cela pendant vingt ans. Voilà l’absence. Rien de concret. Tout est toujours ambigu, jamais définitif. C’est ce que j’ai compris, très tôt, en voyant ma mère sortir complètement groggy de ses étranges conversations téléphoniques avec mon père. Le désir physique sans possibilité d’étreindre l’être aimé, le palper, le sentir, le toucher. Le corps absent. La chair trop vive. L’autre, à jamais hors de portée. À partir de quel moment doit-on se résigner à ce fait impensable de ne plus jamais pouvoir serrer dans ses bras le corps de l’autre ? Le corps aimé. Un corps, un esprit et un cœur encore tout palpitants à l’autre bout du fil. Ce fil qu’il faudra se résoudre à casser un jour. Mais quand ? Voilà la question que ma mère se posait il y a encore quelque temps, à l’ombre des lauriers-roses.