Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 4 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

La voix

Ma mère sourit.

— Fais attention quand même…

— Tu sais que je ne m’intéresse pas à la politique.

— Oui, mais ces gens sont des fous. On ne peut pas prévoir leurs réactions.

— T’inquiète pas, je ferai attention…

— Tu ne rentreras pas trop tard, Vieux Os ?

— Je t’ai dit de ne pas t’inquiéter…

— D’accord, fait-elle d’une voix lasse avant de tourner lentement la tête vers les lauriers-roses.

C’est ainsi qu’elle termine généralement ses conversations.

 

La voix (1 h 37)

C’est une voix forte, musclée, tout en grondements. La voix de mon père. Elle pouvait se faire caressante, séduisante, sensuelle même. Dans ce cas-là, je revois ma mère, tête penchée de côté (le récepteur toujours collé à son oreille gauche), léger sourire au coin des yeux, caressant le fil noir de ses longs doigts. Certains soirs, leur conversation semblait étrange. Ils ne parlaient pas à voix claire comme d’habitude. Ma mère baissait le ton pour que je ne puisse pas entendre ce qu’elle disait. Si je n’arrivais pas toujours à entendre ce qui se disait, par contre je sentais bien ce qui se passait. Je ne peux pas expliquer mon sentiment à ce moment-là, mais tout cela était très clair et en même temps très ambigu pour moi, pas bien défini, avec des contours troubles mais un centre intense et dur. Je ne pouvais pas me tromper sur ce qui se passait, là, sous mes yeux d’enfant. C’est qu’on n’apprend pas uniquement avec notre esprit (ce que les adultes ont oublié) mais surtout avec nos sens. Je voyais les mains de ma mère trembler légèrement. Elle tentait de cacher son trouble à mes yeux d’aigle. Ma mère parlait si bas et d’une voix si douce que j’avais l’impression qu’elle était une nouvelle personne, quelqu’un que je ne connaissais pas du tout. Des années plus tard, j’ai vainement cherché cette voix, qui était devenue à mes oreilles la voix de l’amour absolu, chez les jeunes filles avec qui je partageais de tendres sentiments. Ma mère, me semblait-il, aurait aimé me voir ailleurs dans ces moments-là. Elle ne pouvait pas me demander d’aller jouer plus loin, comme elle le faisait à la maison quand je m’accrochais trop à sa jupe, puisqu’elle recevait ces appels chez M me Ambroise le dimanche soir. Ma mère craignait surtout qu’en me laissant seul un moment je n’aille briser un vase ou un bibelot dans le salon si encombré de M me Ambroise. Elle fronçait les sourcils et j’arrêtais de respirer. Je n’ai jamais vraiment entendu la voix de mon père. Je ne pouvais que l’imaginer en épiant le visage aux lueurs changeantes de ma mère. Visage tour à tour grave et gai. Brusquement, la lumière éblouissante de cette jeune fille pudique qu’une inflexion conquérante de la voix de mon père venait de faire surgir devant mes yeux éblouis. Un visage de ma mère que je n’ai plus jamais revu après. Je repense encore à la voix de mon père dont je ne connais que les effets sur ma mère. Cette voix terrifiante qui, d’une inflexion ensoleillée ou ennuagée, pouvait changer le cours de ma semaine. Ma mère sortait de ses conversations téléphoniques avec les reins cassés d’une petite vieille ou sa taille de jeune fille, selon les humeurs de la voix de mon père. Et rien ni personne ne pouvait modifier cette posture (la vieille ou la jeune fille) avant le prochain appel téléphonique.