Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 41 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Le chant du peuple

— Au revoir, jeune homme, dit-elle sans arrêter de travailler. François a l’air de beaucoup t’apprécier. Reviens le voir.

Brusquement, le visage de François se transforme, presque déformé par la colère.

— Tu n’as pas à lui demander ça, maman. Il reviendra si ça lui chante. Ce n’est pas un nouveau jouet que tu m’as apporté pour m’amuser. C’est un ami.

— C’est ce que j’ai dit, si c’est un ami, il reviendra.

— Si c’est un ami, lance fiévreusement François, il fera ce qu’il voudra. Il n’a aucune obligation envers moi.

— Au revoir, François, ai-je glissé entre deux répliques cinglantes afin de ne pas assister à ce face-à-face acerbe.

C’est la nuit de tous les règlements de comptes.

— Adieu, me dit François.

Je me retourne, piqué au vif.

— Pourquoi tu me dis cela ?

— Parce que je sais que tu ne reviendras pas. Je ne sais toujours pas pourquoi tu es venu me voir cette nuit, mais j’ai le sentiment que je ne te verrai plus.

Son regard direct et serein me désarme.

— Adieu, mon ami.

Il me fait un dernier large sourire, juste au moment où je franchis la porte, comme pour me remercier de ma franchise.

 

Le chant du peuple (11 h 08)

Mes pas (je marche sans but précis) m’ont conduit près de la cathédrale. Quelques mendiants, couchés sur le parvis, chuchotent sans que je parvienne à capter la moindre bribe de leurs conversations. Peut-être se racontent-ils les histoires du jour. Les bons et les mauvais coups. Peut-être se remémorent-ils un temps meilleur où ils se chamaillaient comme font les gosses avant de plonger dans le sommeil. Je m’approche d’eux, l’oreille aux aguets. Ce sont les sons qui vous guident le plus sûrement dans la nuit. L’œil peut vous tromper si facilement. Faut se méfier de ce que nos yeux voient. Tout prend une allure si différente de ce qu’il est en réalité. Je ne vois que des ombres, mais j’entends tout. La nuit, je ne suis qu’une grande oreille. Je veux capter les dialogues les plus intimes. La parole secrète de la ville. Tout à l’heure, près de la pharmacie Séjourné, j’ai entendu cette femme, marchant devant moi, faire son budget : tant pour le riz, tant pour le pain, tant pour l’écolage des garçons, tant pour les robes des filles, tant pour le loyer, et « rien pour moi, alors que je porte la même robe depuis dix ans ». Je l’ai suivie un moment, pour voir où elle allait. Une voiture a failli me frapper. J’ai dû faire un bond de côté et, quand j’ai repris mes sens, l’auto n’était plus devant moi. Disparue. C’est incroyable, la faculté qu’ont les gens de disparaître ici. Un moment, ils sont devant vous, on suit ce corsage jaune, et brusquement, il s’est volatilisé. Voilà un homme qui marche d’un pas vif. Je le rattrape. Il s’arrête, sort une cigarette et l’allume tranquillement, puis revient sur ses pas. Je ne peux plus continuer à le suivre sans paraître indiscret. Où allait-il auparavant ? Qu’est-ce qui l’a fait changer d’avis ? Une idée. Le vent. Son intuition. Ou le fait de savoir qu’aller ici ou là revient au même, puisque tout débouche sur une même préoccupation : l’argent. L’argent qu’on n’a pas et qu’il faudra trouver avant demain midi. L’argent de la nourriture. L’argent de l’écolage. L’argent du loyer. L’argent des médicaments pour l’enfant malade depuis trois jours. Et le fait qu’on ne connaisse personne qui en ait. Il y a bien celui-ci, mais on a frappé à sa porte la semaine dernière. Celui-là vous ferait volontiers un prêt, mais en échange de votre fille de seize ans. Que faire ? Cette question revient chaque matin. C’est épuisant à la fin, mais on n’a pas le temps de se reposer ou d’y penser sérieusement afin de trouver une solution à long terme. La misère quotidienne. Les soucis de la vie. La vie dure. On ne sait plus où aller. Alors l’homme hésite, prend une direction, change d’idée, revient sur ses pas. Un drôle de ballet. Il continue à penser. Une pensée au ras du sol. Les pensées élevées ne sont guère pour lui, qui ne pense qu’à résoudre le problème du jour. Et ce problème ne change jamais. Trouver l’argent nécessaire pour survivre. Il le trouve finalement. Une poussière d’argent. Assez pour une journée. Demain arrive si vite. Pas le temps de dormir. Il faut sortir. Il ne sort pas de chez lui pour aller à un endroit bien précis. La ligne droite n’existe qu’en géométrie. La vie est une ligne brisée. Tout en zigzags. Mais c’est mon passe-temps favori de suivre les gens. Suivre quelqu’un pour le surprendre dans son intimité. Je ne le fais pas par voyeurisme, mais pour comprendre la douleur. J’ai toujours eu peur de passer à côté de la souffrance sans la remarquer. Autant les paroles sur la misère (le discours politique en général) me laissent froid, autant la misère elle-même me touche au plus profond. Je cache cela par une attitude qui peut paraître frivole. C’est pour me cacher. Pour passer incognito. Afin d’éviter le pathos. Mais je ne m’intéresse pas qu’à la souffrance humaine. La vie privée des animaux m’intéresse aussi. Il m’arrive de suivre un chien pour savoir où il va, et comment va la vie pour lui. L’animal, j’ai remarqué, suit un parcours nettement différent de celui des hommes. Il aime bien longer les murs, contourner les voitures, ou suivre un autre animal de son espèce. Je parle de l’animal des villes. Il retourne volontiers sur ses pas (en cela, il n’est pas différent de l’homme). Je peux facilement passer une bonne heure à suivre un chien. Je visite, en sa compagnie, son territoire. C’est souvent un guide attentif. S’il sent que vous ne lui voulez pas de mal, il tiendra compte de votre présence, se retournera souvent pour voir si vous êtes encore là, et lancera quelques jappements sonores pour vous réveiller quand vous traînez de la patte. Un chien peut devenir si facilement un ami. Je pense tout à coup à cet ami à l’hôpital, François. Se faire en une heure un ami pour la vie, ce n’est pas mal. Je suis sûr que lui et moi avons battu un record cette nuit. Au sprint de l’amitié. Même Dale Carnegie aurait été étonné et nous aurait donné en exemple dans son livre. Et cela sans aucun espoir de se revoir. On ne sait jamais. Il m’a dit qu’il ne savait pas pourquoi j’étais passé le voir. Moi non plus. Faut dire qu’il représentait une sorte d’énigme pour moi. Je voulais savoir exactement qui il était. Je ne pouvais supporter les rumeurs qui circulaient sur son compte. Je déteste la médisance. Mais, honnêtement, je ne m’attendais pas à trouver en face de moi un être aussi délicat. Un frère en somme, tant nous avons de points communs. François se débat comme un brave petit diable pour sortir des jupes de sa mère. Si jamais il tombe sous les griffes de Sandra (ce qui est tout à fait possible puisqu’elle semble bien son genre, et qu’elle-même ne déteste pas les proies fraîches et naïves), je donnerais beaucoup pour assister à un duel entre sa mère et Sandra. La mère de François ne laissera pas son fils partir sans se battre. Et Sandra est du genre à ne partager sa proie avec personne. Surtout pas avec une mère abusive. Quel juteux face-à-face en perspective ! François ne pourrait quitter une jupe que pour se cacher sous une minijupe. Il y a des types comme ça. Dis-moi qui est ta mère, je te dirai qui tu es. Ce sont souvent les fils uniques qui n’ont pas bien connu leur père (comme moi) ou qui l’ont à peine connu (comme François) qui tombent sous la coupe de filles comme Sandra. Pourtant, François ne m’a pas l’air de quelqu’un qui se laisse faire facilement. Un mouton enragé. Je tourne autour du pot, mais l’idée centrale de ma réflexion, c’est que je ne serais nullement fâché de voir Sandra et François ensemble. Il est si charmant, si spontané qu’il pourrait capturer le petit cœur si insensible de Sandra. Sandra dominerait le corps, les désirs, les fantasmes de François. Et lui, François, serait le maître absolu de son cœur. Ce serait ma vengeance.