Le Cri des oiseaux fous
Le cœur des hommes
Le cœur des hommes (11 h 20)
Un escalier assez raide. Le gardien, en train de ronfler la bouche ouverte, ne m’a même pas senti passer. J’ai trouvé Ézéquiel dans la petite discothèque, farfouillant comme un dément dans une grande caisse remplie de disques.
— Je leur dis chaque fois la même chose ! Si je trouve l’imbécile qui a touché à mes disques… J’ai tout préparé hier soir, mais il y a toujours un con pour vous emmerder.
— Qu’est-ce que t’as à toujours grogner comme ça, Ez ?
Sa nuque accuse le coup.
— Ce sont mes disques. Je cherche un disque que j’ai mis là et qui a disparu. C’est pas à la radio, c’est mon disque. Ils n’ont pas à y toucher. Je ne travaille ici, le soir, qu’avec mes propres disques. Je ne suis pas payé pour cette émission, juste l’argent pour le taxi et un truc à manger chez le Chinois. C’est moi qui ai voulu faire cette émission, pour mon plaisir personnel. Et dans cette émission, je passe la musique que j’aime, celle que j’ai envie d’entendre. Herbie, c’est le proprio, il me donne carte blanche pour cette émission, alors faut pas qu’on me cherche. Merde ! tu ne m’écoutes même pas…
— C’est que je te connais, Ez. Tu es toujours en train de pester pour une raison ou pour une autre.
— Toujours pour une bonne raison, lance-t-il par-dessus son épaule. Écoute, quand tu mets tes affaires quelque part, tu t’attends à les retrouver. Et qu’est-ce qui se passe quand tu ne les retrouves pas, hein ? Ça te fout en rogne !
— Bien sûr.
Son large sourire.
— Alors, c’est la même chose pour moi.
— Passe autre chose en attendant, Ez. Pourquoi veux-tu que ce soit exactement ce disque ?
Il se tourne lentement vers moi pour me regarder droit dans les yeux.
— Le problème, Vieux Os, c’est que c’est exactement ce disque qu’il me faut à ce moment précis.
Un vrai maniaque.
— Tu as les bras chargés de disques, tous des trucs que tu aimes, j’imagine. Pourquoi celui-ci et pas celui-là ?
Son tic nerveux au coin de la bouche.
— Écoute…
Il adore qu’on l’écoute.
— Écoute, chaque pièce musicale a son moment précis dans le cours d’une nuit. Tu ne peux pas boire n’importe quel vin avec n’importe quel plat culinaire… Chaque plat a son type de vin.
Il est tout content de son argumentation sur le vin.
— Je ne te savais pas si grand amateur de vin. Tu dînes chez les bourgeois maintenant ?
Il sourit, de ce sourire (d’une moitié du visage seulement) si caractéristique chez lui.
— D’accord. De toute façon, je déteste le vin. Je vais te dire : je prépare cette émission avec la précision d’un théorème d’Euclide. Si on touche à la moindre chose, tout le système s’écroule. Mais, ici, on ne peut pas comprendre ça. Ils s’en foutent. Ils font n’importe quoi. La vie, c’est n’importe quoi. L’art, c’est n’importe quoi. C’est le pays du n’importe quoi. C’est là que je ne suis pas d’accord. Je ne peux pas faire n’importe quoi. Il y a une façon de faire les choses, pas vingt, tu comprends ?
— Tu cherches qui, là ?
— Miles Davis.
— Mais tu passes toujours le même truc chaque soir.
— Quel truc ?
— Miles Davis.
— Comment ça ? Miles Davis n’est pas un truc. C’est le plus grand musicien vivant. Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Il est toujours étonné de voir qu’on suit son émission, qu’on écoute ce qu’il dit. Étonné et ravi, comme un enfant.
— Depuis quand tu écoutes ça ?
— Depuis le début, comme tout le monde.
— Personne n’écoute ça.
— Ez, c’est clair, dans ton émission, tu passes toujours Miles Davis.
— Ce n’est jamais la même chose. La musique de Miles Davis change à chaque écoute.
— Pour toi, pas pour le public.
— Écoute, ici c’est mon émission, et je passe qui je veux.
— Toujours le même.
— Pas vrai, je passe aussi Charlie Parker et Dizzy Gillespie.
— Quand tu veux expliquer peut-être comment Miles Davis est plus grand qu’eux. Montre-moi les disques que tu tiens là.
Il me les donne avec une telle candeur que ça me fend le cœur. Ce type n’a aucune malice. C’est simplement un passionné. Naturellement, rien que du Miles Davis.
— Tu ne penses pas que tu exagères un peu…
Il me regarde de nouveau droit dans les yeux.
— Pour moi, il représente toute la musique du monde. Et j’aime l’homme aussi.
Au fond, ils se ressemblent beaucoup, ces deux écorchés vifs. Deux chats de gouttière. Toujours traversés de visions personnelles. Univers étrange. Intelligence aiguë. Tempérament ombrageux. Avec cette incroyable détente de félin en chasse. J’aime les passionnés. Miles et Ézéquiel sont de purs passionnés. Des gens, ce qui est de plus en plus rare, capables d’aller au bout de leur passion. Toujours en mouvement. Jamais satisfaits d’eux-mêmes. Je regarde Ézéquiel bouger dans la pièce, complètement absorbé par ce qu’il est en train de faire. Je n’ai jamais vu ce type autrement qu’absorbé. S’il boit un verre de lait, il le fait comme si sa vie en dépendait. S’il lit un journal, c’est pareil. Tout sur le même plan chez lui. La moindre chose qu’il fait exige de lui une totale attention. Jamais détendu.
— Tu dors ?
— Justement, Ez, je suis en train de penser que je ne t’ai jamais vu endormi.
— Et alors ?
— Est-ce que ça t’arrive au moins de te reposer ?
— Bien sûr.
Il me jette ce regard de biais, comme s’il m’observait en train de l’examiner.
— Quand ?
— Maintenant, par exemple… Cette émission me repose totalement.
— Ah ! je vois. C’est ça, ton idée du repos.
— Et toi, comment tu te reposes ? me demande-t-il, comme quelqu’un qui ne serait pas très sûr de bien comprendre la signification du mot repos et qui essaierait de se renseigner en douce.
— Eh bien, Ézéquiel, je me couche, je ferme les yeux, je laisse mes membres se détendre, j’essaie de ne penser à rien, et le sommeil arrive quelque temps plus tard… Tu connaissais ce truc ?
Il ne répond pas. Ézéquiel n’a aucun sens de l’ironie. Son sens de l’humour est si personnel qu’on se demande de quoi il s’agit. Et surtout quel comportement adopter face à une chose aussi biscornue qu’une tentative de plaisanterie de la part d’Ézéquiel : faut-il en rire, en pleurer, ou ne rien dire ? Je choisis le silence la plupart du temps. Lui, il me regarde un moment, légèrement étonné de ma réaction face à ce qu’il pensait être une plaisanterie, puis passe à autre chose.
— Tu crois que je ne dors pas ? me demande-t-il, quelques minutes après que je lui aie posé la question.
Il peut prendre deux jours pour répondre à une question sans importance, donnant l’impression d’y avoir réfléchi sans relâche durant quarante-huit heures.
— C’est mon impression.
— Eh bien, je dors quelquefois.
— Comment le sais-tu ?
Voile gris. Regard effrayé. Il ne s’attendait pas à une telle réplique. Soudain, son visage s’éclaire.
— La montre ! Si je regarde ma montre à dix heures, et si je la regarde à nouveau et qu’il est deux heures du matin cette fois, c’est que j’ai dormi durant quatre bonnes heures.
— C’est comme ça que tu sais que tu as dormi, toi ?
— C’est la même chose pour tout le monde. Quand on perd la notion du temps, il n’y a que deux possibilités : on s’est endormi ou on s’est évanoui.
— Le sommeil n’arrive pas, tu sais, Ez, de manière si surprenante à ceux qui préparent leur lit et enfilent leur pyjama avant d’éteindre la lumière.
— Tu fais ce tralala pour dormir, toi ?
— Non, mais c’est ce que font la plupart des gens.
Il hausse les épaules pour me faire savoir qu’il se fout complètement de ce que font les autres. Une attitude complètement différente de celle de Gasner, qui était toujours intrigué par la manière de vivre des gens, surtout du peuple. Gasner voulait être du peuple. Il voulait vivre comme un prolétaire. Il aurait aimé être un homme du peuple, nullement différent des autres. Tandis qu’Ézéquiel est une sorte de dandy. Unique et inimitable. Sa pensée va au peuple (il aimerait améliorer sa condition de vie), mais son style de vie est si personnel qu’il ne regarde que lui. Ézéquiel ne rend compte de sa manière d’être au monde à personne. Le voilà qui fonce vers le studio, dépose en passant le disque sur la console pour s’asseoir à temps (cinq secondes avant son entrée en ondes) derrière le micro.
— Ici Ézéquiel, et c’est votre émission nocturne… Au programme ce soir, nul autre que le géniaaaaaaaaaal Miles Davis. On va commencer avec un petit truc très simple, même si rien n’est simple avec ce diable d’homme. Tout de même, voici ce petit truc qu’il a fait en 68, Miles in the Sky. Miles au ciel, c’est tout à fait sa place… Bon, on est d’accord et mon ami ici présent (il me sourit) vient de me le faire remarquer à l’instant, il n’y a pas que Miles comme musicien au monde, mais je le regrette parce que, pour moi, il est le vrai génie musical de notre temps. Il est ce que Arthur Rimbaud est à la poésie : un pur innovateur, un inventeur de formes, un voyant… Alors, Miles in the Sky…
Et la musique part. Ézéquiel, à la différence de beaucoup d’animateurs à la radio, travaille sans opérateur à la console. Miles s’empare de la ville. Le téléphone sonne. Ézéquiel répond, discute un moment avec un auditeur (sûrement un fan de Miles), rigole un peu, puis note sur un bout de papier une demande musicale particulière. Il se lève brusquement, court à la discothèque pour ramener, bien entendu, un nouveau disque de Miles Davis. C’est la première fois que je le vois si détendu. Il a raison de dire que c’est ici qu’il se repose. Le voilà maintenant qui écoute, complètement absorbé, la fin de la pièce musicale. En cela, il est différent de la plupart des animateurs qui, dès que le morceau musical est en ondes, s’en vont bavarder dans le couloir avec les filles qui viennent faire un tour à la radio. Ézéquiel est totalement à son travail. Toujours derrière le micro ou courant chercher un disque à la dernière seconde. Il tient le micro très proche de ses lèvres. Sa relation avec le micro est éminemment sensuelle. Il le caresse avec ses longs doigts fins avant de le frôler de ses lèvres charnues si nettement dessinées. Je l’observe en train de faire ce qu’il aime le plus faire dans la vie. Ézéquiel n’est ni un musicien, ni un peintre, ni un poète, ni même un comédien (malgré son triomphe de ce soir), c’est un parleur. Un artiste de la parole. Un parleur comme je n’en ai jamais vu. Ézéquiel peut parler, sans jamais vous donner la chance de placer un mot et aussi sans vous ennuyer, pendant dix heures d’affilée. Le seul homme à pouvoir lui faire face, à ma connaissance, sur ce terrain-là, c’est Fidel Castro. Gasner était différent. Dans un autre registre. Son style était proche du monologue. Gasner mangeait les mots, marmonnait constamment, regardait dans toutes les directions mais jamais la personne à qui il s’adressait, et il se foutait royalement que vous l’écoutiez ou non. Ézéquiel, lui, entend être écouté et son but est de vous convaincre. Sa stratégie est d’une simplicité désarmante : vous noyer sous un déluge de mots. Son discours est une longue phrase qui ne se termine jamais, du moins pas avant d’avoir étendu par terre l’adversaire. Je me suis toujours demandé si l’autre existait pour lui, en tant qu’entité propre. Je crois que nous n’étions que des oreilles plus ou moins adaptées à sa voix. Il n’y avait qu’à voir son visage si naïvement étonné quand quelqu’un l’interrompait pour comprendre qu’il ne concevait la conversation que comme un interminable monologue. Il faisait aussi les questions. Il n’avait besoin que d’une oreille attentive et soumise.
Brusquement, une idée me fait interrompre Ézéquiel. Il me regarde d’un air totalement ahuri. Miles Davis vient tout juste de commencer Pfrancing, une magnifique composition qu’il a écrite pour sa femme Frances. C’est peut-être à cause de cette histoire que j’ai eu cette idée.
— Ez, j’ai une idée et j’ai besoin de ton aide.
— C’est quoi ?
— Tu connais Lisa ? Qu’est-ce que je dis là !
— Elle était à la pièce tout à l’heure.
— Justement, Ez, elle est partie avant que j’aie pu lui parler et il faut absolument que je lui parle.
— C’est une fille bien.
— Pas de danger… Je dois simplement lui parler ce soir.
— Tu la verras demain.
— Ez, c’est une question de vie ou de mort.
— C’est quoi, ton idée ?
— Je sais qu’elle adore ton émission et qu’elle l’écoute où qu’elle soit…
Ézéquiel sourit en secourant la tête. Ma situation le fait rigoler.
— Tu veux que je l’appelle pour toi ? Pas de problème !
Il rapproche le micro de ses lèvres. Je l’arrête à temps.
— Ez, je ne voudrais pas que sa mère, si elle écoute l’émission, puisse penser que c’est de sa fille qu’il s’agit. Faut pas l’identifier.
— Je comprends, mais faut quelque chose quand même. Je vais dire simplement Lisa, mais on risque d’avoir beaucoup de Lisa, mon ami. Les filles qui portent ce nom aiment bien le jazz…
— On ne peut pas faire autrement.
Ézéquiel rapproche le micro de sa bouche et son ton change du tout au tout. La voix se fait caressante, grave, sensuelle, pleine de promesses, tout en restant subtilement autoritaire, ferme, sans réplique. Un mélange séduisant.
— Miles a composé cette pièce pour sa femme, Frances, alors si c’est pas une belle preuve d’amour… Bon, j’ai un ami, ici, qui veut parler à Lisa. Lisa, je sais que tu écoutes cette émission, alors d’où tu es, appelle ici. Et maintenant, voici une nouvelle pièce plus contemporaine de Miles…
Le téléphone se met à clignoter avant même qu’Ézéquiel ait terminé sa phrase. Et toutes les lignes en même temps. Il se tourne vers moi avec un clin d’œil complice.
— Allô ?
— Lisa… Oh ! on dirait que je suis sur les ondes…
Je fais signe tout de suite à Ézéquiel de ne pas perdre son temps avec cette excitée.
— Lisa, murmure Ézéquiel tout miel, excuse-moi mais tu n’es pas la bonne Lisa.
Il prend une autre ligne.
— Allô !
— Je suis la bonne Lisa.
— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
— Euh… Euh… Eh bien, je m’appelle Lisa et j’écoute religieusement ton émission.
— Je regrette, bébé, mais tu n’es pas la bonne Lisa non plus.
— Comment ça ?
— Eh bien, la vraie Lisa, c’est pas son genre de dire des conneries pareilles.
— Pourquoi ? Tu n’aimes pas qu’on écoute ton émission ? dit-elle sur un ton rageur.
— Je n’aime pas le fait que toi, tu écoutes mon émission.
Une autre ligne.
— Allô.
— Oui…
C’est elle.
— Peux-tu m’enlever des ondes, Ézéquiel ?
Je fais furieusement oui de la tête. Ézéquiel me fait signe d’aller prendre la communication sur le téléphone de la discothèque. Je file comme l’éclair.
— Allô, Lisa.
— Oui…
— Merci, mon Dieu.
Elle rit de bon cœur à l’autre bout du fil.
— Tu m’as fait appeler sur les ondes. Qu’est-ce qui se passe ?
— Je voulais te parler.
— Il est très tard.
— Tu es déjà couchée ?
— Non, on prend un verre au Napoli, mais ils vont fermer… C’est l’anniversaire d’une amie. Tu connais Régine ? Elle habite à Pétionville, près de la place Boyer.
— Lisa…
Ma voix est si rauque qu’elle m’étonne moi-même.
— Oui.
Son ton aussi est grave. J’ai l’impression qu’elle sent l’émotion qui m’étreint.
—…
— Qu’est-ce qui se passe ? Tu as perdu ta langue ? lance-t-elle avec un faux éclat de rire.
— Lisa, il faut que je te parle absolument cette nuit.
— Tu ne peux pas me le dire au téléphone ?
Un temps assez bref.
— Non… Je dois te voir, Lisa.
Un autre éclat de rire de Lisa, mais cette fois plus naturel. Le rire d’une femme heureuse d’être courtisée.
— D’accord, dit-elle en reprenant totalement le contrôle d’elle-même, passe à la maison demain matin, vers onze heures. J’y serai seule.
Elle connaît bien son rôle et le joue à la perfection. Cela fait des années que ce jeu de cache-cache amoureux se poursuit. À l’urgence dans ma voix, elle doit sentir que cette nuit est décisive.
— Non ! (Je n’ai pas pu m’empêcher de hurler.) Ce sera trop tard, demain matin…
— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi trop tard ?
— Lisa, c’est cette nuit que je dois te voir.
— Alors, viens nous rejoindre au Napoli, mais fais vite.
— J’arrive.
Je raccroche et file dans le studio de mise en ondes. Ézéquiel est au micro (chut !) en train de présenter Seven Steps to Heaven, cette pièce qui a presque brisé le mariage de Miles avec Frances. Ézéquiel est presque en larmes. À l’époque, explique-t-il, Miles était complètement sous l’emprise de la drogue, ce qui l’a rendu paranoïaque au dernier point. Il battait sa femme et son comportement démentiel effrayait ses enfants. Une loque humaine. Mais on ne sent rien de sa dégénérescence en écoutant ce chef-d’œuvre, conclut Ez avec un grand sourire admiratif.
— Et maintenant, place au géniaaaaaaaaal Miles Davis… Miles, c’est à toi.
On entend tout de suite les fameuses premières notes de Seven Steps to Heaven.
— Ez, je dois partir maintenant. Lisa m’attend au Napoli, et ils vont bientôt fermer.
Le téléphone clignote au même instant. Ézéquiel me fait signe de l’attendre un moment. Je ne peux pas. Je risquerais de perdre la trace de Lisa. Je lui serre la main rapidement et je file vers la sortie, le cœur tout de même déchiré d’avoir à le quitter de cette manière. Pour la dernière fois, il me fait un de ses étranges sourires dont on se demande si c’est un sourire ou un rictus. Je cours. La porte est fermée. Le gardien est sûrement allé aux toilettes. Je le cherche partout. Je retourne vers le studio. Ézéquiel est encore au téléphone.
— Ez, la porte est fermée et je ne vois pas le gardien, dis-je sur un ton de panique.
Ézéquiel relève la tête vers moi avec le même sourire ambigu que tout à l’heure.
— C’est ce que j’essayais de te dire. Le gardien est parti et il ne reviendra m’ouvrir la porte qu’à la fin de l’émission. Ça ne va pas tarder.
— Combien de temps ?
— Même pas une heure.
— Tu es fou, Ézéquiel ! Lisa va partir et je ne saurai plus où elle est.
Il me jette, cette fois, un regard vraiment désolé. Le regard d’un frère.
— Pourquoi dois-tu la voir tout de suite ? Es-tu sûr que ça ne peut pas attendre à demain ?
— Sûr.
Il s’approche de moi.
— Qu’est-ce qui t’arrive, Vieux Os ?
Voici le moment ou jamais de lui dire que je quitte ce pays demain matin. J’hésite. Je me demande si j’aurais caché cette information à Gasner. Non. J’aurais immédiatement tout dit à Gasner. Alors, pourquoi pas à Ézéquiel ? Je ne sais pas vraiment ce qui me retient de le faire. J’ai toute confiance en Ézéquiel, mais il y a des aspects de sa vie que j’ignore totalement.
— Rien… J’ai une furieuse envie de la voir, c’est tout.
— Je vois, dit-il sentencieusement, et je peux comprendre ça. Il arrive que le gardien revienne plus tôt. Je n’ai pas la clé. C’est vraiment dommage.
Je m’assois pour attendre le retour du gardien. Je sens des picotements aux mains, signe de grande nervosité chez moi. Ézéquiel reprend sa conversation au téléphone. Il parle à une femme avec beaucoup de délicatesse. Ce n’est sûrement pas une de ses admiratrices. Je jette de plus en plus souvent des coups d’œil angoissés au grand cadran accroché au mur. Finalement, Ézéquiel raccroche.
— J’ai l’impression, Ez, que ce n’était pas n’importe qui, dis-je, me mêlant de ce qui ne me regarde pas.
Ézéquiel déteste parler de ses affaires sentimentales, ce qui est nettement à l’opposé de la mentalité nationale. Je le taquine un peu. Il ne me répond pas. Son visage devient encore plus anguleux. Quand il est vraiment nerveux, il renifle sans cesse comme si une mauvaise odeur flottait dans l’air et qu’il cherchait désespérément à en repérer la provenance. Pour cacher sa nervosité, il n’arrête pas de farfouiller dans la pile de disques tout en grommelant comme un vieux célibataire édenté. Quelque chose ne tourne pas rond.
— C’est grave ?
Il se tourne vivement vers moi, l’air complètement abasourdi. J’ai l’impression d’avoir mis le doigt sur un gros bobo.
— Oui, dit-il dans un souffle, très dangereux. Il s’agit de la femme d’un homme très puissant, un colonel, et elle vient de me dire que son mari est au courant de notre affaire.
— Ciel ! Ez, tu devrais faire attention.
— Oh ! ne t’inquiète pas trop pour moi.
— Comment l’as-tu rencontrée ?
Il semble absorbé un long moment.
— C’est elle qui m’a contacté. Il y a un mois, elle m’a appelé pour me dire qu’elle m’écoutait toutes les nuits et que ma voix l’excitait au plus haut point. Elle a pris l’habitude de m’appeler tous les soirs. Une nuit, elle m’a confié qu’elle se caressait en m’écoutant…
— Quelle affaire ! Ce n’est pas à moi que ça arriverait…
Il sourit modestement.
— Cela arrive aux animateurs qui travaillent la nuit. Les femmes sont souvent seules à cette heure-là. Le mari est chez sa maîtresse. Elles écoutent leurs émissions préférées, couchées sur le divan, au salon, en robe de chambre de soie, avec une bouteille d’Amaretto pas loin (sans savoir que l’alcool sucré grise très rapidement). Elles font ça tout en fantasmant à mort sur le premier type qui leur passe par la tête, et c’est souvent le type qu’elles écoutent chaque soir depuis des mois. C’est subliminal, vieux.
— Et elles sont comment ?
— Oh ! il peut arriver qu’on tombe sur une perle rare, mais le plus souvent ce sont de pauvres délaissées qui s’ennuient.
— Et celle-là ?
Ses yeux brillent instantanément.
— C’est un truc dingue. Je n’ai jamais vu une femme aussi sensuelle, aussi belle, avec autant de classe. À vous rendre fou.
Je n’ai jamais vu Ézéquiel dans un pareil état.
— C’est la première fois, Ez, que je t’entends parler d’une femme de cette manière…
Disons que je ne l’ai pas souvent entendu parler de femmes, ni même vu en train de flirter avec une femme. Je comprends maintenant : son cœur était pris. La morale de l’histoire, c’est que, quand un type donne l’impression de s’intéresser trop aux femmes, c’est souvent parce qu’il n’est pas encore tombé sur celle qui va exciter ses sens jusqu’à lui faire perdre totalement le moindre sens du danger.
— J’espère, Ez, qu’il te reste assez de lucidité pour bien analyser la situation et, surtout, assez d’instinct pour sentir venir le danger.
— Ne t’inquiète pas pour moi.
— Cela me fait peur quand tu dis ça. Où est-ce que vous vous rencontrez ?
Il reste un moment silencieux, jouant avec une pièce de monnaie qu’il fait circuler entre ses doigts. Visiblement, il est avec cette femme en ce moment. C’est kif-kif. Les animateurs de nuit, avec leur voix chaude et leur programme de musique langoureuse, s’introduisent dans l’esprit des jeunes filles jusqu’à leur faire perdre la tête avant de tomber eux aussi sous les griffes d’une femme mûre. C’est la guerre !
— Elle vient souvent ici. Son mari n’est jamais là le soir. Elle arrive généralement vers dix heures et repart avant la fin de l’émission. C’est pour ça que le gardien était parti. Elle serait venue si tu n’étais pas là.
— Oh ! pardonne-moi d’avoir gâché ta soirée.
Il me fait un sourire ambigu (ni triste ni joyeux).
— Au contraire, tu m’as sauvé la vie. Quelqu’un a rapporté à son mari qu’on était amants. Il a refusé de croire le type. Celui-ci lui a dit qu’elle était en ce moment avec moi, à la radio. Il est rentré rapidement chez lui pour tenter de découvrir le pot aux roses. Heureusement, elle était encore à la maison. Elle avait déjà pris les clés de sa voiture quand tu es arrivé. Ils ont eu une discussion, et elle lui a juré que tout ça est faux, que les gens cherchent à détruire leur mariage par jalousie. Elle a pleuré, en se défendant, toutes les larmes de son corps. Il l’a consolée et ils ont fait l’amour comme cela ne s’était pas passé depuis très longtemps. Elle m’a dit qu’elle l’a fait pour moi, pour me sauver. Ils ont ensuite planifié d’aller passer quelques jours à Paris. Et il est reparti furieux contre son informateur. C’est ce qu’elle me racontait tout à l’heure au téléphone. Tu vois, mon frère, heureusement que tu es passé. Tu m’as sauvé la vie.
— Tu crois que c’est fini, Ez ?
Il reste un moment interloqué.
— Non. Mais on ne va pas se voir pendant quelque temps, jusqu’à ce que les soupçons se soient complètement évaporés.
— Hum…
Je ne sais que répondre à de si belles résolutions, car je suis sûr qu’ils vont tenter de se voir dans moins d’une semaine. Mon ami m’a l’air sous l’influence de la plus irrésistible des drogues : le désir.
— Fais attention, Ez. C’est dangereux. Dans ce jeu, il a le temps pour lui, et tu l’as contre toi. Après trois jours, tu auras l’impression que ça fait une éternité qu’elle et toi ne vous êtes pas vus.
Je suis très bon pour comprendre les problèmes des autres et complètement aveugle lorsqu’il s’agit des miens.
— Que penses-tu que je devrais faire ?
— Quitter ce pays pour un moment. C’est ta seule chance.
— Jamais. Je suis ici dans mon pays et je ne le quitterai pour aucune raison. Seuls les lâches partent.
Je ne comprends pas cette vision insulaire de la vie, mais ce n’est pas ce soir que je vais entreprendre une telle discussion avec Ézéquiel. On en aurait pour trois jours. Ce soir, je suis venu dire adieu à un ami, sans avoir le courage de lui avouer que je pars.
— En tout cas, c’est la seule solution vraiment sûre que je vois pour toi. Cet homme va sûrement te tendre un piège. Peut-être pas cette semaine, ni la semaine prochaine, mais il reviendra quand tu t’y attendras le moins. Il a marché ce soir, mais son informateur va se faire un devoir, sa parole étant en jeu, de lui prouver qu’il ne lui avait pas menti. Pour cela, il va te surveiller nuit et jour.
— Je sais, mais ne t’inquiète pas, frère, nous allons faire attention.
Nous sommes revenus au même point. Je ne me sens pas à l’aise avec cette histoire. Ézéquiel sera en danger aussi longtemps qu’il ignorera l’identité de l’informateur.
— Il y a un dernier petit truc, Ez.
— Quoi encore ?
Il est légèrement exaspéré, ce qui est mauvais signe. Quelque part, il est déjà impatient de retrouver cette femme.
— L’informateur est souvent quelqu’un qui n’est pas très loin. Tu vois ce que je veux dire ?
Il rit de bon cœur.
— T’as fait un cours de psychologie par correspondance ?
— Je suis sérieux, Ez. Qui pouvait assurer le mari que sa femme serait ici ?
— Elle vient souvent ici.
— Oui, elle vient souvent, mais pas tous les soirs. Cette personne devait être certaine qu’elle allait venir. Il faut prendre des précautions avec une pareille accusation. C’est la femme d’un colonel, après tout. Pour prendre une pareille chance, ce type devait être drôlement certain de son coup.
— Arrête de palabrer et dis-moi qui tu vois.
Je me lève pour aller vérifier si nous sommes seuls.
— Le gardien, dis-je tout bas à Ézéquiel. Tu lui as bien demandé de partir parce qu’elle allait venir ? Cela fait un moment que vous jouez à ce jeu, alors il doit comprendre le rituel.
— Merde ! lance Ézéquiel.
Et, parlant du loup, on entend un bruit à l’entrée.
— C’est lui ! Je dois partir. S’il te plaît, Ez, fais gaffe. On est entourés d’espions dans ce pays. La misère est si terrible qu’elle pousse les gens à faire n’importe quoi pour faire vivre leur famille.
— Non ! Un salaud est un salaud et il n’y a aucune excuse à cela. Quelqu’un qui n’est pas un salaud préférerait mourir plutôt que de trahir sa conviction…
— Bien sûr, Ez, mais tu parles ainsi parce que tu n’as pas de responsabilités. Accepterais-tu de voir crever ton fils parce qu’il te manque vingt dollars pour acheter le médicament qui le sauverait ? Je te le dis, ce pays est devenu complètement invivable.
Il me regarde un moment en silence.
— C’est drôle, tu parles comme quelqu’un qui s’apprêterait à partir.
— C’est exactement ça. Je dois partir maintenant. Peut-être que j’ai encore une chance de trouver Lisa au Napoli.
— Tu y vas comment ?
— À pied, Ez ! Je n’ai pas de voiture, et je n’ai aucune chance de trouver un taxi dans le coin à cette heure. Alors, à bientôt.
— Non, à demain. Je répète Antigone toute la semaine au Conservatoire. Il paraît qu’on va faire une petite tournée en province. Sinon, passe me voir ici, demain soir, vers onze heures. C’est d’accord ?
— D’accord.
Je file. Je viens de mentir à un frère. Je pars et personne ne m’attend de l’autre côté. Je quitte le trop connu pour le total inconnu. Je passe devant le gardien, déjà en train de ronfler la bouche ouverte. Ce type joue bien la comédie. Un serpent au sang froid. Maintenant que je sais qu’il fait semblant de dormir, je peux apprécier ses talents de dissimulateur. Il lui faut passer inaperçu pour qu’on ne puisse jamais le soupçonner. L’informateur n’a pas de visage. Il ne doit pas laisser de trace dans la mémoire des gens. Quelqu’un qui entre ici ne fait pas attention à un type qui dort. Ce type n’existe pas. On peut tout dire devant lui. Tout faire, surtout. C’est le gardien, un gardien qui dort ! L’ombre d’un homme ordinaire. Il n’a pas plus de présence que la porte qu’il surveille. Alors qu’il enregistre tout ce qui se dit et qu’il photographie tous les visages qui passent dans son champ de vision. Et cela malgré le fait qu’il garde les yeux fermés. Il le fait bien. J’ai surpris, l’espace d’un quart de seconde, une légère crispation de ses mains. Quand un homme fait semblant de dormir, ce n’est pas son visage qu’il faut regarder, mais plutôt ses mains. Toute sa nervosité se retrouve dans ses mains qui se mettent à trembler légèrement. Cela exige un œil avisé. Je m’arrête près de la porte afin de l’examiner plus attentivement. J’ai l’impression qu’il est à bout de nerfs et que, si je reste encore un moment, il se sentira obligé d’ouvrir les yeux. Je suis sûr qu’il sent ma présence. On dirait qu’il retient sa respiration, attendant impatiemment que je parte pour recommencer à respirer normalement. Pour le moment, sa respiration est irrégulière. Désordonnée. Ce type n’est pas loin d’exploser. Quelle torture, cela doit être pour lui. De légers spasmes dans les mains. Je reste calmement à l’observer. Il me fait pitié. Finalement, je m’en vais. Je descends rapidement l’escalier. À mi-chemin, j’aurais envie de retourner sur mes pas pour le surprendre en flagrant délit. Je caresse l’idée pendant une bonne minute. Je n’entends aucun bruit, pas même la plus légère respiration. Il sait que je suis encore dans l’escalier. Bon, je laisse tomber. Qu’il aille au diable. J’espère avoir mis la puce à l’oreille d’Ézéquiel pour qu’il fasse bien attention à ce type. C’est étrange, pas une fois durant notre longue conversation Ez et moi, nous avons évoqué Gasner. L’ange silencieux parmi nous.