Le Cri des oiseaux fous
Brise-de-Mer
Où suis-je ? Dans quel parc ? Et où se trouve ce joli parc ? Je ne sais plus rien de quoi que ce soit. J’essaie de retrouver d’instinct (en laissant mes pieds me mener) le parcours que je faisais régulièrement avec Gasner.
Brise-de-Mer (5 h 26)
C’est un petit bordel, tout près de la mer, qui ressemble à une coquette maison de vacances. On le trouve sur la route de Carrefour, juste à la sortie de Martissant. Les taps-taps bariolés y circulent dans un vacarme assourdissant. Des cris. Des bagarres. D’interminables marchandages qui se terminent par de nouvelles bagarres. Tout le monde achète ou vend (souvent la même personne fait les deux opérations) dans cette zone totalement insalubre. La foule hurlante de la zone rouge. On n’a qu’à franchir cette petite barrière pour être accueilli, dans un nuage de parfum bon marché (Bien-être, My Dream, Florida), par des jeunes filles gorgées de rires et de promesses de bonheur terrestre. Et Ulysse s’arrête sur une île paradisiaque peuplée de jolies déesses, durant son étrange voyage de retour au pays natal. (Ulysse, ta femme t’attend !) On me conduit tout de suite à l’arrière. Et là, je tombe dans un univers féerique. Quelques tables et quelques chaises assez grossières placées sous un auvent. Une demi-douzaine de jeunes filles rieuses dansant entre les tables au rythme d’un merengue endiablé. Et la mer indécente tant elle semble vivante et nue, là sous mes pieds. L’odeur du poisson cru est si forte qu’on a l’impression d’être sur le pont d’un bateau aux planches pourries. Dans ce minuscule bordel tenu par une ancienne prostituée qui travaillait tout près d’ici, au Copacabana, l’accueil est véritablement chaleureux, et l’ambiance, très intime. Le Brise-de-Mer possède une clientèle très fidèle : qui est venu ici une fois reviendra à coup sûr. C’est ici que de nombreux étudiants préparent leurs examens du baccalauréat. Il arrive que des types en viennent aux mains, là sur cette petite terrasse, à cause d’une règle de grammaire. Les discussions, ici, tournent exclusivement autour de la politique et de la grammaire. Et les questions d’ordre politique proviennent souvent d’un problème de grammaire. Dans ce pays, on tient la grammaire en très haute estime. Un ministre peut perdre son poste à cause d’une faute de grammaire qui s’est glissée dans son discours. Par contre, les dimanches après-midi sont réservés aux débats philosophiques. J’ai assisté ici à une sanglante bataille à propos de La République de Platon. Nous, les étudiants, nous étions tolérés jusqu’à six heures du soir. À cette heure, les filles allaient se préparer pour la soirée. La séance de préparation pouvait durer, pour certaines, plus de deux heures. Le résultat valait la peine. Elles sortaient fraîches, belles, ensorcelantes de ces séances de maquillage. Dire que ces filles, qui ont commencé très tôt dans la vie, à l’âge où nos mères hésitaient encore à nous laisser aller seuls au cinéma, se servaient de nous pour rêver à un autre temps, au temps où l’amour était encore une affaire de cœur. Pour nous, c’était tout simplement le paradis (même sans faire l’amour) d’être là avec cette volée de filles rieuses et sensuelles, le bruit des vagues sous nos pieds, la musique entraînante et l’alcool qui étourdit. Que demander de plus à la vie ! C’est moi qui ai amené Gasner ici, mais c’est Frantz Piard qui m’a fait connaître ce monde. En quelques visites, Gasner était devenu un habitué. Il s’intéressait vraiment aux filles et ne tardait pas à connaître leurs secrets les plus intimes. Elles lui racontaient durant de longs après-midi leur vie dans les moindres détails. C’était un des dons de Gasner : il pouvait amener les gens à lui dire ce qu’ils n’osaient même pas s’avouer à eux-mêmes. Les filles adoraient s’occuper de lui. Surtout Mercedes et Fifine. Fifine est une magnifique fille du Cap-Haïtien, dans le nord du pays. Une région qui fournit à la capitale des hommes fiers et des filles magiques. Et cela sans discussion. C’est ainsi. Mercedes vient, elle, du pays voisin : la République dominicaine. Elle est née plus précisément à San Pedro de Marcoris, disons dans un minuscule village, tout près de San Pedro. Elle dit toujours qu’elle vient de San Pedro, ayant un peu honte de ses origines paysannes. Ces deux filles se sont donc retrouvées dans ce petit bordel, à l’entrée de Port-au-Prince. Deux tempéraments nettement opposés. Autant Fifine est douce et apaisante, autant Mercedes est de feu. Avant l’arrivée de Gasner, les deux femmes ne se supportaient pas. Mercedes n’arrêtait pas de provoquer Fifine, tandis que cette dernière gardait le sourire angélique qui rendait Mercedes folle de rage. Mercedes, comme un cobra aveuglé par le soleil, pouvait réagir de manière imprévisible. Les autres filles (Mounia, Andrémise, Carla et Léonie dite Lili) passaient le plus clair de leur temps à les empêcher d’en venir aux mains. Il a suffi que Gasner arrive pour les réconcilier. Depuis, elles se tiennent constamment serrées l’une contre l’autre, comme des siamoises.