Le Cri des oiseaux fous
Dans la jeep
Dans la jeep (2 h 32)
Nous sommes restés silencieux dans la jeep jusqu’à la sortie de Pétionville. Subitement, un cri déchirant. C’est Manu. Je me retourne pour voir ce qu’il a. Il est déjà en train de ronfler à nouveau.
— Le jour, il intimide tout le monde, dit calmement Philippe, mais la nuit, il fait des cauchemars comme un enfant.
Philippe se met brusquement à rire. Je l’imite sans savoir pourquoi il rit. Son visage a retrouvé son calme naturel.
— Où étais-tu ? On t’a cherché partout quand on a appris la mort de Gasner.
— Je ne pouvais pas rester à la maison… C’était devenu trop dangereux.
— Je comprends.
Je m’assoupis un peu. On continue à rouler dans la nuit.
— Tu sais qu’il n’y a qu’une seule façon de tuer le dictateur, dit tranquillement Philippe.
Je me réveille.
— Hein ! Qu’est-ce que tu racontes là ?
— Je peux tuer ce type quand je veux.
— De qui parles-tu, Philippe ? Quel type ?
— Le président. Tout le monde sait que je ne fais pas de politique, que ce sont les affaires qui m’intéressent. Ils le savent tous, alors ils ne se méfient pas de moi. Je peux m’approcher du président n’importe quand, je sais que son rêve est de se mêler à la bourgeoisie de Pétionville. Tu parles d’un rêve ! Faut être vraiment un minable.
— D’accord, Philippe, tu t’approches du président, et qu’est-ce qui se passe après ?
On vient de passer devant la maison du colonel Gracia Jacques, l’ancien garde du corps de Papa Doc.
— Je sais, dit Philippe sur un ton décidé, qu’on ne me laisserait pas arriver armé près de lui.
— Alors ?
Il hésite un moment.
— Bon, j’attends un dîner. Je m’approche derrière lui et je lui tranche la gorge.
— Où as-tu pris le couteau ?
— Tu ne m’écoutes pas. On est à un dîner. Je lui tranche la gorge.
— Et ses gardes te tuent avant que tu ne puisses quitter la pièce.
Philippe sourit en se tournant vers moi.
— Bien sûr qu’ils me tuent. On ne peut pas tuer un président sans mourir. Le problème avec les Haïtiens, c’est qu’ils parlent, mais que personne n’est prêt à mourir.
— Heureusement, Philippe. Il faut trouver une solution où l’on n’aura pas à mourir. Je crois qu’il faut arrêter de faire l’éloge de la mort dans ce pays. Je ne peux plus respirer dans une telle atmosphère. Moi, je veux vivre. Je préfère vivre de n’importe quelle manière plutôt que de mourir, même en héros.
— Si le dictateur meurt, le pays ne s’en portera que mieux. Tu es d’accord, Vieux Os ?
— Eh bien, non, Philippe, au contraire, ce serait le chaos total, et ce ne sont pas les aspirants dictateurs qui manquent. La solution aux problèmes de ce pays ne sortira pas du Palais national. Personne ne peut occuper cette fonction en Haïti sans devenir soit une poupée que n’importe qui peut manipuler, soit un dictateur. Pour faire taire tous les gens qui crient famine, il faut les jeter en prison ou les tuer. Et dès qu’on a versé le sang, il faut se protéger avec des milliers d’espions qui vous renseignent et une force brutale pour réprimer les contestataires. Voilà comment s’installe la dictature. Même toi, Philippe, si tu deviens président, tu n’auras pas d’autre solution.
— Es-tu en train de légitimer la dictature ?
— Non, on parle toujours des dictateurs comme si le type avait un germe de tyrannie en lui, sans penser que c’est la situation qui crée cette manière de gouverner. Ce n’est pas pour rien que c’est dans les pays pauvres que s’installent généralement les dictatures.
— Et qu’est-ce qu’il faut faire ?
— Je ne sais pas, Philippe.
Manu se réveille, s’étirant comme un chat.
— Comme ça, Philippe, si j’ai bien entendu, tu veux tuer le président et devenir le nouveau dictateur ?
Philippe lâche brusquement le volant. Je lui fais signe de se calmer.
— Tu dormais Manu, finit-il pas dire. Tu ne sais même pas de quoi on parlait.
— J’ai tout entendu, mon vieux. Tu veux inviter le président à dîner pour le tuer, ce qui n’est pas mal comme plan, et ensuite prendre sa place.
— Je n’ai pas dit que je prendrais sa place, lance Philippe avec une certaine irritation.
Voilà, je n’ai pas pu l’empêcher de se jeter tête baissée dans le piège de Manu.
— C’est vrai, Philippe, que tu ne l’as pas dit, continue Manu, mais on sait que c’est ce qui se passerait. Tu crois qu’on te tuerait, et c’est là l’erreur. Si cela se passait à Carrefour, chez moi, on me ferait dévorer par les chiens, mais à Pétionville, ne seront admis que des gardes du corps triés sur le volet qui savent faire la différence entre un contestataire en sueur et un bourgeois parfumé. Alors, ne t’inquiète pas, ils ne se mêleront pas de ce qui les dépasse. Ils vont bien se conduire, impressionnés par l’argenterie, les serviteurs, la beauté des femmes, l’élégance des hommes, les bonnes manières des jeunes mulâtresses. Un meurtre de classe.
— Tu fantasmes, Manu, lance Philippe. Tu as trop vu de films français de l’époque des rois.
— Écoute, Philippe, tu ne vas pas inviter le président à un buffet. Il s’agira d’un dîner correct… au Cercle Bellevue, par exemple.
— Et alors ?
— Je te dis que si un bourgeois de Pétionville zigouille un président noir qui rêve d’être accepté par la bourgeoisie mulâtre, les officiers qui l’accompagnent éviteront de se mêler de cette histoire, estimant que cela se passe dans les hautes sphères du pouvoir, à un niveau trop élevé pour eux. Et le peuple, prêt à embrasser n’importe quel changement pensera qu’il est temps d’essayer un vrai bourgeois de Pétionville. Comme il est déjà riche, se dit le peuple, il ne va pas bouffer ou revendre, comme tous les précédents présidents l’ont fait, les sacs de riz et les caisses de jambon que les organismes internationaux jettent aux sinistrés. C’est ce que le peuple espère, Philippe.
— Je vois ton point de vue, Manu, mais je n’ai jamais dit que je prendrais la place du dictateur.
Manu rit. Un rire de chat de gouttière.
— À partir de ce moment, c’est le peuple qui décide. Il viendra te chercher là où tu es pour te transporter directement au cri de « Vive Philippe Lambert, président à vie d’Haïti ! ». Tu ne vas pas décevoir le peuple, Philippe.
— On peut toujours refuser, rétorque candidement Philippe.
Manu sourit, estimant que le poisson est bien ferré. Il a fini par amener Philippe sur son terrain. Le but de Manu n’est pas très compliqué : rendre la vie difficile à Philippe jusqu’à ce qu’il arrive chez lui, à Carrefour, et qu’il rentre se coucher. C’est sa conception d’une bonne soirée entre amis. Ses meilleurs amis. Philippe le sait, mais il ne peut plus faire marche arrière. Quand la machine rhétorique de Manu, parfaitement huilée, est ainsi lancée, on ne peut ni l’arrêter, ni lui faire face, ni même l’éviter, il faut tout simplement la subir.
— Donc, Philippe, tu refuses. Tu veux rentrer chez toi. Crois-tu que ta famille, je parle surtout de ta famille élargie, acceptera de te voir refuser une telle occasion ? Si être le gardien du Trésor national est une fonction difficile et dangereuse, être le cousin du gardien, je t’assure, mon vieux, n’est pas une situation que ton cousin est prêt à voir filer sous son nez sans rien faire. S’il le faut, il te tuera. Ne pas oublier non plus tous ces nouveaux parents (les faux cousins, les fausses cousines, les fausses tantes, les faux oncles, et les vrais flatteurs) qui vont déferler sur le Palais national, venant de tous les coins du pays et même de l’étranger. Et pour compliquer le tout, la CIA viendra t’expliquer, photos à l’appui, que tu es en danger de mort et qu’il te faut d’urgence une protection rapprochée, mais qu’elle ne pourra te l’offrir que si tu deviens président. « On ne peut pas protéger quelqu’un qui ne remplit pas une haute fonction officielle », te dira, dans son lourd accent américain, le directeur de la branche caraïbe de la CIA. Il faut ajouter à cela tes nombreux nouveaux amis qui ne sont pas si différents de tes nombreux nouveaux ennemis, sans oublier les belles femmes (c’est automatique dans ce pays : quand un Noir devient président, on lui offre, comme trophée, un bouquet de belles mulâtresses, et quand il est mulâtre, ce sont les belles négresses, genre Néfertiti aux fesses rebondies, qui se ruent vers le Palais national), l’argent, les voitures luxueuses, les voyages officiels, la gloire…
— On dirait que tu m’envies déjà la place, lance Philippe à Manu.
Tout le monde rit dans la jeep qui se met à sautiller.
— Non, Philippe, dit Manu, je ne veux pas ta place. Je veux diriger le Service de sécurité du président (SSP).
— Dis-le, Manu, tu veux devenir le chef des tontons macoutes, jetai-je.
Manu sourit pour accuser le coup et aussi pour annoncer sa contre-attaque. Je connais très bien l’animal.
— Quand même, on ne va pas garder ce nom affreux… Au lieu de tontons macoutes, on va s’appeler les Gentils Organisateurs, et on fera de ce pays un Club Med.
— Je préfère qu’il reste dans l’état où il est, fulmine Philippe.
— Tu sais pourquoi je veux ce travail, Philippe ? C’est parce que je suis un paranoïaque.
— Enfin, tu l’avoues, dis-je.
— Je ne suis pas du tout paranoïaque, moi, dit Philippe tout en ralentissant devant le grand trou juste en face du Napoli.
Je me penche pour voir César Barthelmy en train de rêver son banc.
— T’inquiète pas, Philippe, ça ne va pas tarder. Supposons qu’il y a une centaine de personnes qui veulent absolument te voir mort, dont certaines font partie de ta famille. Et des milliers de rivaux qui gardent les yeux rivés sur ton fauteuil présidentiel, surtout ceux, parmi tes meilleurs amis, dont un est en ce moment avec nous dans la jeep (il pointe un doigt sec sur moi), que tu viens tout juste de nommer à un poste élevé qui les place pas loin de ton bureau et de ton oreille. Je te parie, mon cher Philippe, que ça ne te prendra même pas une semaine pour devenir le plus paranoïaque des hommes. Mais, moi, je serai le paranoïaque en chef.
— Cela veut dire quoi ? demande Philippe, inquiet.
— Cela veut dire que je ferai espionner même le président.
— Pourquoi le président ?
— Pour qu’il n’attente pas à sa vie ! Je ne tolérerai aucun attentat à la vie du président à vie, même de la part de celui-ci…
— Et toi, Manu ?
— Moi, je me ferai espionner par une firme privée.