Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 16 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

L’adieu

— Non, dit ma mère avec un joli petit rire, tu avais de bonnes jambes et un bon sens de l’équilibre pour ton âge. Et puis, tu voulais toujours manger avec nous, à la grande table, et comme tu n’étais pas assez grand, tu te tenais debout sur ta chaise, ce qui faisait rire ton père.

— Qu’est-ce qui est arrivé, ce jour-là ?

— Justement, un officier militaire est arrivé, accompagné de deux gendarmes. L’officier m’a saluée très poliment ; dans l’armée, on gardait encore un certain décorum. Je ne savais pas quoi faire. Il m’a montré un mandat d’arrêt contre ton père. Je les ai laissés entrer. Et quand je me suis retournée, ton père n’était plus sur la dodine. Il avait disparu.

— En caleçon ?

Ma mère rit franchement cette fois. On voit bien que c’est un souvenir heureux pour elle.

— Non, il avait mis une de mes robes avant de filer par la fenêtre. L’officier, en entrant, a senti qu’il s’était passé quelque chose. Les gendarmes ont fouillé la maison de fond en comble. Ils n’ont rien trouvé. Finalement, au moment de partir, l’officier s’est rapproché de toi. J’ai eu un moment de panique. Il t’a demandé où était ton père. J’ai failli m’évanouir. On voyait bien que tu réfléchissais à sa question. Moi, j’étais sur des charbons ardents, mais je ne pouvais rien dire ni rien faire. Finalement, tu as dit : « Papa, il reviendra hier. »

— J’ai dit ça !

— L’officier a répété plusieurs fois ta réponse, essayant de lui trouver un sens, mais c’était impossible. On ne pouvait rien faire avec une telle réponse, lance ma mère dans un grand éclat de rire.

Je suis très heureux d’avoir confondu l’officier en mélangeant les temps. Le futur et le passé entremêlés. C’est exactement ça, ma conception du présent.

— Tiens, tu peux garder la photo. Elle est à toi.

Je la glisse dans mon portefeuille. L’unique souvenir que j’ai de mon père. Pour ma mère, c’est moi, son seul souvenir de son homme.

 

L’adieu (4 h 18)

Ma mère me tient par la taille pendant que nous marchons tranquillement vers la petite barrière verte. Peut-être qu’elle a eu le même geste envers mon père, le jour de son départ.

— Et maintenant que vas-tu faire, Vieux Os ? me demande ma mère d’une voix voilée de larmes.

Visiblement, elle fait des efforts surhumains pour ne pas pleurer.

— Je ne sais pas, maman. Tout est arrivé si vite.

— C’est vrai, dit ma mère tout bas. Je savais que ça devrait arriver un jour. Rappelle-toi que tu ne dois rien dire à personne, pas même à tes meilleurs amis, tu m’entends ? Personne ne doit savoir que tu pars demain matin.

Ma mère a attrapé, il n’y a pas longtemps, cette manie de répéter plusieurs fois la même chose, surtout quand elle est inquiète.

— Je te le promets.

Elle se retourne pour me regarder droit dans les yeux. Un regard étrange.

— Maintenant, embrasse-moi.

Nous nous embrassons très rarement, ma mère et moi. Presque jamais.

— Écoute, Vieux Os, quand tu franchiras cette barrière, tu sais que tu ne pourras plus revenir dans cette maison. Je ne voudrais pas qu’ils te trouvent ici.

— Ce serait trop bête, dis-je d’une voix rauque.

Nous n’arrivons plus à nous regarder. C’est le temps de partir.

— Prends soin de toi, mon fils bien-aimé. À partir de maintenant, tu ne me trouveras plus à tes côtés. Tu seras seul maître de ta vie, mais mes prières t’accompagneront partout où tu iras.

— Oui, maman…

— Ne m’oublie pas, tu m’entends ?

Le visage tendu de ma mère. Je n’arrive pas à parler tellement ma gorge est serrée. Sans un mot, je franchis la barrière. Je suis de l’autre côté. Droite, fière, sans un sourire, ma mère me regarde partir. Les hommes de sa maison partent en exil avant la trentaine pour ne pas mourir en prison. Les femmes restent. Ma mère a été poignardée deux fois en vingt ans. Papa Doc a chassé mon père du pays. Baby Doc me chasse à son tour. Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas. Toujours ce sourire infiniment triste au coin des lèvres. Je me retourne une dernière fois, mais elle n’est plus là. Que fait-elle ? À quoi pense-t-elle en ce moment ? Je donnerais tout pour le savoir.