Le Cri des oiseaux fous
L’accent
— Je te l’ai déjà dit, chéri, demain matin.
Ma mère s’arrête brusquement de parler, totalement essoufflée, comme si elle venait de grimper le morne Nelhio.
— Et qui d’autre est sur leur liste ?
— Je ne le lui ai pas demandé.
— Maman ! Mes amis y sont peut-être.
— C’est une liste secrète. Il m’a bien fait comprendre que tu ne dois dire à personne que tu pars. C’est très important, Vieux Os. Il disait que sa propre vie pouvait être en danger à cause du passeport qu’il t’a préparé. Tu comprends, c’est très important : personne ne doit savoir que tu pars demain.
Un long moment de silence.
— Je me demande qui d’autre se trouve sur la liste.
— Tu n’y peux rien. On ne sait pas. Et si tu en parles, encore beaucoup plus de gens seront en danger. Peut-être que je ne suis pas la seule à faire une telle démarche. Peut-être que les autres sont au courant aussi et qu’ils ont des contacts dans le gouvernement. Tu verras qu’eux aussi ne te diront rien.
— Arrête, maman. Je ne peux pas me sauver seul. Je ne le pourrais tout simplement pas.
Le visage émacié de ma mère.
— Fais-le pour moi. S’il t’arrivait la moindre chose, je crois que je ne pourrais pas te survivre.
— C’est la même chose pour les autres mères, maman.
— Je le sais, mais j’ai juré au colonel, en ton nom, que personne ne saurait par ta bouche que tu pars demain matin.
Les larmes silencieuses de ma mère.
— D’accord, maman. Personne ne saura rien. Du moment qu’ils ne courent aucun danger.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? me demande-t-elle sur un ton anxieux.
— Maman, si j’apprends qu’un de mes amis court un danger mortel, je regrette mais aucun serment ne m’empêchera de l’en avertir.
Elle me regarde un long moment dans les yeux avant de me caresser légèrement le bras gauche. C’est sa manière pudique de me manifester sa tendresse. Ma mère ne me touche presque jamais.