Le Cri des oiseaux fous
L’amour
L’amour (7 h 15)
D’abord ce que j’aime. En premier lieu lire, ensuite rêver, et enfin flâner. J’aime rêver en flânant. Mais j’aime par-dessous tout Lisa. Cela fait un certain temps que je garde en moi ce secret. Rien ne m’interdit de l’aimer ni même de lui dire que je l’aime, mais je n’arrive pas à le faire. Et ce sentiment mêlé de frustration m’occupe tout entier. Vrai, c’est un truc qui m’empêche de dormir. Je vois Lisa partout. Tout le temps. Je suis en train de manger un hamburger au Rex-Café et, subitement, sans raison, je la trouve en face de moi, souriante comme à l’ordinaire. Son visage est d’une telle fraîcheur que je vacille un bref instant. Je ne connais rien d’autre au monde qui pourrait m’apporter une telle plénitude. Elle surgit devant moi et tout devient superflu. Rien d’autre n’existe. Lisa n’est jamais pressée. Elle vous écoute attentivement comme si vous étiez le seul être au monde, vous laissant parler longuement, jusqu’à ce que vous ayez dit tout ce que vous avez à dire (ou presque, parce qu’on n’arrivera jamais à lui dire tout ce qu’on a dans le cœur) et, quand vous avez fini, alors, seulement, elle relève la tête pour vous regarder droit dans les yeux. Avec ce sourire. Vous avez l’impression qu’une trombe d’eau fraîche vous est tombée dessus en pleine canicule. La plénitude. Elle ne répond jamais directement à ce que vous lui demandez. La séduction ultime, chez Sandra, c’est de vous pousser à révéler ce désir secret que vous teniez caché derrière votre indifférence affichée. Le désir ne concerne pas Lisa. Elle va bien au-delà du désir. Elle ne touche qu’au rêve. Malgré tout, il y a un secret que je n’ai jamais même abordé avec elle. Un secret que nous partageons peut-être. Je ne pourrai le savoir que si je consens à mettre mon cœur complètement à nu. Mais le risque est trop grand. Je préfère vivre avec cet espoir, si minime soit-il. L’espoir que peut-être elle m’aime plutôt que de prendre le risque de me voir chasser définitivement du paradis. Je survivrais difficilement à un tel drame. Je n’ose même pas imaginer une pareille perspective. Apprendre que Lisa ne m’aime que comme un frère. Je préférerais une bonne haine à ce sentiment sain. Je ne suis son frère en aucun cas. Ce n’est sûrement pas comme son frère que je me vois. Son sourire (je n’arrête pas d’y penser) est si radieux que j’oublie tout en sa présence pour ne penser qu’à vivre. L’instant présent. La seconde où elle me tend son visage si pur, si présent, aussi évident qu’une tornade en plein midi. On a l’impression qu’elle se donne totalement à vous, dans l’immédiat. Par simple générosité. Je l’ai vue agir ainsi avec tant de gens. Sans jeu. Un mouvement sincère vers l’autre. On ne peut être jaloux avec une fille comme Lisa. Mais c’est dur. Heureusement qu’elle n’est pas comme cette petite garce manipulatrice de Sandra. Une vraie salope, celle-là. Elle vous envoûte, s’applique à vous rendre fou d’elle (avec ses yeux froids comme ceux des tueuses asiatiques dans les films de James Bond) pour vous laisser tomber tout de suite après, sans un mot, comme si vous n’étiez qu’un sac de linge sale. Quel est cet animal de la jungle qui tue sa proie même quand elle n’a pas faim ? Ce que j’ai souffert sous les griffes de cette tigresse de Sandra ! Les affres de la jalousie. Les plus noires tentations. Combien de fois l’ai-je découpée en morceaux ? Le pire, c’est ce petit rire de gorge qui ne la quitte jamais, vous donnant l’impression qu’elle détient un secret (le secret du désir) que vous ne pourriez même pas imaginer. Lisa est tout autrement. C’est un ange. La sainte et la putain. Tous les clichés ne sont pas faux. Mais si je dis que Lisa est une sainte, cela n’implique pas qu’avec elle on souffre moins. Au contraire. Mais jamais par sa faute. Toujours à cause de cette tare nichée dans notre âme qui nous pousse à toujours vouloir posséder l’autre. Peut-on accepter que celle que l’on aime jette sur tous les autres ce même regard doux, si doux qu’il nous enflamme à coup sûr le cœur ? Comment dire à Lisa que je l’aime ? C’est une partie de poker au-dessus de mes forces. Combien de fois ai-je tourné cette question dans ma tête ? Le soir, dans ma chambre, couché sur le petit lit de camp, dans la chaleur étouffante (je dors dans l’étroit couloir sans fenêtre). Sur le chemin qui mène chez elle (tous les chemins mènent chez Lisa), je la vois subitement en pleine conversation avec Gasner. Partout, elle surgit devant moi, pour disparaître sans un mot. Au bordel, je la vois aussi. Il m’arrive de penser à elle même en sa présence. Si par hasard je lui frôle le bras et qu’elle tourne vers moi ce visage si lumineux, je me dis toujours que c’est le moment de lui confier ce que j’ai vraiment sur le cœur, de lui raconter longuement mes nuits blanches passées à penser à elle, en un mot de lui dire que je l’aime, que je l’ai toujours aimée et que je l’aimerai toujours. Voilà le vrai secret du monde. Le secret des secrets. Le secret que je sais qu’elle sait, mais que je n’arriverai pourtant jamais à formuler. J’ouvre la bouche et aucun son ne sort. Comme toujours. Il faut un seul mot : amour. Mais ce mot est trop grand pour moi. Il ne peut sortir de moi puisqu’il est plus vaste, plus puissant, plus magnifique que moi. C’est le mot vraiment magique que nous connaissons tous depuis la maternelle, mais que personne n’arrive jamais à prononcer au moment voulu. Celui qui le prononce aisément ne doit pas savoir de quoi il s’agit. Celui qui connaît sa gravité n’arrive pas à le dire. Et le mot reste là, toujours neuf, jamais utilisé, comme une pépite d’or dans l’herbe haute. Il y a le mot, et il y a le moment où il devient utilisable. Vraiment, on ne peut le prononcer qu’une fois. Et si on laisse passer un tel moment, il faut attendre très longtemps avant qu’une pareille occasion ne revienne. Il faut attendre que le mot trouve son moment. Souvent, on a le mot, mais pas le moment. On sent tout de suite qu’à prononcer le mot magique à ce moment-là on courrait tout droit à la catastrophe. Plus souvent encore, on a le moment mais le mot n’arrive pas à sortir de notre cœur, de nos tripes, de notre ventre, de nos poumons, de notre bouche. L’instant devient trop intense pour notre pauvre cœur qui s’affole, perd la raison et ne comprend plus ce qu’on attend de lui. On cafouille, on bafouille, pour finalement se taire. Bien sûr, Lisa et moi, nous nous voyons presque chaque jour, mais ce n’est pas chaque jour qu’il y a dans l’air ce mélange explosif de désir, de douleur et de joie secrète. On ne peut ni prévoir ni fabriquer un tel moment. Il faut attendre simplement qu’il revienne. Parfois, ça prend des semaines ou même des mois. Et subitement, une fois de plus, sans crier gare, comme la mort, il nous tombe dessus. Alors, je n’arrive plus à respirer. Mes mains deviennent soudain moites. Ma langue, lourde. Tout est confus dans ma tête. Je n’arrive plus à formuler une simple pensée. J’ai l’impression que nous sommes en train de flotter, comme dans un tableau de Chagall. Je sens que c’est le moment. Il est là, enfin. Il faut que je lui parle. Mon cœur veut sortir de mon corps pour sauter sur son cœur. Mais rien ne peut se faire sans le mot. Alors ? Rien. Encore une fois, il n’arrive pas à franchir le seuil de ma bouche. Tout ça est arrivé parce que mon bras a frôlé le sien. Parce que ma peau a caressé le satin de celle de Lisa. Depuis cette seconde, l’affolement s’étant emparé de mon être, mon cerveau a arrêté brusquement de fonctionner. Et, mon cerveau ne fonctionnant plus, aucune information n’a été transmise à ma langue. Ma langue reste donc sans bouger dans ma bouche, pour mon plus grand malheur. Je ne peux que regarder Lisa avec des yeux fous. J’imagine que la même chose se passe peut-être pour elle aussi. Je sais ce qu’elle ressent. Elle sait ce que je ressens. Mais elle ne pourrait m’ouvrir son cœur que si je prononçais le mot de passe. Je me demande si les autres sont ainsi. J’en doute fort, car s’ils étaient tous comme Lisa et moi, il n’y aurait, à l’heure qu’il est, plus un seul être sur la Terre. La race humaine disparaîtrait d’un seul coup à cause de cette impossibilité à prononcer un seul mot. Je pars demain. C’est cette nuit ou jamais.