Le Cri des oiseaux fous
Qu’est-ce qu’un intellectuel ?
Mon enfance me remonte à la gorge.
— Oui, des chevaux, des chiens, des canards, des oiseaux, et la mer au bout de ma rue.
— Je dis ça parce que ça forme une belle sensibilité. Tu l’as dit : « J’écoute, je regarde, je suis curieux. » Ici, à Port-au-Prince, il n’y a qu’un seul type de nature : la nature humaine. Et ça ne produit que de la merde. Je parle, je parle et je ne t’ai même pas demandé où tu allais. Je peux te déposer quelque part, mais il faut que je passe à l’hôpital pour cette piqûre contre la rage, et aussi parce que ça me fait un mal…
Nous pénétrons dans la cour de l’hôpital du Canapé-Vert. Il se gare aisément à côté d’une vieille ambulance déglinguée.
— J’ai un ami ici, le docteur Bontemps, un ancien camarade de classe. Il va s’occuper de moi rapidement, ne t’inquiète pas. Je sais comment cela va se passer. Il va me faire une piqûre et me donner au moment de partir quelques pilules à avaler et aussi quelques conseils à propos de la façon de mener une bonne vie : pas de sexe, pas de cigarettes et pas d’alcool. Tu sais comment sont les médecins, plus réactionnaires que les prêtres ! Faut que je te mette en garde, je râle tout le temps. Attends-moi ici, je reviens tout de suite et je t’emmène là où tu veux. Je m’appelle Legba, comme le dieu vaudou, mais aucune parenté.
Legba grimpe l’escalier en riant, tout en tenant son bras contre sa poitrine comme s’il était en train de bercer un enfant. C’est ce genre de détail qui me manquera, où que je sois dans le monde. Les gens passent ici en un rien de temps de la plus folle colère à la plus agissante sympathie. Dès que leur curiosité soupçonneuse se trouve satisfaite, ils vous font confiance avec une telle candeur, une telle spontanéité que vous en êtes complètement ébahi. Ce sont des gens qui placent très haut tout ce qui a un rapport avec la connaissance et l’art. Je me demande si je trouverai ailleurs une si grande générosité et une aussi grande ouverture d’esprit. Je ne sais pas, peut-être que c’est comme ça partout. Quand on vit trop longtemps sur une île, on finit par se croire unique dans son genre, comme la fleur du Petit Prince.
Qu’est-ce qu’un intellectuel ? (12 h 47)
Voilà Legba qui dévale l’escalier, son bras gauche enveloppé de gaze.
— Je t’avais bien dit que je n’allais pas tarder. Le docteur Bontemps a adoré mon histoire. Sais-tu ce qu’il m’a dit ? C’est un homme très intelligent, faut pas en douter. Moi, je n’ai pas fait de longues études, alors je ne suis peut-être pas intelligent.
— Mais ça n’a rien à voir !
— Je n’en sais rien, mais ce que je sais, c’est que je suis l’ami de toute personne intelligente. Je ne veux pas dire snob, je veux dire quelqu’un qui a quelque chose dans la tête. Eh bien, je t’avais dit que je te déposerais là où tu voudrais.
— C’est que j’allais à Pétionville…
Il éclate de rire.
— J’habite sur la place Boyer.
— C’est là que je vais, dis-je, un peu étonné de cette coïncidence.
— Tiens-toi bien, que je te raconte ce que vient de déclarer le docteur Bontemps. Il m’a dit que tu es à son avis le seul vrai intellectuel de ce pays. Et ce n’est pas un imbécile, mon camarade Bontemps. Il passe la majeure partie de son temps à courir les conférences scientifiques internationales, comme d’autres vont faire leur marché.
— Je ne vois pas ce qui me vaut un tel honneur.
— Moi non plus, au début, je ne comprenais pas, s’exclame-t-il avec une certaine franchise, mais quand il m’a expliqué, j’ai tout compris et je partage totalement son point de vue.
— C’est quoi ce point de vue ? je demande avec une pointe d’appréhension.
— Eh bien, voilà. Pour lui, un intellectuel c’est quelqu’un qui réfléchit d’abord et qui ensuite agit en intellectuel. Il pense que les Haïtiens répondent facilement au premier critère, mais échouent généralement au second. Pour lui, être intellectuel, cela n’a rien à voir avec une conversation de salon, quelque brillante qu’elle soit. Un intellectuel, c’est quelqu’un qui est prêt à risquer sa vie pour sa réflexion parce qu’il la croit juste, scientifique, et qu’il ne l’a pas échafaudée au cours d’une conversation avec les copains ou simplement pour clouer le bec à un imbécile tout en lui piquant sa maîtresse sous son nez. Un intellectuel, c’est quelqu’un qui essaie sa théorie d’abord sur lui-même. Donc, c’est un être courageux.
La voiture entre dans Pétionville. Restaurants, banques, boîtes de nuit, la plus grande concentration de richesse du pays. Petite ville cossue, calme et propre. Comme si on n’était plus en Haïti.
— Tu as agi en véritable intellectuel, c’est-à-dire que tu as risqué ta vie après une réflexion sérieuse. Bon, avec Bontemps, ça tourne toujours autour de la médecine, alors il m’a expliqué que, pour lui, un vrai intellectuel scientifique est un homme qui ne se contente pas de découvrir un vaccin mais qui le teste sur lui-même en premier et, comme tu sais, un vaccin c’est le virus même qu’on s’inocule à petite dose afin de s’immuniser contre la maladie, m’explique-t-il avec l’enthousiasme d’un néophyte qui vient de s’acheter un dictionnaire scientifique.
La chaussée est légèrement mouillée. Il a dû pleuvoir un peu tout à l’heure.
— Tu as risqué ta vie après une réflexion originale et sérieuse basée sur des observations scientifiques. Bontemps a ajouté que les Haïtiens ont l’habitude de risquer leur vie, mais que c’est souvent par bêtise ou par naïveté. Par ailleurs, il a beaucoup aimé ta formule.
— Quelle formule ?
— Si à Rome on doit faire comme les Romains, chez les chiens on doit faire comme les chiens. Enfin, le docteur m’a dit qu’il a appris quelque chose, mais que toi, tu as appris cette chose de la meilleure façon qui soit, dans le feu de l’expérience. N’est-ce pas beau ?
— Oui, c’est beau.
— Et c’est ça, la vie !
— Si c’est ça, la vie, je parle de votre énergie, Legba, alors elle est très belle.
Il éclate de rire.
— Pas de flatteries avec moi. C’est toi le maître. Moi, je ne suis que le disciple.
La voiture contourne la place Boyer puis s’arrête devant une jolie petite maison rose tout illuminée, avec de la musique, des rires et de joyeux éclats de voix.
— C’est chez mon frère. Je passe souhaiter bon anniversaire à ma nièce Régine.
— C’est là que je venais ! J’ai rendez-vous ici avec une amie.
Il éclate de rire. Le visage hilare. Tout son corps tremblant. Je n’ai jamais vu de ma vie un homme rire aussi souvent et avec autant d’énergie.
— Ce n’est pas pour rien qu’on m’appelle Legba.
Il fait référence au dieu du panthéon vaudou qui se tient à la porte du monde invisible. Legba vous facilite le passage d’un monde à un autre.