Le Cri des oiseaux fous
Le mouvement perpétuel
— Donc vous saviez, pour Gasner ?…
J’utilise sa méthode. J’ai vite compris que ce n’est pas le genre de type qu’il faut presser de parler. Il a tout son temps, et c’est à vous de suivre son rythme.
— Oui.
— Et vous n’avez rien fait pour empêcher qu’il soit assassiné ?
— Je ne pouvais rien faire sans griller mon informateur.
— Ah ! c’est donc ça…
Je sens monter en moi une si grande colère que j’ai peur de ne pouvoir la maîtriser. Au moindre geste déplacé, je suis un homme mort. Visiblement, cet homme est un leader. Je suis sûr d’ailleurs que nous ne sommes pas seuls ici, que la maison est entourée de « frères » dont je ne saurais dire s’ils sont de la nuit ou de la mort.
— Tu sais, murmure-t-il, si Gasner n’était pas mort à l’heure qu’il est, tu le serais, toi. Toi et beaucoup d’autres.
Il a réussi à capter mon attention de nouveau.
— Comment ça ?
— Si on avait sacrifié notre informateur, on n’aurait jamais eu ces informations précieuses sur le déroulement des opérations.
— Quelle sorte d’opérations ?
— Je ne peux pas t’en dire plus.
Cet homme joue avec mes nerfs pour une raison qui m’échappe. Le mieux pour moi est de partir. Je me lève.
— J’ai un doute, dis-je, à la porte.
— Lequel ? me jette-t-il sans lever les yeux vers moi.
— Je ne sais pas à quel frère je viens de parler : celui qui sauve ou celui qui tue.
— Je ne peux pas t’aider là-dessus, me fait-il avec un sourire énigmatique qui me donne des frissons.
Le mouvement perpétuel (5 h 08)
Quelle chaude journée ! C’est toujours ainsi au début de l’été, mais je ne suis pas prêt à m’y habituer. Je suis allergique aux grandes chaleurs. On dirait un poisson hydrophobe. La ville a cet aspect sinistre des dimanches après-midi en province. Pourtant, on n’est pas en province et ce n’est pas dimanche. Je ne sais pas pourquoi, je n’arrive pas à avoir une pensée fixe. Mon esprit vagabonde. Mon corps aussi. Je bouge sans arrêt, la plupart du temps pour revenir au même endroit. J’ai l’impression que si je reste constamment en mouvement, j’échapperai à la douleur. Cette douleur qui me vrille la poitrine depuis que Marcus m’a annoncé la mort de Gasner. Douleur physique et mentale. L’une a sûrement un impact sur l’autre. Lequel souffre en premier : le corps ou l’esprit ? Lequel fait souffrir l’autre ? Celui qui souffre d’abord, j’en suis sûr, devient le tortionnaire de l’autre. C’est l’esprit. Le corps est trop bon enfant pour avoir des préoccupations sadiques. Le corps veut aussi trop jouir pour devenir masochiste. Alors, il résiste. L’esprit ne lâche pas prise facilement. Qu’est-ce que ça m’apporte de savoir cela ? Mon cerveau s’active tout seul. Je sens des millions de minuscules détails sans importance m’envahir la tête. Je pense brusquement (pourquoi ce souvenir remonte-t-il à la surface maintenant ?) à ce chien qui a failli me mordre un dimanche matin que j’allais à la messe avec ma mère (j’avais onze ans et un nouveau costume marron que m’avait confectionné tante Raymonde, dont Antoine est le saint patron). Pourquoi est-ce que je pense à ça puisque le chien ne m’avait même pas mordu ? Il semblait dormir quand je suis passé à côté de lui. J’avais fait quelques pas quand il s’est approché silencieusement de mon mollet droit. Heureusement que j’ai aperçu son ombre qui rampait vers moi ! Je lui ai alors asséné un coup de talon (un bruit sec) à la mâchoire. Il a gémi longtemps, mais je ne me suis pas retourné pour le regarder. Ma mère ne s’est évidemment doutée de rien. J’étais assez fier de moi quand, au moment même de la consécration, je fus pris d’un affreux doute : peut-être que ce pauvre chien ne voulait que se frotter contre ma jambe, en quête de chaleur humaine. Seigneur ! je ne survivrai pas à cette chaleur. Au fait, je ne pense presque jamais, ce sont les souvenirs qui m’assaillent. Toujours un fait, jamais véritablement une réflexion. Je n’arrive pas à garder assez longtemps mes idées dans ma tête pour les traduire en pensées. Simplement de brusques fièvres du cerveau. Jamais rien de sérieux. Toujours la tête dans les nuages. Un rêveur éveillé. Ah ! voilà un joli parc et, dans ce parc, un petit banc peint en blanc. Je m’y assois afin de mettre un peu d’ordre dans mes idées. Tout semble si flou dans ma tête. Rien n’arrive à se fixer. J’ai la sensation d’être soûl sans avoir bu une seule goutte d’alcool. Mes jambes sont bien solides, c’est dans la tête que cela ne va pas. Je n’ai pas l’impression d’avoir déjà vu ce parc. Pourtant, je connais parfaitement l’endroit. Je suis même passé par ici la semaine dernière. Je devais rencontrer ce type qui habite pas très loin. Il me doit des sous. J’avais rédigé pour lui une lettre qu’il devait envoyer à son oncle qui vit au Liberia, si je me souviens bien. Ils n’ont pas pu construire un si joli parc en si peu de temps. Et tous ces arbres (des saules pleureurs), ce plan d’eau, ces oiseaux, tout ça n’a pas pu être fait en une semaine. Surtout dans un pays où l’on détruit plus facilement qu’on construit. Je ferme un instant les yeux. Puis les ouvre pour voir le parc encore au même endroit. Donc, ce n’est pas un mirage. Peut-être ne suis-je pas dans le quartier où je crois être. Alors, je suis ailleurs. Mais où ? Est-ce vraiment important de savoir où l’on est ? Je ne sais plus. Suis-je dans un rêve ? Il n’y a que dans les rêves qu’on peut voir un paysage familier tout en se sentant dans un univers étranger. Mais je sais pertinemment que je ne suis pas dans un rêve. Alors, encore une fois, où suis-je ? Je reconnais bien les environs, sauf le petit parc où je suis. On dirait une toile de Manet. Que fait une toile de Manet dans un décor port-au-princien ? Pourquoi penser à cela ? Je n’arrive pas à m’arrêter de penser. Je suis assis sur un petit banc dans un joli parc dont je doute de l’existence. Le malheur est que, dès qu’on s’assoit sur un banc de parc, on se met automatiquement à réfléchir. C’est la dernière chose dont j’ai besoin. Gasner était contre le fait de penser. Pour lui, ça ne sert à rien. On n’a pas besoin de penser pour savoir si on a faim ou soif. On n’a pas besoin de penser pour ressentir la fatigue dans nos jambes (par contre, lui ne s’arrêtait que pour tomber comme une mouche dans le premier lit venu). D’après lui, tout est déjà inscrit dans notre corps. Les besoins comme les sentiments. Rien à apprendre. Tout ce qu’il y a d’important est déjà en nous. Malgré nous. Sans nous. L’idée d’un savoir à conquérir serait la plus grande supercherie du monde. Un marchand essaierait de vous vendre ce que vous possédez déjà. Pas besoin de penser pour sentir les flammes de l’amour, les lances du désir, la peur du danger. Pour Gasner, l’amour, le désir et le courage suffisent pour traverser la vie. Pour lui, dès qu’on a compris l’injustice, on a tout compris. La haine du riche indifférent. L’amour du pauvre. Et le corps bien ficelé des jeunes filles des quartiers populaires (Gasner n’était pas un ange). Une vision apparemment très simple du monde. Et pourtant, Gasner n’était pas un type simple, oh là là ! pas simple du tout. Plein de nuances. Tout en raffinements. Qu’il réussissait à camoufler derrière des manières brusques. Son refus catégorique de penser. Le mouvement perpétuel, comme il disait. Penser était un luxe qu’il refusait de se permettre. Son corps, disait-il, marchait toujours mieux que sa tête. Le poisson pourrit d’abord par la tête, ricanait-il. Pourquoi analyser ce que je comprends déjà ? Me lançait-il chaque fois que j’essayais de commenter un événement avec lui. Il faisait constamment confiance à son instinct. Pas de temps à perdre avec les jeux de l’esprit. Rester toujours en mouvement. Ne jamais arrêter de bouger. J’ai l’impression de l’avoir, en ce moment, à côté de moi. Cette présence si physique. Naturellement, il ne resterait pas assis si longtemps sur ce petit banc blanc dans ce joli parc immatériel. Pas son genre. Je revois sa démarche précipitée faite de petits pas rapides, le buste penché en avant et les mains esquissant d’expressives arabesques dans l’espace. Pour arrêter Gasner, il a fallu l’abattre. Pas moyen de discuter avec un type qui refuse de penser. On n’a pas à réfléchir à l’injustice, ricanait-il au visage de ceux qui tentaient d’entreprendre une discussion avec lui à propos de l’assassinat en pleine rue d’un étudiant de la faculté de droit. Sec et bref, le rire de Gasner. Et déjà, il passait à autre chose. Pas de temps à perdre. Il détonnait dans un pays où le moindre fait divers devient matière à des commentaires sans fin. Si Gasner refusait de penser, il n’arrêtait pas pour autant de parler. Au début de notre amitié, j’avais toujours l’impression qu’il ne s’adressait qu’à lui-même. Une façon de continuer le mouvement. L’œil toujours aux aguets. Les sens constamment en alerte. Toutes antennes déployées. Le voilà dans sa ville. S’adressant à n’importe qui, même à ceux qui sont hors de portée de sa voix. Cette ville inquiétante qui a tout de même engendré un Gasner. Cet instinctif pur. Au début, on se demande toujours s’il est en train de mâchouiller un chewing-gum, jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il est en train de mastiquer des mots. Des mots pleins de jus. On n’entend pas tous les mots (la moitié d’entre eux restent collés à ses dents). S’il détestait tout commentaire politique, par contre, s’agissant du quotidien, il était dans son élément. Il commentait tout et intervenait sur tout. Plongé dans la vie jusqu’au cou. Un homme bien parfumé passait à côté de nous, il l’épinglait vite fait d’une réflexion empoisonnée. D’une ironie mordante. Souvent un seul mot suffisait. Une jeune fille nous croisait. Crac ! il la dévorait sans sel. Une voiture rutilante passait, un ami assis à l’arrière. Crac ! Un oiseau traversait son champ de vision. Tac ! il l’abattait. Rien n’échappait à son œil vorace. Il canardait tout et tout le monde avec des mots. Rien que des mots. Des mots à lui. Un déluge de mots cassés, de mots à moitié mangés, de mots qui se bousculaient dans sa bouche pour sortir. À peine la moitié d’entre eux parvenaient à l’air libre. Il fallait tendre l’oreille pour percevoir son humour dévastateur. Nous marchions ensemble. Brusquement, je me retournais pour découvrir qu’il n’était plus à mes côtés, entraîné par quelqu’un d’autre vers d’autres aventures. Gasner ne disait jamais au revoir. Subitement, il disparaissait de notre univers. Comme aujourd’hui. La mort met-elle un terme au mouvement perpétuel ? Elle entraîne peut-être vers autre chose. Le voyage immobile.