Le Cri des oiseaux fous
Un dieu m’ouvre la barrière
Un dieu m’ouvre la barrière (6 h 58)
Ma ceinture est déjà bouclée. Je m’apprête à faire face au plus terrifiant des monstres : l’inconnu. Que va-t-il m’arriver ? Je suis né en 1953, Papa Doc est arrivé au pouvoir en 1957, je n’ai donc connu qu’un seul système politique : la dictature. La faim, la peur, l’urgence m’ont formé. Que vais-je devenir à présent que je quitte cette constante agitation ? Le confort ! Cette idée m’a obsédé toute la nuit dernière. Que faire de tout ce temps que j’aurai à moi ? Combien de temps cela prend pour changer de système mental ? Et que va-t-il m’arriver entre-temps ? Ma tête fourmille de questions sans réponses. Légère panique. On annonce le départ. C’est la première fois de ma vie que je prends l’avion. Que va devenir ce jeune tigre efflanqué, habitué à se débrouiller dans la pire jungle de la Caraïbe, maintenant qu’il va vivre dans un tel confort ? Le confort, selon moi, c’est toute ville où ma vie n’est pas menacée à chaque coin de rue. Le moment le plus dangereux dans une jungle, c’est la nuit, parce qu’on ne voit pas l’ennemi arriver. Qu’en est-il alors quand on n’arrive pas à repérer l’ennemi même le jour ? C’est ce qui m’arrivera, du moins au tout début. Comment distinguer un ami d’un ennemi quand on ignore la psychologie profonde des gens d’un pays ? À partir de maintenant, je ne sais plus rien. Ne plus penser. Attendre pour voir venir. C’est tout. Quand je suis arrivé à l’aéroport, tout à l’heure, j’ai tout de suite repéré ma mère cachée derrière un pilier. Elle tenait à la main une petite valise en tôle qu’elle m’a glissée dans la main quand je suis passé près d’elle, un peu comme font les mafiosi quand ils doivent confier à des passeurs une valise remplie de cocaïne ou de narcodollars. La mienne contenait quelques pantalons et trois chemises, des bouquins qu’elle savait me tenir à cœur, une médaille de la Vierge qui me servira de police d’assurance en attendant d’avoir un travail là-bas, et une lettre écrite en gros caractères dont chaque mot est important et que je dois lire chaque jour (elle a souligné trois fois « chaque jour ») durant mon séjour à l’étranger, en attendant que les choses se soient calmées en Haïti. C’est ce que j’ai vu quand je suis allé vérifier dans les toilettes le contenu de la valise. J’avais peur qu’elle soit bourrée de nourriture que la douane aurait interceptée. Je savais qu’elle serait là même si cela impliquait un grave danger pour elle, et elle était là. Je ne l’ai pas embrassée pour ne pas attirer sur nous l’attention des tontons macoutes, toujours aux aguets à l’aéroport, surveillant les gens qui auraient sur eux une interdiction de départ et qui tenteraient d’une façon ou d’une autre, en changeant de nom le plus souvent, de passer entre les mailles du filet du système de sécurité. Les hommes partent. Les femmes et les enfants restent. Ma dernière rencontre avec ma mère n’aura pas duré plus de dix secondes. Je suis parti vers la cabine de l’officier d’immigration, qui a longuement cherché mon nom dans un grand cahier noir, sur la liste de ceux à qui il est interdit de quitter le pays. J’ai vu son index descendre interminablement puis s’arrêter à un nom. Le mien ? Je commençais à suer. Finalement, il a refermé le cahier tout en me jetant un regard dur, simplement pour ne pas que j’oublie que son rôle, ici, c’est d’être méchant et bête. Il m’a finalement dit : « Bon voyage. » Ma mère, qui a sûrement assisté à tout mon périple depuis le hall d’entrée de l’aéroport, devait être sur le point de s’évanouir. Tant que je n’aurai pas franchi la dernière porte, celle qui donne sur la piste, je ne me sentirai pas à l’abri d’un rebondissement. Et voilà qu’au moment même où je vais franchir cette porte (celle qui donne sur un autre monde), je sens une main sur mon épaule. Je reste figé un moment. Devrais-je m’élancer vers l’avion que je vois à quelques mètres de moi ? Ce n’est jamais une bonne idée de courir. La balle est toujours plus rapide que toi. Mon corps s’est comme vidé de son sang, quand une voix familière me glisse à l’oreille : « Bon voyage, mon ami. » Je me retourne et me retrouve face au visage rayonnant de Legba. Ce Legba, qui m’a sauvé des chiens, est le dieu qui se tient à la porte du monde invisible. « Vous ne passerez jamais dans l’autre monde, disait toujours Da, si Legba ne vous ouvre pas la barrière. » C’est chose faite. Je peux respirer. À partir du moment où Legba en personne est venu m’ouvrir la dernière porte, j’ai été hors d’atteinte de tout mal. Je n’appartiens plus au monde de la dictature. Je suis dans un autre univers. Sous la protection d’un dieu puissant. Les dieux du vaudou ne voyagent pas dans le Nord. Ces dieux sont trop frileux. Je serai donc seul pour affronter ce nouveau monde. Comme ça, du jour au lendemain. Un univers avec ses codes, ses symboles. Une ville nouvelle à connaître par cœur. Sans guide. Ni dieu. Les dieux ne m’accompagneront pas. L’ancien monde ne pourra m’être d’aucun secours. Au contraire, il me faut tout oublier de mes dieux, de mes monstres, de mes amis, de mes amours, de mes gloires passées, de mon éternel été, de mes fruits tropicaux, de mes cieux, de ma flore, de ma faune, de mes goûts, de mes appétits, de mes désirs, de tout ce qui a fait jusqu’à présent ma vie, si je veux continuer à vivre dans le présent chaud et non sombrer dans la nostalgie du passé (ce présent que je vis encore et qui deviendra passé dans moins de trente secondes, au moment où l’avion quittera le sol d’Haïti). Et Montréal ne m’attend pas.
OceanofPDF.com