Le Cri des oiseaux fous
La mère
La mère (7 h 37)
La petite barrière jaune et rouge est encore entrouverte, ce qui est étonnant à cette heure. M me Villefranche la ferme généralement dès le crépuscule. Je me faufile entre les lauriers et les bougainvilliers tout en jetant un rapide coup d’œil sur la minuscule roseraie si chère à la mère de Lisa. Je ne l’avais pas aperçue assise dans la pénombre.
— Lisa n’est pas là, me lance-t-elle de sa voix forte.
— Bonsoir, madame Villefranche.
— Je t’ai dit qu’elle n’est pas là.
Son ton abrupt m’intimide tellement que je n’ose rien lui demander, pas même où Lisa pourrait être en ce moment.
— Elle est partie au Conservatoire avec l’autre. Il était passé la chercher.
J’ai l’impression que c’est un jour faste. C’est la première fois qu’elle me donne si spontanément autant d’informations.
— Elle est partie avec qui, madame Villefranche ?
— Le grand maigre avec un sac de paysan en bandoulière.
Ézéquiel, mon autre grand ami. Comme lui et Gasner ne se supportaient guère, je m’arrangeais pour les voir séparément. J’ai toujours caché à Gasner que je voyais Ézéquiel, et à Ézéquiel que je fréquentais Gasner. C’est dommage que ces deux-là n’aient pas pu faire équipe. Deux caractères extrêmement puissants et opposés. Des types qui se sont forgés, déjà à la sortie de l’adolescence, une vision personnelle du monde. Alors que certains d’entre nous en étions encore à nous étonner devant la magie de l’Univers se déployant sous nos yeux, ils entretenaient déjà une conscience lucide des choses et des gens. Ézéquiel peut facilement repérer le faux, le toc derrière une façade brillante. L’or lui-même, métal précieux par excellence, ne l’impressionne nullement. Gasner, lui, avait ce don rare de plonger aisément dans le cœur de quiconque il croisait sur son chemin. Ah ! on aurait aimé voir ces deux-là ensemble.
— Elle est partie avec Ézéquiel, madame Villefranche ? je lui demande, espérant qu’elle ajoutera un détail qui pourrait me donner une idée de la situation.
En réalité, je suis jaloux de quiconque s’approche de Lisa.
— C’est ce que je viens de te dire, s’exaspère-t-elle.
Je fais quelques pas en direction de la barrière.
— Elle est partie il y a longtemps ?
— Que veux-tu savoir ? hurle-t-elle cette fois.
Que dire à quelqu’un qui répond ainsi à une question si banale ? Un autre jour, je me serais excusé avant de filer, la queue entre les jambes. Pas ce soir.
— Madame Villefranche, je vous ai simplement demandé si Lisa venait de sortir ou si elle était sortie depuis longtemps.
Un long silence suit mon commentaire, insolent je l’admets. Que va-t-il se passer maintenant ?
— C’est ce que j’ai dit !
— Je regrette, madame Villefranche, mais vous n’avez pas répondu à ma question pourtant très claire.
— Écoute, jeune homme, je ne sais pas ce que tu as bu ce soir, mais sache que je n’ai pas à répondre à tes insolences. Je ne sais pas ce qui t’est arrivé, mais je te trouve bien impertinent.
— Madame Villefranche, il n’y a rien d’impertinent à vous demander à quelle heure Lisa est partie. Franchement, je ne vois rien là qui puisse vous mettre dans tous vos états.
Je n’en reviens pas de m’adresser ainsi au Cerbère (c’est comme ça que les amoureux de Lisa, bien sûr je ne suis pas le seul, l’appellent). Je ne crois pas qu’il existe une mère et une fille aussi différentes l’une de l’autre. Autant Lisa est douce et gentille, autant sa mère aboie comme un chien de garde dès qu’on s’approche de la petite barrière de sa maison fleurie. Peut-être que c’est la fonction de mère dans un pays si pauvre qui exige un tel comportement agressif et vigilant. La mère de Sandra, par contre, est tout miel. Bon, il faut qu’elle arrive à caser sa fille avant que celle-ci ne tombe enceinte d’un fils de riche qui ne voudrait même pas reconnaître l’enfant et se contenterait de faire un bon chèque à Sandra. La mère de Sandra finirait par glisser le chèque dans le fond de sa poche tout en maugréant que les riches « nous traitent, nous les pauvres mères, comme des chiennes, en nous jetant ainsi un os pour réparer leur faute ». Et l’os resterait au fond de sa poche. M me Villefranche, sur ce plan, est totalement différente. Lisa n’est pas une garce comme Sandra. M me Villefranche sait surtout que nous sommes tous vraiment amoureux de sa fille. Je comprends, j’applaudis même, qu’elle jappe en voyant les autres. J’en suis heureux, pour tout dire. Mais s’agissant de moi, elle aurait pu s’épargner un tel effort car je suis une poule mouillée. Je n’ai pas le courage de mon sentiment pour Lisa. Je passe mes journées entières ballotté entre la douleur de son absence et la joie de sa présence. Pas toujours uniquement entre ces deux pôles, car il y a aussi, quelquefois, la douleur de sa présence. Simplement à cause de ma nature profonde qui n’arrive pas à affronter la suffocante réalité. J’attrape généralement Lisa à la sortie du Conservatoire. On va soit au Rex-Café prendre un milk-shake et un hamburger, ou chez Alex, un de mes amis qui n’habite pas loin du musée du Collège Saint-Pierre. Lisa me parle longuement de Musset, son auteur de théâtre favori. Moi, je pense à autre chose. À cette autre chose que je ne peux nommer. Alors, j’ai le cœur trop lourd pour parler de Lorca, mon poète préféré. Bien sûr, je peux démonter une pièce de Musset et la remonter les yeux bandés, comme un horloger expérimenté le fait avec une montre. Je le fais quand le cœur y est et Lisa, tout ce temps-là, est ravie de me voir disséquer les cœurs enflammés (est-ce possible ?) des héros en apparence si légers de Musset, alors que je n’ose même pas jeter un coup d’œil vers le gouffre où gît mon cœur. Je me bouche les oreilles pour ne pas entendre les tempêtes qui déchirent mon âme (ça, c’est l’influence néfaste des pièces de Racine sur ma sensibilité), sans pour autant arrêter de deviser à propos de Musset. J’ai fait, il n’y a pas longtemps, une terrible découverte : l’intelligence ne vous met pas à l’abri de la souffrance. S’agissant des affaires du cœur, je me sens toujours démuni. Mais tout a changé aujourd’hui. La mort de Gasner m’a transfiguré. Mme Villefranche a été la première à croiser le fer avec l’être nouveau que je suis devenu. Je suis désormais décidé à prendre ma vie en main, à plonger les yeux ouverts dans les eaux les plus tempétueuses. Décidé à jouer le tout pour le tout. C’est cette nuit ou jamais. Je le sens. Je le sais. Un sang neuf coule dans mes veines. Je souris en pensant au jeune homme timide que je fus. Même une M me Villefranche pouvait m’intimider. Comment ai-je pu me comporter ainsi ? Quel lâche je fus. Quand je me rappelle certains regards énamourés que me lançait Lisa, je me sens vraiment confus de n’avoir pas répondu à des appels si éloquents. C’est très clair que Lisa m’aime. Comment ai-je pu douter un seul instant d’un sentiment si évident ? Je n’ai qu’à faire un geste pour qu’elle me tombe dans les bras. Et ce geste, je me sens prêt à le faire. C’est étonnant, une telle force si subite. Surtout de ma part. Je me connais. Je sais d’où je viens. Je n’ose penser que c’est peut-être la véritable raison de la mort de mon ami. Gasner est mort pour que je puisse trouver le courage de déclarer mon amour à Lisa. Ce changement majeur dans ma vie (la capacité de dire mon amour à Lisa) est coincé dans un temps très précis, entre la mort de Gasner et mon départ imminent.