Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 24 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

Tap-tap

— Bon, dis-je après un moment, je dois partir maintenant.

Mercedes se tourne vers moi.

— Tu repasses, car je dois te parler. Tu m’entends ? C’est important. L’officier viendra ce soir et je saurai pour Gasner.

J’embrasse les deux femmes sur les yeux (le baiser d’adieu) en pensant que je ne les reverrai peut-être jamais.

 

Tap-tap (6 h 08)

Le tap-tap slalome entre les flaques d’eau. Il a plu un peu tout à l’heure. À la moindre averse, cette ville est inondée. Pour éviter les trous d’eau, le chauffeur fait de si brusques embardées qu’il nous projette les uns sur les autres. Chaque fois, une grosse femme en robe violette, avec un étroit col blanc lui serrant la gorge, lance un cri perçant qui fait craindre le pire. Comme si la camionnette allait chavirer.

— Je ne peux pas entendre ce cri, dit l’un des passagers, ça me glace le sang.

Au même moment, le chauffeur, afin d’éviter une nouvelle flaque, se retrouve face à face avec une camionnette qui arrive à toute vitesse en sens inverse. Hurlement interminable de la femme. Le chauffeur esquive de justesse l’autre tap-tap.

— Je croyais qu’on allait y passer cette fois, dit la femme en robe violette après avoir lancé son cri.

Personne n’a pensé à lui reprocher ce dernier hurlement.

— Ce pays est devenu impossible, dit un homme bien mis, une toute petite pluie de rien du tout et c’est la catastrophe.

— Quand il pleut comme ça, c’est difficile d’éviter les trous. On ne peut les voir qu’à la dernière seconde. Quand le sol est sec, on arrive à les distinguer de loin et à les éviter tout en contrôlant la circulation. Rien ne sert d’éviter un trou si c’est pour entrer dans une autre camionnette.

— Il faut dire aussi, ajoute son voisin sur ton professoral, que ce chauffeur est sûrement novice en la matière, car tout chauffeur expérimenté doit connaître par cœur son chemin. Je connais un chauffeur qui sait où se trouve le moindre trou sur la route.