Le Cri des oiseaux fous
L’état des choses
L’état des choses (12 h 13)
Avec cette troublante affaire (Ézéquiel et cette femme si dangereuse), j’ai oublié mon angoisse à propos de Lisa. Voici que les picotements recommencent. Il me suffit de penser un moment à Lisa pour que tout mon système nerveux soit bouleversé. J’essaie de courir, mais mes jambes refusent de suivre. Mon cœur bat trop vite. Je dois ralentir le pas. J’ai l’impression d’avancer plus lentement qu’un vieillard goutteux. Mon esprit va plus vite que mon corps. C’est normal mais ce n’est pas ce que je veux. Oh Seigneur ! faites que j’avance plus rapidement. Si mon cœur pouvait battre un peu moins vite. Je respire par la bouche. Je dois m’arrêter. Je n’en peux plus. Quelque chose ne fonctionne pas. J’ai l’habitude de courir dans des conditions très difficiles, mais jamais je n’ai eu autant que maintenant l’impression d’un cauchemar. C’est vrai qu’il n’y a que dans les cauchemars qu’on ressent ce genre d’engourdissement, surtout quand on est talonné par un tigre. J’essaie désespérément de retrouver mon rythme cardiaque régulier. Ma gorge est en feu. Je dois avoir la fièvre. Si je pouvais avoir un verre d’eau pour boire et m’asperger un peu le visage. Je m’assois au coin de la rue, dans le caniveau. Un mince filet d’eau usée coule. Je ne peux pas la boire, mais sa vue m’apaise. Dans mon enfance, je laissais filer des bateaux en papier dans l’eau du caniveau. Un jour, dans quelques années, là-bas, c’est de ce filet d’eau que je me rappellerai peut-être. Notre mémoire emmagasine toutes sortes de sensations et d’émotions et on ne sait pas lesquelles elle va garder. Pour le moment, je suis seul dans ce quartier du centre-ville. Dans le silence absolu, je tends l’oreille. Ma tête se remplit de vide. Pas la moindre voix humaine dans les environs. Rien que des magasins de tissus, des boutiques de cordonnier et de tailleur, des librairies aux stores fermés. Le jour, c’est ici que vit la moitié de la population de la ville, sur un territoire pas plus grand qu’un mouchoir de poche. La plus grande densité de population humaine de la Caraïbe. La nuit, c’est le coin le plus désert. Un endroit parfait pour assassiner quelqu’un. De toute façon, les tueurs de cette ville terrible n’attendent pas la nuit pour perpétrer leurs forfaits. Ils ont bien tué Gasner en plein jour. Et ils sont allés jusqu’à jeter son cadavre sur cette plage, à Braches, près de Léogâne. Exactement comme on ferait avec un chien. Je me lève lourdement pour continuer ma route. « Mon chemin de croix », dirait ma mère. Pourquoi les choses ne se passent-elles pas un peu plus facilement pour moi ? Un enchaînement d’événements positifs, ça me plairait bien. Par exemple, Gasner n’a été que grièvement blessé, il est à l’hôpital dans un état critique mais il n’est pas mort, bien que ses assaillants aient cru l’avoir assassiné. Il lui restait un dernier souffle de vie et les médecins de l’Hôpital général sont en train d’accomplir un miracle. La population est heureuse d’apprendre que, un, Gasner n’est pas mort, et que, deux, la médecine haïtienne ne se porte pas aussi mal qu’on le dit. En allant voir Gasner, je trouve Lisa à son chevet. Près du corps de Gasner inconscient, je déclare mon amour à Lisa qui me répond qu’elle attendait ce moment depuis longtemps. Nous nous embrassons chastement d’abord, puis passionnément. Sur ce, Gasner ouvre les yeux et sourit, nous donnant ainsi sa bénédiction. Je cours rapidement chercher un médecin pour l’informer que Gasner s’est réveillé et qu’il a souri. Celui-ci, paternel (me mettant une main sur l’épaule tout en activant le pas, car n’oublions pas que la population attend fébrilement le bulletin de santé de son enfant chéri), me dit que s’il sourit, c’est très bon signe. Je ramène Lisa chez elle. Même le Cerbère sourit en me voyant. Lisa et moi, nous n’arrêtons pas de nous embrasser sur le porche de la maison. Je sais bien que le Cerbère nous regarde derrière les persiennes, mais je m’en fous. Un dernier baiser, interminable. Les yeux colériques du Cerbère à jamais fixés dans ma mémoire. Je rentre chez moi en sifflotant. La rue danse devant mes yeux éblouis. Je suis ivre de bonheur. J’arrive à la maison et y trouve ma mère tout sourire (je viens de comprendre que mon idée, ce n’est ni l’amour, ni le sexe, mais le sourire, le sourire de quelqu’un qu’on aime). Elle m’apprend qu’une fille a passé toute la soirée à m’attendre, qu’elle a l’air d’en pincer véritablement pour moi et qu’elle vient tout juste de partir, terriblement déçue de ne pas m’avoir vu. A-t-elle laissé un nom ? Oui, dit-elle, je crois que c’est Sandra. Oh ! je la verrai une autre fois car, maintenant, je vais me coucher. Trop c’est trop. Je trouve un lit bien fait, des draps et des oreillers sentant la lavande. Je m’y enfouis la tête. Quand je commence à délirer, rien ne peut m’arrêter. En fait, je fonctionne à l’envers. Le rêve a précédé le sommeil. Cela arrive quand on est obligé de marcher seul dans les rues désertes d’une ville terrorisée. Il ne vous reste plus qu’à rêver. Mais ce qui me fait vraiment enrager, c’est de savoir que j’ai l’air dingue à rêver ainsi, alors qu’il y a des gens à qui ces choses arrivent chaque jour. Pour dire les choses brutalement, je suis au bord de l’explosion à l’idée de quitter ce pays sans avoir fait l’amour au moins une fois avec quelqu’un que j’estime. Je veux dire quelqu’un qui me plaît vraiment. Je ne parle même pas de l’amour. François me prend pour un expert à qui il vient demander des conseils pratiques, alors que, sur ce plan-là, je ne vaux pas mieux que lui. Je dissimule mieux mon ignorance. Bien sûr, il m’est arrivé de me faire caresser par Fifine, mais Fifine est une professionnelle et ce n’est pas d’une professionnelle que je veux. Je veux simplement faire l’amour. Je me souviens d’une autre histoire. C’était il y a huit ans, autant dire l’éternité. J’habitais en face de cette fille magnifique, Miki. Miki m’avait fait l’amour, mais, là encore, c’était son plaisir, pas le mien. Je n’avais que quinze ans, elle en avait vingt. Elle m’avait caressé après m’avoir enrobé de crème Nivéa, pour ensuite se frotter contre moi comme une anguille luisante. Je n’avais pas bougé. Elle s’excitait toute seule à l’idée (elle me l’a dit après) de faire l’amour avec un jeune garçon vierge. Elle m’annonçait pourtant une grande carrière dans le cœur des femmes, me chuchotant que mon style (qui se résumait à ne pas bouger quand l’autre n’arrête pas de gigoter et de crier son plaisir) allait faire de moi un irrésistible professeur de désir. J’ai attendu huit ans, et rien n’est venu. Aujourd’hui, à vingt-trois ans, je suis encore vaguement puceau, et sur le point de quitter mon pays. Le voilà, l’état des choses.