Le Cri des oiseaux fous
À voix basse
— Bravo, dit la femme à la robe violette. Je me disais aussi que ce chauffeur est nul. Depuis que je fais cette route, c’est la première fois que j’assiste à une pareille affaire. Et je prends des taps-taps à longueur de journée.
Nous passons devant le cinéma Cric-Crac, à Martissant, qui projette encore L’Égyptien, le premier film que j’ai vu. Nous étions partis de Petit-Goâve, dans la petite Minor-Morris de mon oncle Jean. J’avais neuf ans à l’époque. Quelqu’un avait fait croire à mon oncle que c’était un devoir formel pour tout franc-maçon de voir ce film. Après la projection, il a entrepris de m’expliquer tous les secrets du film (enfin, pas les vrais secrets, ceux qu’il ne doit surtout pas divulguer), difficilement repérables par un œil profane. Je fus impressionné de découvrir qu’il y avait un autre film caché à l’intérieur du film que je venais de voir. Ce film est devenu un classique pour les spectateurs haïtiens, si friands de mysticisme. L’Haïtien est vaudouisant dans l’âme, m’a-t-il expliqué ce soir-là, catholique dans le cœur et franc-maçon dans l’esprit. Je me demande encore comment j’ai pu échapper jusqu’à présent à cette culture pseudo-mystique, qu’une amie a qualifiée de « pornographie ésotérique ». Un étonnant premier bilan, à vingt-trois ans. Je ne suis ni vaudouisant, ni catholique, ni franc-maçon. Et surtout pas athée. L’athée s’efforce de ne pas croire, alors que je suis totalement ouvert à la vie. Seulement, quand je regarde le ciel, je ne vois qu’une immensité bleue traversée par des nuages vagabonds (et les formes parfois inquiétantes, parfois joyeuses de ces nuages me permettent de rêver). Quand je croise un chat noir, je ne vois qu’un magnifique animal. Cela n’a rien à voir avec le vaudou, ni le catholicisme ou la franc-maçonnerie. Ce n’est que de la superstition. Mais je crois que toute foi commence par la magie, le surnaturel. Je suis totalement imperméable à toute forme de mysticisme. La raison en est que je suis constamment émerveillé par le spectacle de la vie. Les faits les plus banals m’étourdissent, impressionné que je suis par leur richesse, leur profondeur, leur éclat caché. Étant déjà absorbé par la simple réalité, si subtile et si abondante, je n’ai plus besoin de l’aide du surnaturel pour rêver. Je ne rêve pas d’un autre monde. Je rêve dans ce monde. Le seul que j’ai. Ah ! voilà déjà les lumières de Port-au-Prince.
À voix basse (6 h 17)
Je fais semblant de dormir dans le tap-tap mais, en réalité, j’écoute la conversation entre les deux hommes assis en face de moi.
— Je ne peux plus tenir, dit celui qui porte un chapeau de laine grise.
— Ne te laisse pas abattre, Félix. Tu as toujours été un résistant.
— Je tiens bon depuis des années, Marcel, mais cette fois, je crois que c’est la fin. Je n’ai pas de travail, pas un sou et aucun contact. Les gens que je connaissais quand je travaillais au ministère de la Santé font semblant de ne pas me voir quand on se croise dans la rue. Je passe le plus clair de mon temps à écrire des lettres à des gens bien placés pour essayer de trouver quelque chose, un travail quelconque, n’importe quoi, du moment que c’est honnête. J’ai trop de responsabilités pour faire la fine bouche.
— Tu verras, Félix, un jour ce sera ta chance.
Félix sourit tristement.
— Merci d’essayer de me remonter le moral, Marcel, mais je ne suis plus très jeune.
— Moi, je crois fermement que tu remonteras la pente.
— Non, Marcel. On m’a dit que quelqu’un de très haut placé a donné des ordres pour qu’on ne m’emploie plus.
— Ah bon ! Je n’étais pas au courant. Sais-tu qui c’est ?
— Non, l’homme qui m’en a parlé refuse de me dire le nom de mon tourmenteur. Il m’a simplement dit que c’est un homme très puissant au sein du gouvernement.
— Mais tu n’as jamais fait de mal à personne, Félix.
— Il paraît que cet individu a eu des démêlés avec mon frère aîné, mais comme je suis le plus vulnérable, c’est moi qui écope. Si ça continue, je vais devoir envisager de partir.
Marcel a un brusque mouvement de recul.
— Non, pas toi, Félix ! Si tous les hommes honnêtes de ce pays se mettent à partir…
— Je sais, Marcel, mais tu es témoin que j’ai tout tenté. J’ai trop de responsabilités pour assister, sans rien faire, à ma propre destruction. S’il n’y avait pas les enfants…
— C’est vrai, mais que comptes-tu faire là-bas ?
— N’importe quoi !
— Félix, tu ne vas pas quitter ton pays pour aller promener les chiens dans les parcs.
— Si ça peut me permettre de préparer l’avenir de mes enfants, je le ferai, Marcel.
— Tu as toujours été dévoué à ta famille. Remercie le ciel qu’ils puissent encore manger quelque chose.
Félix fait un rapide signe de croix. Marcel l’imite.
— C’est à ce morceau de terrain de Rivière-Froide que je dois de pouvoir ramener à la maison quelques fruits et légumes.
Un gros sac rempli de provisions alimentaires est placé entre les jambes de Félix. Celui-ci y plonge les deux mains pour sortir avocats, melons, aubergines, mangues, bananes et mirlitons qu’il dépose sur les genoux de Marcel.
— Non, mon frère, je ne peux pas accepter.
— Prends-les puisque je te les donne.
— Merci. Tu ne peux pas savoir ce que tu as fait là, Félix.
— C’est rien, mon frère, si on ne m’avait pas tendu la main à moi aussi, à l’heure qu’il est je serais déjà mort et ma famille à la rue.
— Ma mère avait l’habitude de dire : « Quand un pauvre donne à un plus pauvre que lui, Dieu veille sur sa maison et protège sa descendance. »
— Je vais descendre ici, Marcel, j’ai encore quelques courses à faire. Je dois acheter de l’huile et du sel chez mon ami Federne, le dernier à me faire crédit.
Le tap-tap s’arrête un bref moment en face de la clinique du docteur Samedi. J’allonge le cou pour voir si l’infirmière Georgette est de service. Quelques prostituées attendent encore sur la galerie, espérant voir le médecin pour leur certificat médical. Sans ce certificat, elles sont à la merci des inspecteurs sanitaires, qui peuvent leur faire payer de fortes amendes sous prétexte qu’elles mettent en danger la santé publique. La grosse femme en robe violette descend finalement du tap-tap.
— Si j’étais enceinte, gémit-elle, je crois que j’accoucherais sur place. Je n’ai jamais aussi mal voyagé de ma vie. Je ne remettrai plus jamais les pieds dans ce tap-tap.
— Si ce chauffeur fait l’amour à sa femme comme il conduit son tap-tap, on peut dire qu’elle méritera sa place au paradis, lance une autre femme en descendant.
Tout le monde rit. Félix descend péniblement du tap-tap.
— Mes arthrites, dit-il doucement pour s’excuser d’avoir fait attendre quelques passagers.