Le Cri des oiseaux fous
La fête
La fête (1 h 03)
J’entre à peine que je tombe sur Sandra. Elle me saute au cou en me serrant très fortement contre ses seins.
— Je suis si heureuse de te voir.
Elle me tend un visage radieux. Je n’ai pas envie que Lisa me voie dans cette position.
— Tu parles d’une bonne surprise ! continue Sandra.
J’essaie de me sauver. Elle le sent et s’accroche à mon bras. À quel jeu joue-t-elle ? Qui essaie-t-elle de rendre jaloux ? Combien d’hommes ici a-t-elle déjà rendus dingues ? Je ne veux même pas le savoir. Je suis ici pour Lisa. Elle peut me dominer quand elle veut, mais jamais si elle se trouve dans le même espace que Lisa. Lisa est mon bouclier contre Sandra.
— Tu ne veux pas boire quelque chose ? Je vais te chercher un verre.
Comme toujours, elle n’a pas attendu ma réponse. Elle s’en va chercher le verre dans le seul but, j’en suis convaincu, de me faire voir son joli derrière. Je connais ce piège pour y être tombé au moins une centaine de fois. Elle porte quelque chose qu’on pourrait appeler, faute de mieux, un mouchoir. Elle ne marche pas, elle danse. Une danse si subtilement sensuelle qu’elle vous donne l’impression d’un acte naturel, vous laissant croire que ce n’est pas sa faute si elle est si sexy. Avec elle, on a affaire à quelqu’un qui maîtrise son jeu au même titre qu’une Tina Turner ou qu’un Mohamed Ali. La seule chance qu’on a de s’en sortir, dans une confrontation sexuelle avec elle, disons quand elle se met en tête de faire de vous un pantin à son service, réside dans la fuite. Aucun homme, à mon avis, n’est de taille à affronter cette petite bouche si insolente, ces seins fermes qui vous arrachent les yeux, ces jolies petites fesses bien arrondies, et ce regard si conquérant qu’il ne prend même pas la peine de vous demander votre avis avant de vous asservir. Ulysse a dû se boucher les oreilles pour ne pas entendre le chant des sirènes. Pour échapper à Sandra, il faudrait se crever les yeux. Si elle se contentait de vous exciter, mais non ! elle n’attend même pas que vous tombiez à ses pieds comme un fruit trop mûr : elle vous piège, vous traque, vous veut et, finalement, vous a. Après, elle vous détruit. C’est là son but ultime : la destruction. Pour le moment, elle s’en va me chercher un verre en faisant onduler son corps comme une danseuse cambodgienne. On dirait qu’elle aspire tout l’oxygène sur son passage (les hommes ont de la difficulté à respirer et les femmes crachent par terre en signe de dépit), comme un incendie qui ravagerait l’endroit. Ma seule chance est de trouver Lisa avant qu’elle ne revienne avec son verre, et de l’emmener sur la petite place pour lui faire enfin ma déclaration d’amour. Cette fille, Sandra, traîne la mort dans son sillage. Alors que Lisa, c’est la vie.
(1 h 09) Je cherche Lisa partout. Personne n’arrive à me renseigner. Je monte voir à l’étage dans toutes les chambres, sachant que c’est tout à fait son genre d’aller se reposer là-haut, laissant la salle de fête aux filles comme Sandra. De toute façon, Lisa était trop liée à Gasner pour avoir le cœur à la fête, même si c’est l’anniversaire de sa meilleure amie. Pour être une si bonne amie de Lisa, Régine doit être une chic fille. Alors, je me demande ce que fait Sandra ici. Qui l’a invitée ? Sûrement pas Lisa. Non, Lisa n’est pas là-haut. Je retrouve Legba au pied de l’escalier.
— Je te cherchais. Je voulais te présenter à mon frère mais, malheureusement, il vient de partir. Il est médecin lui aussi. Il ne peut même pas rester à l’anniversaire de sa fille ! Quel métier ! N’empêche qu’on doit tous mourir un jour. Mais je peux bien rouspéter maintenant que mon bras ne me fait presque plus mal. Les médecins, c’est comme Dieu, on ne les respecte que lorsqu’on a mal. À peine la douleur passée, on recommence à philosopher.
Il sent que je suis ailleurs.
— Tu n’as pas l’air dans ton assiette, Vieux Os.
— Je cherche quelqu’un…
— Nous cherchons tous quelqu’un. Une personne en particulier ?
— Oui. Elle s’appelle Lisa.
— Ah oui ! l’amie de Régine. Je crois qu’elles sont
parties quelque part ensemble. Elles vont revenir tout à l’heure. Je m’en vais, mais je n’oublierai sûrement pas ce moment magique qu’on a passé ensemble, malgré cette blessure.
— J’espère qu’on se reverra, Legba.
Il me fait un sourire complice.
— On se reverra.
Il disparaît dans la nuit.
(1 h 22) On me fait une légère caresse à la nuque. Main chaude et douce. Je me retourne.
— Cela fait une éternité que je te cherche, me susurre Sandra, tout sourire.
— Moi, je lui lance sèchement, c’est Lisa que je cherche.
Un coup à bout portant au plexus. Elle me regarde, le souffle coupé.
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Je te le dis parce que c’est la vérité.
Elle reste un moment interloquée. C’est la première fois que je la vois sans réaction. Comme une poupée dégonflée.
— De toute façon, je ne vois pas ce que tu trouves à cette nonne. Elle est tellement coincée.
— Et toi ?
Je viens d’atterrir dans son domaine. Là où elle est le plus à l’aise. Je la vois reprendre des couleurs.
— Moi ! Moi ! Simplement avec ma langue, je peux envoyer qui je veux au paradis !
— Oh ! dis-je sur un ton presque méprisant, Lisa m’envoie bien plus loin que ça.
— Et avec quoi fait-elle ça ?
— Son cœur.
Petit sourire ambigu.
— Le cœur, c’est abstrait ça, tandis que tout le monde peut voir et toucher mon corps. Si je veux, bien sûr. Mon corps, c’est concret, tu comprends ?
— Possible.
Elle éclate d’un petit rire mélodieux, le rire de quelqu’un qui, après un moment difficile, croit avoir repris tous ses pouvoirs.
— Tu sais que je te connais très bien, toi. (Elle me touche légèrement le bras.) Je sais à quoi tu penses quand tu me regardes. Et n’oublie pas que ce n’est pas par hasard que cela se passe ainsi.
— Je ne comprends pas.
Elle rigole doucement.
— Eh bien, si tu me regardes, c’est parce que je l’ai voulu. Je me suis arrangée pour que cela se passe comme ça.
Si je comprends bien, elle vient de me faire un dessin.
— Tu as raison, Sandra, les hommes aiment bien te regarder.
— Et toi ? minaude-t-elle, sûre de son pouvoir.
— Moi aussi.
Elle sourit franchement. Une fois de plus la partie est gagnée. Elle a eu peur pendant un moment, mais, finalement, tout est rentré dans l’ordre.
— Sandra, le problème c’est que je ne pense plus à toi quand tu n’es pas devant moi. Alors que Lisa me fait encore plus d’effet quand elle n’est pas là. Excuse-moi, il faut absolument que je la retrouve, dis-je en me lançant vers la sortie.
Je sais enfin de quoi Sandra parle quand elle dit qu’elle sent le regard des hommes sur elle. Je sens maintenant son regard brûlant sur moi. C’est elle qui regarde aujourd’hui. Celui qui regarde n’existe pas pour l’autre. Le corps de Sandra se nourrit des regards des hommes. C’est de là que lui vient toute cette énergie. Cette chaleur. Son corps : une masse compacte de désir. Elle devient ainsi irrésistible. Finalement, c’est nous qui fournissons l’énergie avec laquelle elle va nous détruire. Le regard, c’est son secret. Mais voilà que c’est à son tour de regarder, une situation tout à fait inusitée pour elle. Trop sûre de son corps, Sandra ne s’est pas assez méfiée de l’esprit. Il arrive, ma chère, que l’esprit terrasse le corps, surtout quand il s’allie avec le cœur. Seul le cœur parvient à dominer l’esprit et le corps. C’est l’avantage de Lisa sur Sandra et moi. Après tant de défaites humiliantes, je peux savourer cette ultime victoire.
(1 h 28) Je suis assis sur un banc de la place Boyer, en plein cœur de Pétionville. Les villas cossues sont assoupies sur le flanc de la montagne. Les boutiques luxueuses, les discothèques branchées, les jeunes dans des jeeps décapotables, les filles habillées comme des mannequins de Dior se pavanant dans de rutilantes voitures rouges ou jaunes, en un mot le fantasme national bougeant sous mes yeux. Habiter Pétionville a toujours été le rêve des Port-au-Princiens. Dès qu’ils ont un capital, amassé le plus souvent dans la drogue, la contrebande ou le vol pur et simple dans les caisses de l’État, ils se précipitent sur Pétionville, s’achètent dans un quartier moyen (aucune chance d’aller plus haut puisque les riches ne bougeront jamais de leur place forte) une maison qu’ils font retaper pour en faire une demeure agréable (comme celle des parents de Régine) et entreprennent calmement la conquête de Pétionville, tout en sachant que ce sera une longue lutte et que nul ne saurait en prévoir l’issue. De nombreuses familles, après des décennies à Pétionville, ont dû retourner, souvent après une faillite spectaculaire, dans la chaudière de Port-au-Prince. Après trois ou quatre générations à fréquenter les bonnes familles, la fine cuisine des restaurants français, les boîtes de nuit huppées, l’église Saint-Pierre, ceux qui restent finissent par se mêler à la population de cette petite ville cossue. Je crois, après un rapide coup d’œil, que ce fut le parcours des parents de Régine et de beaucoup de familles des environs de la place Boyer. Je me sens frustré de devoir quitter ce pays sans avoir jamais goûté à cela. La bourgeoisie, la vie aisée, ce sont des aspects de ce pays que j’ignore. Et je vis cela comme un manque. J’ai eu des copains riches, mais la mode, à cette époque, était d’éviter les bourgeois. Le seul ami que j’ai qui habite encore à Pétionville, c’est Philippe, mais Philippe, on ne saurait dire s’il est riche ou pauvre. Il ne joue tout bonnement pas à ce jeu-là. Il y a des gens comme ça, hein, qui n’en ont rien à foutre de leur rang social. Comme Philippe. Lui, son rêve serait d’habiter à mi-chemin entre Port-au-Prince et Carrefour, simplement pour être plus proche de ses amis, Manu et moi. Philippe est le seul individu, à ma connaissance, qui ne soit pas travaillé par le terrible vice social qui mine cette ville (le cancer de Pétionville) : le snobisme à bon marché. Son unique boussole est l’amitié. Manu, lui, connaît tout le monde. Sa guitare lui ouvre chaque jour un univers plus vaste. J’ai quelques amis chers. Dans ce pays, il ne faut pas s’en faire trop car on risquerait d’avoir trop souvent le cœur en peine. Trop de requins dans la rade, trop de léopards dans les bosquets, trop de tontons macoutes dans les bars. « Trop de dangers », comme disait ma mère. Mieux vaut ne pas avoir trop d’amis, donc. Beaucoup d’amis égale beaucoup de peine. Philippe, lui, n’en a que deux : Manu et moi. Les autres ne l’intéressent pas. Tout son univers tourne autour de Manu et de moi. Il sait à tout moment où nous sommes. L’amitié est la seule passion sincère des Haïtiens. J’ai rencontré Gasner la première fois chez Turneb Delpé, à l’époque où l’on se réunissait sur le balcon de l’épicerie Delpé, une poignée de copains, pour tenter de résister à la frivolité ambiante (une gangrène sociale) que le régime de Papa Doc avait fini par installer dans le pays. Nous, on refusait de prendre part à cette fête quotidienne — se déroulant en même temps qu’on torturait dans les prisons — qui était devenue la nourriture de la jeunesse. On résistait. C’est à peu près à la même époque et dans le même contexte que j’ai croisé Ézéquiel. Déjà son attitude de résistance, de combat politique. Alors qu’avec Philippe, ce fut tout à fait différent. De l’amitié pure. Un coup de foudre intime. Pas de combat, pas de politique, rien que le plaisir d’être ensemble. Quand je suis avec Philippe, il n’y a plus les notions de pays, de drapeau, de race ou de classe sociale. Rien que des rires, des connivences, des complicités et surtout une immense loyauté l’un envers l’autre. J’avais besoin de ça. Le repos du guerrier. Avec Manu, ce fut différent, mais on ne peut pas changer Manu. C’est un animal politique. Il entend changer les choses. « Changer la vie », dit son frère Rimbaud. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes devenus très rapidement un trio implacable. Inséparable. Tiens, je viens de remarquer que je vis dans des univers presque étanches. Et chacun de ces univers comprend trois étoiles, comme si je ne savais pas compter au-delà. D’un côté, il y a mon rapport puissant avec Gasner et Ézéquiel, malgré que ces deux-là n’aient jamais pu se supporter. Nous formions quand même, à mon sens, une famille. Ézéquiel et Gasner étaient les frères si semblables qu’ils s’opposent. Dans un autre de mes univers, on trouve Manu et Philippe. Des hommes très proches, liés par des sentiments profonds, mais avec des façons totalement différentes de voir la vie. Pourtant, nous formons un trio inséparable. Au milieu, il y a Lisa et Sandra. L’une pour le corps, l’autre pour le cœur. Deux êtres aussi opposés que l’eau et le feu et qu’il ne faut sous aucun prétexte réunir dans la même pièce. Si l’eau peut éteindre le feu, celui-ci reste la cause première de son évaporation. Mais avec moi au milieu, nous formons un groupe compact. Ézéquiel peut bien connaître Lisa, Gasner connaissait Sandra, Manu connaît Ézéquiel, Gasner se moquait de ma relation avec Philippe (« ce jeune bourgeois de Pétionville »), mais malgré tout, mes univers restent séparés. J’y vois le fait que je suis éclectique en amour comme en amitié. Je n’arrive pas à rester confiné dans un seul genre, une seule classe sociale, un seul combat ou, surtout, un seul mode de pensée. Je reste curieux de tout et j’aime aller là où l’on ne m’attend pas. Mes deux amis habitent aux deux extrémités de Port-au-Prince. Disons que Port-au-Prince se trouve entre Pétionville et Carrefour. Manu, lui, habite Carrefour, dans ce quartier si sale, si pollué, si surpeuplé et si mal construit. Le moindre grain de pluie noie complètement Carrefour. Manu cite Carrefour constamment dans ses chansons. Je n’ai jamais entendu Philippe évoquer Pétionville. Je regrette vraiment, ce soir, de ne pas avoir mieux connu cette curieuse ville, Pétionville, avec ses habitants si étranges. Comment se sent-on à être si riche dans un pays si pauvre ? Et comment fait-on pour y vivre comme si de rien n’était ? C’est le genre de réflexion que Pétionville vous pousse toujours à faire. Surtout assis sur un banc, dans la position du philosophe affamé. Je sais aussi que tout le monde n’est pas riche dans ce quartier, ni socialement inconscient, ni politiquement irresponsable. J’ai toujours rêvé de pénétrer dans ces maisons pour observer, dans l’intimité, la manière de vivre des gens qui y habitent. J’aimerais d’abord les connaître pour tenter de les comprendre avant de les critiquer, ou de simplement répéter le discours au goût du jour. Vraisemblablement, ce n’est pas cette fois que ça se passera.
(1 h 40) Une fille plus sexy que belle s’approche de moi. Elle s’assoit, tout sourire, sur le banc.
— Vous n’aimez pas notre petite fête ?
— Je n’étais pas invité… Je suis simplement passé chercher une amie.
— Lisa.
— Comment le savez-vous ?
— Vous n’avez pas arrêté de demander pour elle depuis votre arrivée. Elle est partie depuis un moment.
— Ah bon !
— Ma sœur est allée la reconduire chez elle. Je suis la sœur de Régine. Tout le monde m’appelle Bibi. Est-ce qu’on peut se tutoyer ?
— Tout ce qui peut te faire plaisir.
Elle a ce joli petit rire. Un rire qu’on n’acquiert qu’après au moins quatre générations d’insouciance. Aucune trace d’anxiété. Je peux connaître la personnalité de quelqu’un rien qu’à sa manière de rire.
— Seigneur que tu es galant ! C’est Sandra qui m’envoie.
— Ah bon ! je fais sur un ton détaché.
— Je vois que cela ne t’excite pas beaucoup, dit-elle en riant. Je vais te dire une chose : je suis la seule amie de Sandra. Je l’ai connue avant qu’elle devienne ce qu’elle est aujourd’hui.
— Et qu’est-ce qu’elle est ?
— Tu le sais mieux que moi, lance-t-elle en minaudant un peu.
— Je ne sais rien, je réponds sur un ton sec.
Elle prend une pause pour bien me regarder.
— Qu’est-ce qu’elle est ? Une bombe sexuelle qui rend les hommes fous.
— Et elle était quoi avant ?
— Pour moi, Sandra est restée la fille introvertie, timide et complexée que j’ai connue. J’ai dû me battre pour devenir son amie.
— Pourquoi ?
— Elle était si complexée qu’elle ne pensait pas que quelqu’un pouvait s’intéresser à elle pour elle-même. C’est une fille très brillante, mais encore fragile.
Brillante, je veux bien, mais fragile…
— Fragile ?
— Tu me fais marcher. Sandra m’a pourtant dit que tu es le seul qui ait vu sa fragilité. Les autres ne pensent qu’à ses fesses. Tu sais, elle est devenue comme ça par hasard.
— Tu parles toujours en paraboles ?
— Un soir, elle est venue chez moi. Je me maquillais pour sortir. Je me maquille depuis l’âge de douze ans. Ma mère, Léonie, m’a donné mon premier rouge à lèvres vers cet âge-là. Sandra était debout à côté de moi. Je l’observais, sans qu’elle s’en doute, dans le miroir. Et j’ai vu un visage parfait pour le maquillage. Quand on se maquille depuis l’âge de douze ans, on connaît non seulement son visage, mais aussi celui des autres. J’ai tout de suite remarqué que, bien maquillée, elle allait créer un dérèglement de l’ordre social. Je l’ai maquillée. J’avais raison. Elle-même n’en revenait pas. On ne peut pas faire démarrer une révolution sans aller jusqu’au bout. Je lui ai passé une petite robe rouge que j’aimais beaucoup. Je la mettais quand j’étais déprimée, pour voir les hommes tomber comme des mouches sur mon passage, ce qui me remontait à coup sûr le moral. Mais c’est ce soir-là que j’ai vu pour qui cette robe avait été cousue. Sandra a, ce même soir, découvert son corps. Séduite par elle-même, elle a passé la soirée devant le miroir. Ce n’est que quelques semaines plus tard qu’elle a compris qu’elle pourrait utiliser ce corps comme instrument de sa vengeance.
— Elle voulait se venger de quoi ?
— Je t’en parlerai tout à l’heure. La transformation n’est pas encore terminée.
— On nage en plein mythe de Cendrillon.
Elle éclate de rire. Un rire plutôt rauque, venant du ventre.
— C’est ça, et je suis sa marraine, la bonne fée. Je lui ai passé une paire de chaussures qui a bien fait ressortir le galbe de ses jambes. Et voilà, le travail était terminé. Elle était parfaite. Un rêve d’homme ambulant. Surtout une poupée qui sait dire non. Je l’ai vue se regarder dans le miroir (un regard dur) et j’ai frémi en pensant à ces meurtres en série qu’elle s’apprêtait à commettre. Je ne suis pas une innocente, loin de là, mais je peux te dire que je n’ai jamais assisté de ma vie à un tel carnage. Des cadavres d’hommes mariés, cette fille allait en laisser des tas dans son sillage.
— Je connais cette partie de sa vie…
— Elle m’a tenue au courant de toutes ses mises à mort, faisant de moi sa complice. Elle répétait tout le temps que c’est moi qui avais créé son personnage et, parfois, je me suis vraiment demandé si je n’avais pas créé un monstre.
— Pourquoi un tel acharnement ?
Un moment de silence. Une voiture fait le tour du parc. Deux types à l’intérieur nous regardent longuement.
— Ne t’en fais pas, jette Bibi, ce sont des tontons macoutes qui se font un petit extra. Ils sont payés par les gens du quartier pour surveiller la zone. Ils te regardent ainsi parce que c’est la première fois qu’ils te voient dans le coin.
— Des chiens qui protègent les maisons des riches. Quand ils sont à Port-au-Prince, ils agissent comme s’ils étaient investis de pouvoirs que seul l’État confère. Merde !
Bibi me fait un sourire désolé.
— Laisse tomber. Parlons plutôt de Sandra.
— Oui, mais ce qu’elle fait n’est pas différent de tout le reste. Ce pays est gangrené par la violence.
— La violence des hommes, tu ne la connais pas vraiment ! lance-t-elle d’une voix rageuse. Quand tu entres dans une salle remplie d’hommes qui ne daignent même pas te jeter un regard, tu te dis, un peu pour te consoler, que ça ne les intéresse peut-être pas, qu’il n’y a pas que le désir, toutes les conneries qui te passent par la tête. Et subitement, arrive une pétasse qui fait ondoyer ses reins tout en passant lentement sa petite langue rouge sur ses lèvres violettes. Les voilà tous à baver comme des bêtes. Tu te dis alors que s’ils sont des animaux, eh bien, tu vas les traiter comme des animaux. S’il ne suffit que de bouger ses hanches et de passer doucement sa langue sur ses lèvres tout en gardant un air de sainte-nitouche pour préserver les apparences, alors, les gars, vous allez être servis, et avec du rab s’il vous plaît.
— Il y a des filles qui n’agissent pas comme ça, Bibi.
— Je sais. Lisa. Mais ne fais jamais l’erreur de croire qu’aucune femme est au-dessus de la séduction.
— Oui, mais tout le monde ne se sert pas de la séduction comme une arme.
— Qu’est-ce que tu crois que c’est ? Un bonbon ?
— Pourquoi s’en servir pour faire du mal ? Tu vas me trouver naïf, mais je n’arrive pas à comprendre.
— Sandra m’a déjà dit que tu es très brillant, mais je ne suis pas venue lancer une discussion philosophique sur la séduction avec toi. Pour moi, ce n’est pas un sujet de conversation. Quand j’ai envie d’un homme, je le prends, c’est tout. Et si je ne peux pas l’avoir, je l’oublie. Je suis plutôt une fille simple.
— Qu’est-ce que tu veux me dire ?
— Que j’ai une amie en mille morceaux là-haut et que j’ai très peur qu’elle fasse une bêtise.
— C’est elle qui t’a envoyée me dire ça ?
— Tu es fou ! Elle est trop orgueilleuse pour ça. Elle me tuerait si elle apprenait que j’ai fait une pareille démarche. Je ne sais pas ce que tu lui as dit, mais tu viens de la détruire. Tu l’as blessée dans son essence. Je crois que tout être humain a deux moments dans sa vie. Un moment où il découvre sa vraie personnalité ou ce qu’il croit être cette vraie personnalité, et un autre moment où il assiste à la destruction de cette personnalité, généralement par la personne qu’il aime.
— Et c’est moi que tu accuses de philosopher…
— Je viens de lire ça dans un magazine. N’empêche que c’est vrai.
— Tu veux dire que Sandra est amoureuse de moi ?
— Elle t’a toujours aimé.
— Ah !…
— Elle n’a aimé que toi.
— Comment ça ?
— Je sais tout de toi. Tout, tout. Ce que tu aimes manger, ta couleur préférée…
— C’est quoi, ma couleur préférée ?
— Le jaune. Je sais aussi des choses complètement ridicules, comme ton nom de chien préféré, ton mois préféré…
— C’est quoi, mon mois préféré ?
— Avril.
J’ai le souffle coupé.
— Tu vois, dit-elle avec un quart de sourire, je sais tout de toi. Par elle. Tout ce qu’elle fait n’a pas d’autre but que de te plaire.
— Et les autres types avec qui je la vois ?
— Les autres n’existent pas. Ils lui servent de miroir pour savoir si ce qu’elle porte va te plaire. Tout ce qu’elle fait a un rapport quelconque avec toi. Si on va au cinéma, c’est parce qu’elle a su que tu y allais. Des fois, elle m’exaspère. D’autres fois, je l’admire d’être capable d’un tel sentiment. Ça ne paraît pas, mais Sandra est une passionnée.
— Moi qui pensais qu’elle n’était qu’une fille frivole.
— Oh ! ce n’est pas une sainte. Elle fait souffrir les hommes, mais on peut dire qu’elle souffre aussi. Vivre près de quelqu’un pour qui on se meurt d’amour sans jamais pouvoir lui dire le fond de son cœur est le pire des supplices. Ce qu’elle fait subir aux autres n’est rien à côté de ce qu’elle endure.
— Pourquoi ne m’en a-t-elle jamais rien dit ?
— Elle voyait que tu la désirais mais elle voulait être aimée de toi. Elle voulait que tu aimes la petite fille moche que personne n’a jamais remarquée, la petite fille complexée qu’elle était avant de te rencontrer.
— Écoute, tu es sûre que tu n’as pas lu cette histoire dans un magazine aussi ?
Elle éclate de rire.
— T’es vraiment pas un con, toi ! D’accord, j’exagère un peu. Je suis comme ça, je ne sais pas quand m’arrêter. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle est folle de toi. Et ça c’est vrai.
On se regarde un temps. Elle dit vrai.
— Qu’est-ce que je peux faire ?
— Rien. Je voulais simplement que tu saches. Je me sens en partie responsable de ce qui lui arrive, c’est tout.
— Tu lui as fourni une arme pour survivre. Le danger ne vient pas de l’arme, mais de la manière dont on s’en sert.
Elle éclate de rire à nouveau. Un rire légèrement ironique.
— C’est de qui encore ? Bouddha, Jésus, Mahomet ? Tu philosophes tout le temps comme ça ?
— Juste quand je suis assis sur un banc de parc. Au fait, j’ai passé une soirée intéressante avec ton oncle. C’est un homme très sympathique.
Elle me regarde avec de grands yeux.
— C’est lui qui m’a amené ici. Il était avec ton père tout à l’heure et m’a expliqué que celui-ci avait dû retourner tout de suite à l’hôpital à cause d’une urgence.
— Qu’est-ce que tu racontes là ?
— Écoute. Je t’ai simplement dit que j’ai passé un bon moment avec ton oncle.
— Je ne vois vraiment pas de qui il peut s’agir.
— Le frère de ton père ! dis-je, un peu excédé.
— Mon père n’a jamais eu de frère. Il n’était pas médecin et il est mort depuis dix ans.
— Quoi ?
— C’est comme je te dis.
— Je ne suis pas fou, il était dans la maison tout à l’heure. Je l’ai même vu dans les chambres, à l’étage. Et c’est lui qui m’a appris que Régine était partie avec Lisa.
— Tu sais, on donne souvent des fêtes ici et il arrive qu’on ne connaisse pas la moitié des gens qui y viennent. Comment l’as-tu rencontré ?
— Oh ! Ce serait une longue histoire, mais il est un ami du docteur Bontemps qui lui a fait une piqûre, ce soir, à cause d’une morsure de chien.
— Je ne saisis pas trop bien ce que tu racontes. Excuse-moi, je suis un peu fatiguée. Mais si tu l’as vu avec le docteur Bontemps, tu n’as qu’à aller en parler avec lui, vérifier s’il le connaît vraiment. C’est tout ce que je peux te dire, fait-elle d’une voix lasse.
— Difficile. Je suis resté dans la voiture quand il est allé rencontrer le docteur.
Elle me passe la main dans les cheveux avec un sourire à la fois tendre et moqueur.
— Je suis un peu fatiguée. Je te laisse à tes méditations. Oh ! j’entends de la guitare, ça doit être Manu.
— Quel Manu ?
— Il n’y a qu’un Manu qui joue de la guitare.
Sur ce, elle file en direction de la maison illuminée. Je la suis en pensant que cette nuit est étrange. Je pensais à Manu tout à l’heure, et il est là. J’étais près de me faire dévorer par une meute de chiens, et voilà qu’a surgi de nulle part un homme dans une bagnole toute cabossée qui m’a sauvé. Cet homme se rendait justement à Pétionville, sur la place Boyer, dans la maison même où j’allais. Il m’a dit être le frère du maître de la maison, donc l’oncle de la meilleure amie de Lisa. Et voilà que la cadette, Bibi, m’apprend qu’elle n’a pas d’oncle et que son père est mort depuis belle lurette. Alors que Legba m’avait dit qu’il était avec son frère avant que celui-ci ne file à l’hôpital (c’est un médecin) à cause d’une urgence. L’homme qui m’a sauvé s’appelle Legba. Le nom du puissant dieu du panthéon vaudou qui se tient toujours à la barrière qui sépare le monde visible du monde invisible. Est-ce le vrai Legba ? À cette muette interrogation, il avait rapidement répondu sur un mode humoristique : « Aucune parenté. » Qu’est-ce qui se passe au fait ? Pourquoi tout ce théâtre ? Quel message veut-on me faire parvenir ? Y a-t-il des dieux là-bas (les chrétiens disent là-haut, les vaudouisants disent là-bas, là-bas en Afrique, lieu d’origine des dieux) qui n’acceptent pas mon départ ? Que dit Ogou, le dieu du feu ? Que fait Erzulie, la déesse du désir ? Que pense Zaka, le dieu des paysans ? Discute-t-on mon cas ? Ai-je des partisans ou des détracteurs dans le panthéon du vaudou ? Agoué, le dieu de la mer, même si je ne compte pas parmi les boat people, est-il quand même de mon côté ? Et surtout qui suis-je pour que le puissant Legba en personne se déplace pour me faciliter le passage ? C’est la nuit des vérités et des mensonges. La seule chose dont je sois sûr, c’est que rien n’est vrai dans tout ce que m’a raconté Bibi à propos de la prétendue passion amoureuse de Sandra. Elle est surtout blessée du fait que je l’ai rejetée tout à l’heure (ça arrive aussi à ceux qui sont trop sûrs d’eux), alors elle utilise tous les moyens à sa disposition, même le chantage de l’amour (peut-être qu’elle a menti à Bibi pour que celle-ci soit plus convaincante avec moi), pour me ramener sous sa coupe. Dans son univers, chaque échec est vécu comme une tragédie. Si Bibi est capable de me monter un tel bateau, peut-être ment-elle aussi au sujet de Legba. Peut-être est-il vraiment son oncle et en a-t-elle honte, à cause de son nom qui fait un peu paysan (seuls les paysans portent des noms de dieux), de sa vieille bagnole, de son manque de culture, de ses manières un peu rustres. Le reniement est courant dans les familles de Pétionville qui ont grimpé trop rapidement l’échelle sociale. Il y a toujours un cousin ou un oncle, resté au pied de l’échelle, qui continue à les visiter. Pour me convaincre de sa franchise, Bibi a spontanément réfuté chacune de mes informations : « Non, mon père n’avait pas de frère. Il n’était pas médecin. Il est mort depuis dix ans. » Impeccable. Trop peut-être. Elle m’a elle-même avoué qu’elle avait tendance à exagérer, à arranger les histoires à sa façon. Un homme comme Legba ne pouvait pas avoir tout faux. Pourquoi m’aurait-il menti si stupidement, lui qui savait si bien qui était Régine ? Si Legba dit vrai, qu’il est l’oncle de Bibi, alors il n’est qu’un simple mortel ; mais si Bibi a raison, j’ai affaire à un puissant dieu. Et pour les dieux, vérité comme mensonge étant affaires humaines, ils n’ont pas à en tenir compte.
(2 h 12) J’entre dans la maison, à la suite de Bibi qui se précipite dans les bras de Manu. Quelqu’un m’attrape aussitôt par la nuque. Une main ferme mais amicale. Je me retourne. C’est Philippe.
— On est passés chez toi.
— Tu as vu ma mère ?
— Oui, elle m’a dit que tu étais sorti. Elle m’a paru très fatiguée. Pour que ta mère ne m’offre pas à manger, faut que ce soit très, très, très grave. Je lui ai donné quelques vitamines. J’en ai profité pour lui faire savoir que je viendrai la chercher la semaine prochaine pour l’emmener, manu militari, voir un médecin. Chaque fois que je prends rendez-vous avec le docteur Bontemps et que je passe la chercher, elle se cache comme une petite fille.
— Encore une autre coïncidence étrange…
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Rien, Philippe, non rien. Tu as mentionné le docteur Bontemps…
— Qu’est-ce qu’il y a ? C’est un excellent médecin. Je n’aurais jamais emmené ta mère chez un mauvais médecin !
— Je le sais, Philippe. Je pensais à autre chose.
Philippe est préoccupé par les problèmes de santé de ma mère. Elle ne mange presque rien depuis quelque temps. Elle est si frêle que j’ai peur que la première grippe venue ne la terrasse. Heureusement que Philippe veille sur elle, ainsi que sur tante Renée. C’est Philippe qui me donne généralement le bulletin de santé de ma mère.
— Philippe, dis-je avec affection, tu es la seule personne que je connaisse qui me parle de ma mère de manière si filiale.
Lui, il continue sur sa lancée.
— Si au moins elle prenait les médicaments que je lui donne. Mais non ! elle les distribue dans le voisinage. Renée, c’est différent, elle suit toujours à la lettre tout ce qui concerne sa santé.
— Philippe, ce n’est pas de ça que je te parle. Je veux dire que tu es un vrai frère pour moi et je viens de prendre conscience que, toi et moi, on n’a jamais eu une seule vraie conversation politique, ce qui est un record dans ce pays.
— Je te parle des problèmes de santé de ta mère et toi, tu me parles de politique !
— Écoute, Philippe, c’est tout le contraire. Je voulais te signaler le fait, pour moi à la fois étonnant et agréable, de n’avoir jamais parlé politique avec toi.
Philippe m’écoutait d’un air profondément ennuyé.
— Vieux Os, si tu comptes parler politique ce soir, va trouver Manu, mais je te préviens qu’il est soûl comme une bourrique et que Bibi n’arrête pas de lui remplir son verre.
— Mais, moi je…
Il ne me prête plus la moindre attention.
— Pour les Haïtiens, il suffit de raconter comment ils dirigeraient le pays s’ils en étaient le président. Ils ne pensent qu’à ça : être président de la République d’Haïti. Les autres pays ne comptent pas. J’en ai marre. Il n’y a pas un seul cordonnier, ni un seul tailleur, ni un seul cultivateur, ni un seul médecin, ni un seul professeur, ni un seul banquier, ni un seul mécanicien, ni un seul poète, ni un seul pompiste, ni un seul chauffeur de taxi, ni un seul boucher, ni un seul vétérinaire, ni un seul prêtre dans ce pays. IL N’YA QUE DE FUTURS PRÉSIDENTS.
Philippe a hurlé les derniers mots. D’ordinaire silencieux, doux, affectueux, cet homme ne se fâche qu’une fois ou deux l’an, souvent après avoir pris un coup avec Manu. Quand ça lui arrive, alors là, il n’y a plus moyen de l’arrêter. Il peut répéter la même chose pendant des heures et alors personne ne peut placer un mot. Comme c’est ma dernière nuit avec lui, je vais tenter ma chance d’éclaircir mon point de vue.
— Philippe, dis-je sur ce ton sec et amical que je prends quand je dois absolument dire quelque chose, je ne parlais pas de politique, ce que je disais exactement c’est que…
— Alors pourquoi tu me dis cela ? Tu veux insinuer que moi, je parle de politique ? La seule politique que je pratique, c’est de bien payer mes employés, et quand l’autre dit que je suis un négrier, je ne sais même pas ce qu’il veut dire par là. Lui-même ne doit pas le savoir non plus car il n’aurait jamais osé me traiter de négrier quand c’est lui qui vole les vies des gens en les racontant dans ses chansons.
Je comprends enfin l’origine de la colère de Philippe. Manu et lui ont dû avoir une discussion et Manu a sans doute tenté, pour faire chier Philippe, de lui donner mauvaise conscience du fait qu’il possède une petite manufacture de meubles où travaillent une douzaine de personnes. D’ordinaire, Philippe ne prête pas attention aux pointes de Manu, sachant qu’il essaie uniquement de le faire sortir de ses gonds. Mais une fois ou deux l’an, il perd patience.
— Je paie les artisans qui travaillent chez moi trois fois plus que partout ailleurs. Il n’a qu’à mener une enquête dans le quartier industriel, près de l’aéroport, pour savoir si je dis la vérité…
— Il le sait, Philippe.
— En plus, je m’occupe de leur santé et de celle de leur famille.
— Ne te fâche pas, il m’a même dit la semaine dernière que si tu continues comme ça à dépenser plus que l’affaire ne te rapporte, tu cours à la faillite et que ce n’est pas ainsi que tu rends service à tes ouvriers.
Il me regarde, complètement interloqué.
— Il t’a dit ça ?
— Bien sûr.
— Alors, pourquoi a-t-il osé dire que j’étais un négrier ?
— Simplement pour te faire enrager… Tu penses que Manu serait l’ami d’un négrier ?
Un large sourire illumine son visage, mais cela n’a duré qu’un bref instant.
— Non, non, Manu n’est pas innocent. Je le connais. S’il l’a dit, c’est qu’il le pense un peu…
Je regarde Manu, assis par terre au milieu d’un groupe attentif à chacun de ses oukases. Philippe m’avait glissé qu’il était soûl depuis déjà un moment. Il doit être complètement parti. Ailleurs. Et dans ces cas-là, le délire total, il peut dire n’importe quoi. Des trucs qui n’ont ni queue ni tête, comme « la boucle d’oreille qu’on a trouvée dans la bouche du poisson qui parlait anglais avec un notaire japonais qui ne savait pas nager mais faisait des photos sans flash », ou des grossièretés aux filles, des injures, n’importe quoi. Des fois, il s’entretient avec des personnes qui ne sont même pas présentes dans la pièce. Il continue simplement une conversation entreprise la veille ou la semaine précédente. Alors qu’est-ce qu’il est en train de raconter pour tenir tout le monde ainsi en haleine ? L’attention qu’il s’attire est un effet direct de son charme. Manu n’arrête jamais la machine de séduction. Partout où il passe, il séduit les femmes, les hommes, les enfants et les animaux domestiques. C’est ainsi, on n’y peut rien.
— Alors, quand on vient me dire que je suis un négrier, je réponds que ce pays a plus besoin de négriers comme moi que de tous ces faux candidats à la présidence. S’il y avait beaucoup plus de négriers comme moi, on aurait moins de misère.
Il est hors de lui. Personne ne pourra l’arrêter. Je renonce à tenter de le remercier pour tout ce qu’il fait pour ma mère et ma tante. Sachant qu’il est dans ce pays, je pars un peu plus soulagé. Je sais qu’il continuera à prendre soin d’elles. Sa relation avec ma mère et tante Renée n’a plus rien à voir avec moi. Au fond, il est la seule personne à qui je pourrais aisément confier que je pars. Et la seule aussi qui ne m’aurait pas jugé sur un plan politique ou moral. Philippe est un ami. Il n’a pas d’autre critère que l’amitié. Je sais aussi qu’il ne me jugera pas non plus quand il apprendra que je suis parti sans même lui dire au revoir. Naturellement, cela le blessera, mais il finira par comprendre. Je le connais. Ensuite, il fera croire aux gens que je lui avais annoncé mon départ imminent et qu’il avait partagé ma décision. D’ailleurs, c’est lui qui m’avait conseillé de n’en parler à personne. Il faudra que je trouve une façon de lui dire au revoir, sans qu’il se doute que je pars, car j’ai juré à ma mère de n’en parler à personne.
— Philippe, tu sais que tu es un frère pour moi…
— Arrête de répéter ça. Tu me fais frissonner chaque fois que je t’entends parler comme ça. J’ai l’impression que tu vas mourir ou que tu me fais tes adieux.
Il ne croit pas si bien dire.
— Qu’est-ce que tu voulais me dire exactement ? me lance-t-il sur un ton presque brutal.
— Je voulais te remercier pour tout ce que tu fais pour ma mère.
Il me jette un drôle de regard.
— Pourquoi tu me dis ça ? Es-tu jaloux ?
Je tombe des nues.
— Pourquoi serais-je jaloux de toi, Philippe ?
— Tu ne vois pas la tête que tu fais chaque fois que ta mère s’occupe de moi ! Tu pourrais mieux cacher ton jeu.
Bon, il n’y a rien à faire, c’est plus grave que je ne le pensais. Il est en plein délire. Les mécaniques les plus sophistiquées peuvent bien dérailler de temps en temps.
— Peux-tu me déposer à la maison, Philippe ?
Il devient immédiatement rouge.
— Pourquoi tu me demandes ça ? Qui d’autre que moi te dépose chez toi ? C’est ce type que j’attends. J’attends qu’il ait fini de raconter sa salade.
Philippe est le plus grand admirateur de Manu. Pour lui, Manu est le seul vrai prince de ce pays. Alors, pour qu’il parle de Manu en ces termes, il faut qu’il soit très vexé. Cela se voit encore qu’il est ivre de colère mal contenue. Malgré tout, il attend que Manu finisse son monologue pour le reconduire chez lui, à Carrefour, à l’autre extrémité du grand Port-au-Prince. Et ce n’est pas lui qui irait interrompre Manu quand celui-ci est en train de raconter ses histoires interminables qui s’achèvent toujours par un tombereau d’insultes lancées à la tête de ceux qui l’écoutent si sagement. Après une dizaine de minutes de grossièretés, je me lève et me dirige vers lui. Sans dire un mot, je le prends par les aisselles pour le soulever de là où il est assis. Aussi léger qu’un oiseau (il ne mange que très rarement). Je passe ensuite son bras gauche autour de mon cou, et c’est ainsi que je l’emmène à la voiture. Arrivé à la porte, comme il le fait à chaque fois, il se retourne pour saluer une dernière fois ses disciples.
— Manu, Manu, Manu, lance Bibi en courant, tout excitée, derrière nous, tu t’en vas sans même me dire au revoir ?
Elle s’accroche désespérément à Manu, l’embrassant sur tout le visage. C’est l’effet que ce type fait aux femmes ; même soûl mort, il séduit dix fois plus que moi. Quand Bibi finit par le lâcher, elle me fait un clin d’œil complice pour me remercier de m’occuper de Manu à sa place. Elle n’est pas la petite amie de Manu, mais une des prêtresses de son temple. Partout on trouve des filles comme Bibi pour prendre soin de Manu. Elles sont toutes dingues de lui mais, lui, il n’a d’yeux que pour Antoinette. Bien sûr, il fait semblant de ne pas s’intéresser à elle sur ce plan-là, mais je l’ai surpris maintes fois en train de la regarder en catimini. Nous sommes tous plus ou moins amoureux d’Antoinette. Elle est à Madrid en ce moment, chez une amie où elle passe l’été. C’est elle la flamme du groupe que je forme avec Philippe et Manu. Sans elle, on perd notre cohésion.
— Comment va Sandra ? je demande à Bibi.
— Bien, dit-elle rapidement.
Elle semble avoir oublié notre conversation dans le parc. Exit Sandra. En ce moment, elle est branchée sur Manu. Je viens de remarquer qu’elle ne le lâche pas des yeux une seconde. Finalement, c’est vrai ce qu’on dit. C’est bien l’amour, la grande passion humaine. Il bat même le pouvoir au hit-parade des passions. Il n’y a que l’amitié pour lui faire face. Moi, je balance constamment entre ces deux pôles. L’amitié et l’amour. Nous avons tous nos petites misères personnelles, bien locales, qui ne concernent que nous et ceux qui nous entourent. Mais dès qu’on tombe amoureux, on rejoint automatiquement l’universel. Manu s’est installé à l’arrière, ronflant avant même que la voiture ne démarre. Le regard brûlant de Bibi sur Manu. Bibi qui avait l’air, tout à l’heure, au parc, si sûre d’elle, un peu ironique par moments (toute trace d’ironie a disparu de son visage puisque l’amour ne se nourrit que d’innocence), eh bien, elle ne rêve que du jour où Manu se tournera vers elle pour la découvrir enfin. Et moi je ne pense qu’à Lisa.