Le Cri des oiseaux fous
Un minimum d’inconfort
Un minimum d’inconfort (6 h 43)
Je ne me sens à l’aise que dans un minimum d’inconfort. C’est mon seul souci par rapport à ce voyage (je déteste le terme « exil »). C’est que je ne tiens nullement à garder pour le reste de ma vie une identification qui me reliera à ce pouvoir de Port-au-Prince, que je veux justement sortir de mon esprit. Pourront-ils me garantir, là-bas, un minimum d’inconfort ? La petite étincelle de peur qui fait vivre. C’est un drogué qui parle. Je sais, je sais, je suis bourré de contradictions. Je veux filer d’ici pour ne plus avoir à faire face à la mort à chaque coin de rue, et en même temps je me sens incapable de vivre dans un pays où la vie des citoyens semble être réglée sur du papier à musique. Un pays où aucune tragédie ne plane sur la tête de ses citoyens me glacerait le sang. La glace. Le froid du Nord. « Je reviens des giboulées du Nord, et le soleil que j’ai bu là-bas était froid comme la mort », s’exclame le poète René Philoctête à son retour de Montréal. Je suis resté pétrifié la première fois que j’ai lu ce poème (« Ces îles qui marchent »). Voilà ce poète haïtien (un type avec qui j’ai déjà pris quelques verres, pas un poète mort depuis cent ans) qui ramène de son voyage dans le nord de l’Amérique l’idée insoutenable, pour un Caraïbéen comme moi, de la mort par le froid. Soleil froid. Le contraste annonce une tragédie collective. Un peuple dont les pieds restent figés dans la glace. Je n’ai que ce vers pour visualiser mon avenir. Je connais le chaud. Le froid n’est peut-être pas simplement l’opposé du chaud. Je suis ce tiède, dans tous les sens du terme, pris entre le feu du Sud et la glace du Nord. N’y a-t-il pas toujours, et cela, n’importe où, de souterraines tragédies personnelles ? Toute tragédie n’est-elle pas forcément personnelle, même quand elle devient un drame collectif ? Antigone, c’est d’abord le drame personnel d’une jeune femme du nom d’Antigone. Quand un tonton macoute vous pourchasse avec un . 38 à cause de vos opinions, est-ce une tragédie personnelle ou une tragédie nationale ? Qui est le plus en danger, dans une telle situation, vous ou votre pays ? C’est le genre de devinettes qu’on ne vous pose que dans les pays pauvres. Le Sphinx, dans ce cas-là, c’est le dictateur. Voilà une situation détestable : votre mort ne vous appartient pas. La chose la plus intime devient une affaire publique dans un pays où la mort est la chasse gardée du pouvoir. C’est pourquoi il y a si peu de cas de suicide en Haïti puisque c’est le gouvernement qui s’occupe de votre mort. L’État arrête, interroge, emprisonne, torture, fusille. En droite ligne. Le suicide suppose un divorce, une irréconciliation entre soi et soi-même. L’individu n’existant pas, ici, un tel divorce devient impensable. La quête inlassable de mon individualité me pousse à choisir un pays avec un taux de suicide très élevé. En même temps (on ne peut pas échapper totalement à sa culture), je sens que j’aurai du mal à vivre dans un pays où votre mort ne dépend que de vous (accident, maladie, suicide). Votre vie s’y réduit à votre simple personne. Hé là ! mais c’est ce que j’ai toujours voulu ! Avoir la garde de ma vie et la maîtrise (si possible) de ma mort. Mourir simplement parce que j’aurai rendu mon dernier souffle après une longue vie. C’est ce qui arrive, je pense, à des millions de personnes dans le Nord. Alors pourquoi ce doute, cette interrogation, cette hésitation ? Je sens que quelque chose ne va pas. Qu’est-ce qui ne va pas, mon vieux ? Bon, je n’arrive pas à faire un choix définitif entre la vie risquée d’ici et le confort possible de là-bas. Ici, on parle sans cesse de la mort. Là-bas, on parle sans arrêt de la vie. Parler de la mort me fait vivre plus intensément, tandis que je trouve un peu ennuyeux de parler tout le temps de la vie. La vie, il me semble qu’il faut plutôt la vivre. C’est inquiétant de passer tant de temps dans l’organisation de sa vie. Ah ! la question du temps. Quand on a trop de temps devant soi, on perd le spasme de la vie. Gasner, qui est mort à vingt-trois ans, n’a pas eu le temps de s’asseoir sur un banc, comme moi maintenant, pour réfléchir sur la vie. Je me souviens d’avoir lu, une fois, dans un magazine international cette étrange expression : « l’art de vivre ». Qu’est-ce que cela peut bien être ? Un tel art est-il possible ? Je peux à la rigueur comprendre l’art de mourir. Ou l’art de jouer à cache-cache avec la mort. Mais l’art de vivre, c’est quoi ? Cela doit être un très vieil art, bien rodé par les siècles et les générations successives dans ces pays où l’on a depuis longtemps réglé le problème du manger et du boire. En quoi cette histoire me concerne-t-elle ? Pourrai-je apprendre à bien vivre ? Où est l’improvisation ? Quelle est la part de la surprise ? Quelle place fait-on à la douleur ? Je ne prends nullement la défense de la douleur. On finira par l’éliminer, et je ne m’en plaindrai pas. Je me sens un peu hésitant à choisir entre le grand désordre de la vie d’ici et l’ordre de ceux qui considèrent la vie comme un art. Je parle, je parle, simplement parce que je commence à avoir plus peur de l’inconnu incolore et inodore que de l’effroyable connu si touffu et nauséabond (les vagues d’odeurs suffocantes venant de la foule en sueur, de sels humains, de la boue noire et puante, des eaux usées des égouts à ciel ouvert). Un ami m’a soufflé que si, ici, l’eau de Cologne a une odeur de sang, là-bas, même le sang a une odeur d’eau de Cologne. Le sang de mon frère depuis ce midi. Rien ne dit que je dois quitter ce pays où n’importe quelle tuile peut vous tomber sur la tête à n’importe quel moment. Choisir entre une balle dans la nuque tirée à bout portant et un cancer de la prostate… Qui aurait cru que j’aurais à faire face, un jour, à un tel dilemme ! Il y a à peine vingt-quatre heures, ma vie était plutôt simple. Je me contentais de dériver dans cette ville étrange et mystérieuse que je ne suis jamais parvenu à maîtriser, tout en notant mentalement les petits faits absurdes du quotidien. Chronique d’un promeneur solitaire. Je passais le reste du temps à flirter avec les jeunes comédiennes du Conservatoire d’art dramatique, à discuter sans fin avec Gasner de la fine frontière qui existe entre la vie et la mort dans ce curieux pays (le rire sarcastique de Gasner), à dévorer un bon plat de spaghettis au poulet chez Beau-bœuf avant d’aller terminer le repas en face, au Daddy’s Bar, par un grand verre de jus de papaye, pour finalement rejoindre quelques copains au Brise-de-Mer, où je finirais, sur un coin de la table, par griffonner mon article. Généralement, ce n’était qu’en rentrant, à l’aube, que je croisais ma mère qui courait assister à la messe de quatre heure à l’église Saint-Gérard. Tout cela sans jamais perdre conscience que les grands fauves chassent de préférence la nuit. Les prières de ma mère m’accompagnent partout. Des fois, durant mes pérégrinations nocturnes, il m’arrivait de passer près de la maison et de voir son ombre sur la galerie, toujours assise dans le même coin, près du massif de lauriers-roses. Je sais qu’elle ne dort jamais depuis que j’ai pris l’habitude de vivre la nuit. J’aurais bien aimé rentrer tôt, comme font tous les bons fils, mais la nuit m’attirait trop fortement. L’alcool de la nuit. J’aime sa couleur, son odeur, ses ombres, ses cris, ses éclats de rire, ses terrifiants hurlements. J’aime tout de la nuit. Même le danger, que je sais constant. J’aimais l’idée d’être une proie dans la nuit de Port-au-Prince. Je marchais tranquillement tout en sachant qu’un léopard m’épiait derrière chaque fourré. Le ciel étoilé, le chant incessant des cigales, les arabesques des lucioles dans le noir. Dans ce paysage naïf, sentant l’ilang-ilang, chaque individu que l’on croise peut être le messager de la mort.