Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 6 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

L’hommage du peuple

— Un tonton macoute m’a appelé pour revendiquer le meurtre et me menacer en même temps.

— Où est-il ?

— À la morgue.

— J’y vais. Quand vas-tu annoncer la nouvelle ?

— C’est toi que j’attendais… Qu’est-ce que tu vas faire à la morgue ? On ne peut plus rien faire pour lui. C’est fini.

— L’as-tu déjà vu toi ?

— Non, dit Marcus.

— Il faut que je le voie. Il n’est pas mort tant que je ne l’ai pas vu. C’est peut-être de la propagande. Ils annoncent sa mort et si tu ne réagis pas, ils le tuent le lendemain.

Sourire triste de Marcus.

— Non… Il est mort.

— Comment peux-tu en être si sûr ?

— J’ai un contact à l’hôpital. Selon lui, ils ont joué au baseball avec sa tête.

— J’y vais.

— Fais attention. Ils ont sûrement placé des espions là-bas pour identifier toute personne qui arrive à la morgue. Selon un contact que j’ai au Palais national, ils sont complètement dépassés par les événements.

— Depuis le temps, ils doivent bien me connaître. Ils savent que je ne me mêle pas de politique.

— Des conneries ! Leur règle est simple : tous ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux.

— Je file… Laisse-moi le temps d’arriver à l’hôpital avant d’annoncer la nouvelle. Je ne tiens pas à avoir la foule autour de moi quand je vais le voir.

— Je ne peux pas te donner plus de sept minutes. Je dois faire mon premier flash exactement dans sept minutes.

— D’accord.

 

L’hommage du peuple (2 h 03)

Nous sommes près d’une dizaine de personnes à bouillir littéralement dans cette cuve montée sur quatre roues. Taxi déglingué. Un énorme trou au plancher par où je vois l’asphalte. L’odeur du goudron en train de fondre au soleil. Les gens causent, comme toujours, des mêmes problèmes dans tous les taxis de Port-au-Prince. Le prix exorbitant du riz, le prix élevé des médicaments périmés, le prix incroyable du loyer, le prix absurde de l’électricité. Prix, prix, prix, prix. L’argent, l’argent, l’argent, l’argent. Le chômage, le chômage, le chômage. Quelle vie ! Personne ne dit un mot à propos de la grève de Ciment d’Haïti. Ce serait dangereux d’en parler avec des inconnus. La presse en parle très peu, d’ailleurs. Marcus le fait régulièrement dans son journal de 13 heures. Et Gasner, qui couvrait jusqu’à ce matin la grève pour notre hebdomadaire. La semaine dernière, il s’était fait photographier avec les grévistes devant la grille d’entrée de l’usine, ce qui avait provoqué la colère de Marcus. « Ce n’est plus du journalisme, c’est du militantisme », lui avait lancé Marcus. Ce à quoi Gasner avait répondu qu’il n’a jamais prétendu faire du journalisme, et qu’on ne peut pas faire du journalisme dans un pays où les gens crèvent de faim et de peur. « Dans ce cas, lui a craché un Marcus rouge de colère, tu dois te protéger mieux que ça parce qu’en ce moment tu n’es qu’une cible vivante. » Gasner a ri car il aimait bien l’idée d’être une cible mobile. Comment discuter avec un type qui se moque de la mort ? Le chauffeur de taxi allonge la main droite vers le bouton de la radio et, soudain, la voix de Marcus (une diction presque métallique à force de précision) annonce la mort du jeune journaliste. Un courant d’air glacial traverse cette cuve pourtant fumante. Le chauffeur du taxi freine brusquement au beau milieu de la rue Monseigneur-Guilloux. Comme ça. La voiture reste une longue minute immobile au milieu du carrefour. Étonnement. Aucune des voitures qui nous suivaient n’a klaxonné, ce qui est incroyable dans un pays où les chauffeurs ne communiquent qu’à coups d’avertisseur. La voiture repart sans que personne ne commente la nouvelle, ce qui est totalement anormal dans un pays où le moindre fait divers est passé au peigne fin. Simplement un silence assourdissant. Les images choquantes du texte bref et cinglant de Marcus pour annoncer la mort de Gasner ont atteint leur cible. On a tous l’impression, en écoutant Marcus, d’assister en direct à l’exécution de ce jeune homme de vingt-trois ans (nous avons le même âge) tué à cause de son idéal de justice et de liberté. « Sa liberté, poursuit Marcus, était liée à celle des autres. Et cette liberté était d’abord, pour ce journaliste, celle de l’information. » On entendrait voler une mouche dans le taxi. Les mâchoires serrées, ils écoutent. Et Marcus qui n’arrête pas de leur taper sur la gueule comme un boxeur enragé. Ses phrases sèches partent comme des projectiles pour s’enfoncer dans la chair des auditeurs. Pas un cri, même étouffé. Je suis sûr que Gasner aurait tout donné pour entendre son oraison funèbre, et surtout pour assister à l’hommage que lui rend son peuple. Un hommage muet. Un discours sans bruit. Tout est vécu jusqu’au fond. Aucun spectacle. Uniquement du vrai. Tous ces gens qui, il y a quelques minutes encore, semblaient englués dans le puits noir et huileux de leurs peines et misères, les voilà brusquement forcés de penser à autre chose qu’à leur drame personnel. On avait dans ce taxi minable, il y a à peine quelques minutes, un groupe de gens misérables, et voilà maintenant une nation souffrante. Un peuple en peine. Une collectivité pensante. Sacré Gasner ! Il a réussi enfin son coup. Le prix même pour un tel hommage n’était-il pas trop élevé (se faire fracasser le crâne par des tueurs sadiques) ? Musique. Pas la musique de circonstance. Plutôt du rara. Un rara bien pigmenté (avec bruits de sifflet, de fouet et de vaccines) qui met des fourmis aux jambes. Alors pourquoi personne ne fait bouger son corps ? Pourquoi ne danse-t-on pas dans le taxi ? Price-Mars a pourtant bien dit que c’est un peuple qui danse et qui chante, qui pleure et qui rit. Pourquoi ne parlent-ils pas ? Généralement, même dans des cas très graves, la conversation reprend toujours après un moment. La vie individuelle reprend ses droits. On recommence avec les histoires personnelles. Le fils qui se marie alors qu’on n’a pas un sou vaillant, la nièce qui va à New York, les rhumatismes de celui-ci, le mal de dos de celui-là (on commence toujours avec les hors-d’œuvre avant de passer au plat de résistance), on signale en passant que le mari est en prison et la fille en train de crever à l’Hôpital général parce qu’il n’y a rien dans cet hôpital, et ça finit toujours par le prix de la nourriture qui devient chaque jour hors de portée des honnêtes gens. La mort de Gasner leur a cloué le bec. Pas un mot. Des visages longs comme des jours sans café. Quelque chose de vraiment grave vient de se passer si on arrive même à oublier la chaleur insupportable qu’il fait dans ce taxi déglingué. Le peuple est hébété. Son enfant chéri vient de crever comme un chien sur cette plage, à Braches, près de Léogâne. Une ville sous le choc.