Le Cri des oiseaux fous
La raison du pouvoir
La raison du pouvoir (1 h 25)
J’ai trouvé mon repas (une banane verte bouillie, une bonne tranche d’avocat et cette montagne de riz arrosée d’une sauce piquante de poisson) à la bonne place, près de la fenêtre. Ma mère sait que j’aime regarder le ciel en mangeant. Un morceau de ciel bleu en guise de dessert. D’un bleu si pur que ça me fend le cœur. J’ai brusquement envie de pleurer, sans raison. Pas une trace de nuage aujourd’hui.
Ma mère est toujours à la même place.
— Tu as mangé, chéri ?
— Oui, maman.
J’ai vingt-trois ans, mais ma mère me parle comme si je n’en avais que cinq.
— Tu sors ?
— Je vais voir ce que Marcus me voulait…
— Ne rentre pas trop tard.
Je ne dis rien. Elle sourit. Je regarde ses belles mains aux doigts longs et si fins. Ma mère voue un soin particulier à ses mains. Simplement à les regarder, je peux savoir si ma mère est inquiète. Dans ce cas, elle n’arrête pas de pianoter sur l’accoudoir du fauteuil tout en regardant devant elle d’un air vague.
— J’ai vu M me Lucien hier, et elle m’a dit que le mauvais temps est revenu, qu’il faut faire bien attention ces jours-ci…
Je m’assois un moment sur le petit banc, juste en face d’elle. J’aime bien ces conversations improvisées avec ma mère, et je sais qu’elle y prend énormément de plaisir. Une façon de penser à autre chose qu’à ses problèmes personnels. Faut pas imaginer une conversation à bâtons rompus pleine de rires, de confidences et de complicité, ce n’est pas du tout notre genre. Ma mère et moi, et sur ce point nous sommes pareils, détestons afficher publiquement nos émotions. Ma mère passe la majeure partie de son temps, depuis l’exil de mon père, dans l’étrange univers des lauriers-roses, tandis que moi, je n’arrête pas de ruminer des réflexions. Des fois, l’après-midi, comme ça, si je n’ai rien d’autre à faire, nous restons ensemble sur la galerie, sans parler, pendant de longs moments. Un peintre, Philomé Obin par exemple, aurait pu faire notre portrait dans cette position. Comme à son habitude, le vieux peintre aurait donné un titre juste et simple à son tableau, et l’aurait écrit sur la toile même : La mère et le fils, moment intime. me Aujourd’hui, c’est une mère inquiète qui me parle. Elle a vu M
Lucien hier et cela l’a troublée.
— Maman, Mme Lucien te raconte la même chose chaque fois que tu la vois… Elle veut simplement te montrer qu’elle garde encore quelques liens dans les hautes sphères du pouvoir.