Le Cri des oiseaux fous

Dany Laferrière · Chapitre 53 sur 59

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Le Cri des oiseaux fous

La mariée était en rouge

La mariée était en rouge (4 h 27)

La prostituée, debout devant la robe de mariée, commence à se déshabiller. Personne ne la remarque. Peut-être qu’elle a l’habitude de se déshabiller ainsi ici. En tout cas, elle a l’air complètement perdue, comme un zombie. J’observe son profil dur. Je passe mon temps à observer. J’observe les gens, les animaux et les objets. Je suis une caméra qui enregistre tout ce qu’elle capte. Ses mâchoires serrées. Elle est complètement nue maintenant. Elle s’est déshabillée si discrètement que personne ne remarque sa nudité. Les gens continuent à boire et à bavarder, comme dans n’importe quel bar du monde entier. Le bar de l’hôtel. Elle se balance de droite à gauche. Un joyeux rire éclate du côté de la porte d’entrée. Sonny Borge s’en va, suivi d’un groupe parmi les plus fêtards. Soudain, elle s’élance contre la vitre de l’armoire de toutes ses forces. Un bruit sec. Les têtes se tournent enfin de son côté. Elle pénètre dans l’armoire, s’empare de la robe de mariée et la passe avec une grâce étonnante. Les gens sont tétanisés. Elle se retourne vers nous afin de sortir de l’armoire. Oh ! le sang. Du sang partout. Sur son visage complètement tailladé. Sur la robe devenue toute rouge. Elle traverse la salle plongée dans un silence de mort. La foule s’écarte pour la laisser passer. La mariée en rouge. Elle franchit enfin la porte dans sa robe de mariée avec un sourire radieux. C’était la seule façon d’avoir cette robe qui la fascine depuis si longtemps. À force de rester enfermée dans l’armoire, la robe devenait jaune. La vraie couleur de la prostituée, c’est le rouge. Le rouge de l’amour vif. Un amour au singulier. Elle n’a pas trouvé de marié, mais elle a la robe. Les gens dans la salle : il n’y a plus ici de tontons macoutes, de léopards, de délateurs, de maîtresses d’officiers dégénérés, d’épouses d’opposants en prison, de prostituées de première, de deuxième ou de troisième classe, de tueurs, il n’y a plus rien de tout cela, simplement des gens, étonnés, complètement sous le choc. On peut bien être habitué au sang mais rester impressionnable, surtout par l’aspect théâtral d’un tel événement. Tout le spectacle : le visage spectral de la prostituée, la robe couverte de sang, la démarche lente et solennelle de la mariée vers la sortie. Tout cela nous a fait basculer pendant trois minutes et vingt-huit secondes dans un monde parallèle. Brusquement, je me sens épié. Mon corps a reçu le message avant mon cerveau. Quand cela vous arrive dans une jungle, cela indique que vous êtes en très grand danger. J’avais baissé ma garde, à cause de la scène. Je situe le félin. Il me regarde avec insistance. Je garde les yeux fixés au sol, sachant bien que ce n’est pas du tout ce qu’il faut faire. Je n’arrive pas à bouger. Pris dans la toile d’araignée. Du coin de l’œil, je le vois qui se déplace dans ma direction. Je vois ses chaussures. La porte n’est pas trop loin mais, si je fais le moindre geste, il m’abattra illico. Il s’arrête à trois pas de moi. Peut-être que c’est la fatigue qui me fait délirer. Au fond, je n’ai pas quitté mon lit. Ma mère dort dans la pièce à côté. Je n’aurais qu’à l’appeler pour qu’elle accoure avec une compresse d’eau froide qu’elle poserait sur mon front, ce qui ferait descendre la fièvre. Non, je suis véritablement au King Salomon Star, le quartier général de la racaille d’un des pouvoirs les plus corrompus de la planète. Je fais semblant de m’intéresser à une photo de Papa Doc. Voilà un truc qu’il ne fallait pas faire. Personne ici ne s’intéresse à ces photos punaisées au mur. Tous portent Papa Doc dans leur âme. Ils sont possédés par Baron Samedi, le maître des cimetières. Il faut être un touriste ou un espion d’un autre camp pour regarder ces photos. Pourquoi, dans les cas extrêmes, on s’obstine toujours à faire ce qu’il ne faut pas faire. Je le sais pourtant très bien ce qu’il faut faire. Je le sais, mais je n’arrive pas à bouger. Qu’est-ce que je devrais faire maintenant ? Je devrais me diriger droit vers lui, le frôler même, en passant, et prendre ensuite n’importe quelle direction opposée à la porte de sortie afin qu’il voie bien que je n’ai aucune intention de m’enfuir, pour ensuite me mêler à un groupe de personnes que je pense beaucoup plus importantes que lui (ce n’est qu’un délateur) et, d’une manière ou d’une autre, attirer l’attention sur moi en riant très fort à la plus banale plaisanterie, jusqu’à ce qu’il se dise que j’ai peut-être un protecteur ici. D’ailleurs, qu’est-ce que je ferais ici, dans la gueule du loup, si je n’avais pas dans la pièce un puissant protecteur ou un amant ? Voilà, c’est ça, un amant. C’est le genre de rapports qu’ils comprennent bien. Mais je n’ai pas bougé de mon coin. Je sens déjà son souffle dans mon cou.

— Je t’ai déjà vu, toi.

— Moi ?

— Oui, toi. Et je sais où je t’ai vu ! Tout à l’heure, à la station de radio. Tu étais avec Ézéquiel.

Il rit. Un rire de coyote. Je ne dis rien. Tout est de ma faute, j’aurais dû écouter Choupette. Pourquoi suis-je resté ? Je me souviens que, tout petit, quand je faisais un cauchemar, je ne me réveillais pas en pleurant comme les autres enfants, je restais dans le mauvais rêve jusqu’à la fin. Je tenais à savoir comment il finirait. Le lendemain, je racontais mon cauchemar à ma mère et ça la faisait tellement frémir qu’elle me demandait d’arrêter mon histoire. Je lui disais que, moi, j’avais tout vu, et elle me regardait avec des yeux étranges, comme si elle avait senti que quelque chose n’allait pas chez moi, que son fils était différent des autres parce qu’il voulait aller au bout de ses cauchemars.

— Ton ami Ézéquiel est à la fête.

— Quelle fête ?

La question m’est sortie spontanément de la bouche.

— La fête à Fort-Dimanche. T’inquiète pas, tu vas venir avec moi.

Je pensais me cacher ici (quand tu veux perdre une aiguille, tu la mets dans une boîte d’aiguilles), dans l’œil du cyclone. C’est le meilleur endroit où se tenir quand la tempête fait rage. Le point le plus calme. Le centre de l’œil. Et il faut faire attention parce que, de temps en temps, il arrive à l’œil de bouger et alors on se retrouve au centre de la tempête sans y être préparé. Le gardien me prend par le col et m’emmène avec lui. Personne ne fait attention à nous. Au moment où nous allons franchir la porte, j’entends un bruit de pas.

— Il est avec moi, dit une voix derrière nous.

Je me retourne. C’est le Frère-de-la-nuit que j’ai vu hier après-midi.

— Comment ça ? demande le gardien, tremblant de rage contenue.

— Je dis qu’il est avec moi.

Son ton est sec. L’autre me tient toujours par le col.

— Je ne sais pas de quoi tu parles. Je l’ai vu cette nuit avec Ézéquiel. Je le jure. Je l’ai vu de mes yeux.

— Je le sais, dit calmement le Frère-de-la-nuit. C’est moi qui lui ai demandé de surveiller Ézéquiel.

— C’est mon territoire.

— C’est Mme Max qui m’a demandé de m’occuper de ça.

Ils se regardent un long moment. Finalement, l’autre consent à me lâcher mais change d’avis au dernier moment :

— Non, on va aller tous ensemble à Fort-Dimanche afin de tirer cela au clair avec M me Max.

Je frémis à l’idée de comparaître devant la maîtresse des douleurs. Notre-Dame-de-la-Torture. Ses exploits sont connus de tout le monde. Elle n’a pas hésité à fourrer un rat vivant dans le vagin d’une femme enceinte. À l’époque, elle venait d’arriver à Fort-Dimanche, comme directrice des enfers, et elle voulait prouver aux hommes de la prison (gardiens comme prisonniers) qu’elle n’était pas à ce poste à cause de son joli cul (en effet, elle est considérée, même par ses plus farouches adversaires, tant du côté du pouvoir que de l’opposition, comme l’une des femmes les plus troublantes, du point de vue strictement sexuel, de l’univers de la dictature). Malgré ce titre, elle entendait mériter sa nomination de chef de la plus sauvage bande de tueurs du pays. M me Max aime par-dessus tout faire claquer ses talons aiguilles dans les mares de sang des prisonniers durant les interrogatoires nocturnes. Son parfum fétiche est L’Air du temps de Nina Ricci. Le prisonnier qui le respire de près respire sa mort, car la dame ne vous approche de si près qu’au moment de donner le coup de grâce. Et le coup de grâce est son privilège exclusif. Une mort parfumée lui semble être le cadeau ultime offert à un opposant dont elle admire le courage. On arrive à deviner son sort, et surtout l’estime qu’elle vous porte, au parfum qui flotte dans la salle de torture. Heure bleue de Guerlain n’annonce rien de bon. Florida, un parfum très bon marché, exprime son mépris pour un prisonnier. Quand Papa Doc l’invite à une cérémonie vaudou dans les sous-sols du Palais national, son mélange d’élégance raffinée et de brutalité primitive crée à lui seul la terreur sacrée qui s’empare de la plupart des gens à la simple évocation du nom de cette femme. Elle arrive en troisième position dans l’ordre diabolique, justement précédée de Papa Doc et de Luc Désir, un cran au-dessus de Bobo et de Boss Peintre, et laissant nettement en arrière le boulanger Lorius Maître. Luc Désir a atteint la gloire parce que, paraît-il, il n’arrête pas de lire la Bible, même dans les chambres de torture. Sa Bible est maculée de gouttelettes de sang, car son plus grand bonheur dans la vie, c’est de voir gicler le sang quand il frappe le prisonnier au front avec la crosse de son revolver. Papa Doc, lui, n’a pas besoin de présentation, mondialement connu pour avoir créé — avec quelques maçons, un boulanger, un peintre en bâtiment, deux épiciers, une épouse délaissée et quelques maîtresses, deux ou trois évêques catholiques, quelques pasteurs protestants, un sénateur américain, une bonne douzaine de prêtres vaudou, des prostituées, des bourgeoises, des intellectuels de la classe moyenne, et quelques centaines de milliers d’affamés à qui il a fourni un uniforme vert olive, une paire de lunettes fumées et un revolver détraqué — l’organisation la plus ouvertement diabolique du XXe siècle, naturellement, bien après le nazisme (Hitler est son idole). Papa Doc a déclaré une fois, le plus sérieusement du monde : « Je suis le peuple haïtien. me » Ce qui distingue M Max des autres, c’est le vent intempestif d’élégance (tailleur Chanel et parfum de prix) qu’elle a fait souffler au-dessus de la puanteur de Fort-Dimanche. Fort-Dimanche se trouve près de la plage. La mer pénètre, à marée haute, jusque dans les cellules, pour laisser dans la prison, lorsqu’elle se retire, la boue et les crabes carnivores, mangeurs de chair humaine. Mais ce qui étonne, chez Mme Max, c’est que cette élégance si contrastante avec son milieu de travail n’ait en rien amoindri l’admiration teintée de crainte que lui vouent ses collègues et ses subordonnés. Pour simplifier les choses : Bobo fait peur parce qu’il tue, souvent sans raison. M me Max fait peur même quand elle ne tue pas.

— D’accord, dit froidement le Frère-de-la-nuit. Allons-y tout de suite. Tu expliqueras à Mme Max pourquoi tu as osé contester ses ordres.