Le Manoir aux roses
Dédicace
Pour Marjorie, Beverley, Gill et toutes mes autres roses
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MABS
Londres, 1895
L’ÉCHELLE MÉTALLIQUE FIXÉE AU MUR DU PUITS à glace trembla lorsque Mabs la descendit, le cœur un peu plus lourd à chaque nouveau barreau. À douze mètres sous terre, elle sauta et se retrouva plongée dans l’obscurité jusqu’aux genoux. Le froid, vert piquant et acéré, traversait sans pitié la chemise et la veste dans lesquelles elle s’était enveloppée et même l’écharpe en laine qu’un des garçons du quai lui avait prêtée. Elle l’avait enroulée plusieurs fois autour de son cou et du bas de son visage, mais cela n’empêchait pas le froid de s’y infiltrer.
Elle fut très vite rejointe par trois autres manœuvres, des garçons bien sûr qui, d’un bref hochement de tête, saluèrent à la cantonade. C’était un étrange monde crépusculaire. Les cris et les fracas des quais du canal au-dessus d’eux leur parvenaient étouffés et lointains. Les piles de glace se dressaient, hautes et silencieuses, et Mabs ne pouvait s’empêcher de penser qu’elles l’observaient. Elle avait l’impression d’être en plein cauchemar. En toute logique, elle devrait se réveiller en sursaut, profondément soulagée de constater que ça n’avait rien de réel. Mais c’était réel.
À son arrivée au travail ce matin-là, elle avait eu la désagréable surprise d’apprendre qu’elle serait envoyée dans les puits à glace – les ombres, comme on les surnommait. Pour couronner le tout, ce n’était même pas la saison. La glace arrivait de Norvège en hiver, par montagnes scintillantes attachées aux barges à l’aide de cordes, avant d’être descendue dans les ombres. En été, elle était remontée de nouveau, chargée sur des charrettes et livrée chez les riches. D’habitude, en octobre, on ne risquait pas de s’y coller. Mais cette semaine, il faisait chaud et ensoleillé, avec un ciel bleu d’azur. En raison de cette explosion estivale tardive, les propriétaires des grandes demeures souhaitaient servir des sorbets à leurs invités et les vendeurs de crème glacée avaient décidé de garder leurs stands ouverts un peu plus longtemps. Mabs et les autres devaient donc aller chercher ce qui restait au fond du puits.
Ils regardèrent autour d’eux pour savoir par où commencer. Leur tâche consistait à rapprocher les énormes blocs verdâtres des pinces géantes suspendues au bout d’une grosse chaîne fixée une douzaine de mètres plus haut. Ils se mirent à l’ouvrage, Mabs et deux des garçons poussant l’amas de glace récalcitrant de toutes leurs forces tandis que le troisième, un grand gars à la tignasse couleur paille, les guidait et tirait la chaîne aussi près d’eux que possible. Une fois le bloc bien positionné, ils y accrochaient solidement les pinces avant de crier à Louis le Suisse de le hisser. Pendant qu’un bloc était emporté, ils concentraient aussitôt leur attention sur le suivant.
La plupart des ouvriers qui s’occupaient habituellement des glacières avaient rejoint leur pays natal – la Suisse, l’Italie, la France. Ceux qui n’avaient pas vraiment d’attaches travaillaient sur les canaux à l’année. On leur donnait toutes sortes de surnoms : Frenchie, Tête d’Ail, Rital, sans tenir compte de leur véritable nationalité. Hormis cela, ils s’intégraient plutôt bien. Mabs, elle, aurait du mal à trouver sa place si jamais les autres apprenaient son secret.
Déjà chétive en temps normal, elle n’avait pas l’étoffe d’un manœuvre ; or la nourriture était peu abondante en ce moment. Mais p’pa s’était effondré de chagrin quand m’man était morte près d’un an plus tôt, et Mabs avait six petits frères et sœurs. Il fallait bien que quelqu’un gagne de l’argent, alors elle s’habillait en garçon, cachait ses cheveux sous une casquette et se faisait appeler Mark.
Au travail, elle gardait ses distances. Elle ne profitait par conséquent pas du badinage joyeux qui apportait un peu de réconfort aux ouvriers, tant elle craignait d’être découverte. Elle évitait donc de se faire remarquer, poussait les blocs de glace, et gardait le silence pendant que les garçons brisaient la monotonie de leurs rires et de leurs plaisanteries. Ses collègues ce jour-là s’appelaient Big et Mikey, et l’autre Kipper, comme le hareng fumé. Dans son intérêt, elle espérait qu’il s’agissait d’un surnom. De toute façon, se faire des amis n’avait pas grand intérêt. Les ouvriers se voyaient assigner leur poste par roulement, de cargaison en cargaison, en fonction des besoins. On ne faisait jamais partie bien longtemps de la même équipe.
Toutes sortes de marchandises empruntaient le Regent’s Canal – bois de charpente, céréales, arsenic, fumier –, mais la glace était celle que Mabs abhorrait par-dessus tout : elle était glissante quand il fallait qu’elle soit stable, collante quand il fallait qu’elle glisse, et globalement déplaisante.
Quelques heures plus tard, ses bras et ses jambes tremblaient ; ses pieds, à l’intérieur de ses bottes usées, étaient complètement engourdis. Ses forces négligeables ne l’aidaient même plus. L’épuisement, le froid et la pénombre émoussaient ses sens. Tandis qu’un énième bloc de glace se faisait hisser et emporter loin d’eux, Mabs s’adossa contre le tas restant avec un grognement, le visage levé vers le ciel lointain. Elle ferma les yeux, exténuée.
Venant de là-haut, un bruit métallique soudain et un cri horrifié tirèrent Mabs de sa torpeur ; lorsqu’elle ouvrit les paupières, elle vit un bloc d’un quintal et demi tomber comme un rocher. Les garçons, plus vifs qu’elle, s’écartèrent d’un bond, mais elle ne parvenait pas à bouger. Sa stupéfaction face à cette masse énorme qui fonçait droit sur elle était bien trop grande. L’instant d’après, elle fut poussée sur le côté et se retrouva à plat ventre, coincée entre la glace froide et un corps chaud. Elle sentit ce corps tressaillir lorsque le bloc s’écrasa avec fracas au sol, projetant des poignards de glace dans toutes les directions. Puis tout s’arrêta. Le puits retomba dans un silence inquiétant et Mabs fut libérée du poids qui pesait sur elle. Elle se tourna sur le dos. Puis elle se leva. Elle avait les jambes en coton, mais elle ne pouvait pas rester allongée là ; elle gèlerait.
L’un des garçons – Kipper – l’avait sauvée en la jetant à bas. À présent, il se tenait devant elle, l’air incrédule, ses cheveux couleur paille dressés sur la tête.
« Tu bougeais pas ! s’écria-t-il.
— J’en étais incapable », répondit-elle.
Louis le Suisse descendit précipitamment l’échelle, bredouillant des excuses, terrifié à l’idée d’avoir tué quelqu’un. Les autres se montrèrent ; tous allaient bien sauf Big. L’un des poignards de glace s’était planté dans sa jambe, et Louis le Suisse dut l’aider à sortir du puits. Mabs le regarda disparaître par l’ouverture, aperçut la traînée de sang qui dégoulinait de l’échelle. Elle se sentit mal.
« Hé ! »
Un mugissement furieux retentit là-haut : le contremaître, venu leur jeter un regard noir et voir ce qui se passait.
« Je ferais mieux d’employer des foutus singes ! cria-t-il, crachant au fond du puits. Rangez-moi ça, réglez le problème. On va pas gâcher. Foutez-la dans des seaux et remontez-la. Magnez-vous !
— Allez, fit Kipper. On y retourne.
— Attends ! s’écria Mabs. Tu m’as sauvée ! Merci.
— Pas la peine de me remercier, Faut bien s’entraider comme on peut par ici », lança-t-il par-dessus son épaule avant de sauter au niveau inférieur et de commencer à ramasser des éclats de glace.
Mabs tremblait comme une feuille, sous le choc. Mais que pouvait-elle faire d’autre que de l’imiter ?
Bien plus tard, Mabs se traîna jusque chez elle ; ses pieds éraflèrent le sol dur du chemin de halage puis les pavés de Clerkenwell et enfin les rues sordides de Saffron Hill. Une pluie fine commençait à tomber et la nuit violacée se referma autour d’elle pendant qu’elle marchait. Dans les embrasures de portes, des silhouettes sombres se tortillèrent soudain et prirent forme humaine, tendant les mains pour réclamer une pièce ou lançant des remarques déplacées. Mabs garda la tête baissée et son manteau serré contre elle, soulagée de porter des vêtements de garçon. Bien qu’elle ait vécu toute sa vie dans ce quartier moins mal famé qu’avant, elle n’y était pas attachée.
Les hommes de la famille Daley travaillaient dans les canaux de Londres depuis plus de cent ans. Son arrière-arrière-grand-père, Jack Daley, et ses fils faisaient partie de l’équipe qui les avait construits et tous les descendants mâles qui avaient suivi avaient besogné aux quais, à charger et décharger les barges. Quand Mabs était petite, elle trouvait les canaux passionnants. Quand il rentrait, p’pa les régalait avec ses histoires sur la vie au centre de l’univers, où les voies navigables ressemblaient à des routes de grande aventure. Il pensait qu’il s’agissait pour les Daley d’un bel héritage. Mais Mabs croyait savoir à présent ce qu’était l’enfer : non pas un lieu rouge et brûlant plein de gens en train de rôtir mais gris-vert, vide, envahi d’ombres, où d’énormes barges grinçaient sous le poids de cargaisons contre-nature que de puissants chevaux aux muscles bandés s’évertuaient à tirer ; un cadavre flottait même parfois, pâle, dans l’eau épaisse et indifférente.
Elle l’avait échappé belle aujourd’hui, pour sûr. Ils avaient appris par la suite que les pinces avaient tout simplement rompu ; elles s’étaient ouvertes d’un coup avant d’avoir atteint l’ouverture du puits. Des vies dépendaient de situations aussi fragiles que celle-ci. Si le garçon aux cheveux couleur paille n’avait pas poussé Mabs, elle serait morte écrasée, c’était aussi simple que cela. Elle aurait voulu le remercier convenablement. L’accident l’avait abasourdie à tel point qu’elle avait été la dernière à grimper l’échelle éclaboussée de sang une fois le travail terminé. Le temps d’arriver en haut, il n’y avait plus aucune trace de son sauveur.
Il était bien trop facile d’imaginer la tournure qu’aurait pu prendre cette soirée : ses frères et sœurs à la maison, un coup frappé à la porte, l’annonce de la mort de Mabs. Leur sœur bien-aimée disparue, plus personne pour s’occuper d’eux. Elle avait toujours eu conscience de la précarité de cette vie, mais les événements de la journée l’avaient obligée à voir les choses sous un autre angle. Le problème étant qu’il n’existait aucune alternative. Pas pour les gens comme elle.
Mabs quitta Shirley Street et emprunta le passage couvert qui menait autrefois aux écuries. Les Daley vivaient de l’autre côté, dans une des vieilles cours. Dans le coin, on l’appelait Mushroom Court, la cour aux Champignons. Mabs ignorait s’il s’agissait de son nom officiel et même si elle en avait un. Sombre et exiguë, elle était bordée de toutes parts de maisons décrépies. Mabs entra dans l’une d’elles et gravit les marches écaillées qui menaient au deuxième étage. Elle haïssait Saffron Hill. Elle haïssait Mushroom Court. Elle haïssait le canal. Mais lorsqu’elle ouvrit la porte du logis des Daley, elle oublia tout ce qu’elle haïssait et ne vit que les visages qu’elle aimait.
« Mabs ! » cria Jenny, sa première sœur, levant la tête, ravie.
Mabs fronça les sourcils. Jen se fatiguait encore les yeux, occupée qu’elle était à raccommoder pour quelques pence à la lueur faible d’une lampe vacillante. Malgré ses quinze ans, elle plissait des yeux quand elle regardait autour d’elle. Mais ils avaient besoin de cet argent.
Peg, douze ans, posait le dîner sur la table : du pain, du fromage et quelques pommes. Elle décocha un grand sourire à Mabs, révélant ses dents du bonheur.
Après trois filles, p’pa avait tenu à avoir un fils. Âgé de onze ans, Nicky, qui portait le prénom de leur père, était né juste après Peg. Après Nicky il y avait Jem, neuf ans, et Matthew, sept. Nicholas et Maureen avaient décidé que six enfants suffisaient amplement. Pourtant, trois ans plus tard, une autre fille était née. Maureen l’avait appelée Angeline.
Angeline s’approcha de Mabs, les bras tendus pour réclamer un câlin. Mabs la prit dans ses bras endoloris et alla ouvrir la fenêtre ; la pièce sentait fort la sueur et les cheveux sales. Mais la fenêtre ne laissant entrer que les odeurs de pot de chambre et de chou, elle la referma. Mieux valait sentir leurs propres odeurs que celles des autres.
Elle se retourna pour les regarder. Comme elle aurait aimé leur apporter plus. Elle ne savait même pas ce qu’il y avait d’autre à leur offrir, mais ils lui étaient précieux et elle désirait ardemment qu’il leur arrive de bonnes choses. Donnez-moi juste une chance, pensa-t-elle avec ardeur. Peu importe ce que vous me donnerez. Je le prendrai.
« P’pa ? » s’enquit-elle.
Nicky secoua la tête :
« Je l’ai pas vu de la journée. »
Le cœur de Mabs se serra. Elle se contenta de hocher la tête. Puis elle posa Angie avec un baiser retentissant sur le sommet du crâne et retira sa veste et sa casquette. Ses cheveux tombèrent autour de son visage ; aussitôt, elle se sentit davantage elle-même.
Ça pourrait être pire, se dit-elle en balayant le logement du regard. À huit dans une seule pièce, ils étaient certes un peu à l’étroit, mais elle connaissait des familles de même taille, voire plus nombreuses, qui partageaient la leur avec deux ou trois autres familles. Au moins cette pièce-ci n’était-elle qu’à eux. Au moins vivaient-ils tous ensemble. Au moins dormaient-ils chaque nuit au même endroit. La cour n’était pas belle, pourtant derrière elle se cachaient des immeubles plus laids encore. Avant la mort de m’man, ils avaient occupé deux pièces dans une cour un peu plus lumineuse ; mais ils pouvaient toujours tomber plus bas, et Mabs était bien décidée à ce que cela ne se produise pas. Néanmoins, si m’man pouvait les voir, elle en aurait sans le moindre doute le cœur brisé.
« Tu te débrouilles à merveille, Mabs, dit Jenny d’une voix douce, lisant dans ses pensées. On va bien, pas vrai les mioches ? »
Les enfants hochèrent la tête avec enthousiasme, comme si la vie à la Cour des champignons n’était qu’un long divertissement.
« J’ai gagné une bataille de marrons, aujourd’hui ! s’exclama le petit Matt, dont le visage était constellé de taches de rousseur.
— Ah oui ? fit Mabs. Mon Dieu, c’est déjà la saison des marrons !
— Ils étaient pas très beaux, poursuivit Matt, les sourcils froncés. Un peu trop petits. Mais dans quelques semaines, je crois qu’ils seront énormes.
— Je le crois aussi. »
Quels anges : si jeunes, ils comprenaient déjà la situation au point de vouloir lui remonter le moral et lui faire croire que leur monde tournait parfaitement rond. Elle les aimait de tout son cœur, voilà pourquoi elle continuait de se rendre au quai encore et encore, même quand elle se sentait prête à tomber. La survie de sept personnes pesait sur ses frêles épaules de jeune fille de dix-huit ans, d’autant plus qu’elle faisait un travail qu’elle n’avait pas légalement le droit d’effectuer. Si seulement p’pa pouvait surmonter son chagrin et retrouver son poste, cela lui faciliterait la tâche. Mais pour l’heure, seule la paye qu’elle touchait au canal empêchait la situation d’empirer de façon dramatique.
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