Le Manoir aux roses
34 – Mabs
MABS
LES JOURS PASSÈRENT et Mabs retrouva un certain bien-être. Mrs Finch et elle sortaient désormais se promener chaque jour ; or, l’air frais et le changement de routine apaisaient beaucoup leur relation. Mabs était persuadée que sa maîtresse serait assez forte et stable pour se rendre au déjeuner chez les Westallen. Elles parlaient peu lorsqu’elles flânaient dans le village ou marchaient dans la lande. Leurs conversations tournaient généralement autour des escapades d’Otty et de ses progrès à l’école. Les questions personnelles et les confidences étaient rares, mais Mrs Finch s’intéressait aux frères et sœurs de Mabs.
« Avez-vous l’intention de les sauver, tous autant qu’ils sont, avec votre salaire ? s’étonna-t-elle. Je sais que mon mari paye bien, mais quand même… C’est une grosse responsabilité.
— Oui, m’dame, on arrête pas de me le dire. Mais de mon point de vue, on doit pas s’aider soi-même sans rien faire pour ceux qu’on aime, si ?
— Non, acquiesça Mrs Finch. Non, en effet. »
À la maison, les leçons de lecture se poursuivirent et Mabs apprenait désormais à écrire aussi. Elle lisait de mieux en mieux ; Mrs Finch lui suggéra d’essayer de lire un roman à voix haute, et elles choisirent L’île de corail.
« La seule chose que j’aurais à reprocher à Mr Ballantyne est que ses protagonistes sont, bien évidemment, des garçons, soupira Mrs Finch, mais j’ai toujours imaginé que c’était moi qui vivais ces aventures, je peux vous l’assurer. »
Mabs sourit et se lança dans sa propre grande aventure : lire son premier roman.
Le fait que Mrs Finch ait le même âge que sa propre mère bien-aimée ne lui avait pas échappé. Elle était à présent la seule présence féminine constante pour Mabs au quotidien, maintenant que m’man était morte. Jamais personne ne remplacerait m’man, et Mrs Finch n’avait absolument rien en commun avec Maureen ; cependant, Mabs commençait à se reposer sur leur camaraderie comme sur une pile de coussins, consciente que ce n’était sans doute pas une bonne idée.
Par une journée pluvieuse de printemps, alors qu’elles étaient assises ensemble, Betsy apporta un billet à Mrs Finch sur un plateau. Elles échangèrent un regard surpris. Mrs Finch ne recevait jamais de correspondance. Elle remercia Betsy et l’ouvrit à la hâte.
« Eh bien, voilà qui est prometteur ! Le message s’adresse à moi mais c’est vous qu’il concerne. Lisez-le vous-même. »
Mrs Finch lui tendit la lettre.
« Vraiment, m’dame ? C’est étrange ! »
Mabs se leva d’un bond, craignant le pire – comme d’apprendre du canal que Nicky s’était noyé ou de Jenny que p’pa avait disparu –, mais il n’y avait là rien de prometteur. Elle remarqua le beau papier luxueux puis le monogramme imprimé en vert olive au bas du message : OW. Son cœur bondit dans sa poitrine.
Chère Mrs Finch,
J’espère que vous vous portez bien. Je me réjouis de vous revoir la semaine prochaine au déjeuner. En attendant, pourrais-je vous emprunter dès que possible votre dame de compagnie, Miss Daley, pour une petite conversation ? J’ai des nouvelles encourageantes concernant un des membres de sa famille. Je serai chez moi tous les après-midi et tous les soirs de cette semaine, elle pourra donc passer me voir quand cela vous arrange toutes deux.
Mes sincères salutations,
Olive Westallen
Mabs, en proie à une immense exaltation, regarda Mrs Finch, dont les yeux noirs brillaient comme si elle se sentait concernée.
« Qu’attendez-vous, Daley ?
— Maintenant, m’dame ? Mais je travaille. Ça me dérange pas d’attendre, je vous jure… »
Mrs Finch éclata de rire.
« Si, cela vous dérange ! Allez-y. J’ai tout autant que vous envie de connaître cette nouvelle. »
Mabs s’emmitoufla donc dans l’élégant manteau que lui avait donné Mrs Finch et grimpa à toute vitesse la pente escarpée qui menait à Polaris House. Elle se retrouva sur le seuil, essoufflée, les cheveux ébouriffés.
Agatha ouvrit la porte ; elle sourit en voyant dans quel état se trouvait Mabs.
« Vous n’avez pas perdu de temps, constata-t-elle. Elle espérait que c’était vous. Entrez, je vous en prie. »
Elle fit entrer Mabs dans l’agréable salon des Westallen. De longs rideaux bleus au motif floral jaune et vert pendaient du plafond jusqu’au sol. De magnifiques peintures à l’huile ornaient les murs : des chevaux galopant dans la campagne, des galions naviguant sur des mers déchaînées, une jeune Olive au regard obstiné. Il n’y avait pas de feu dans la cheminée aujourd’hui ; une fenêtre ouverte laissait entrer une douce brise qui agitait les rideaux. Clover et Olive étaient affalées sur le tapis indien, intensément concentrées sur un jeu étrange.
« Mabs ! »
Clover se leva d’un bond et lui étreignit les jambes avant de se jeter de nouveau sur le tapis.
Olive la salua d’un geste de la main.
« Merci d’être venue si vite. J’aimerais vous accueillir avec l’enthousiasme de Clover, mais je n’arrive plus à me lever. Ma jambe s’est endormie. Je suis vraiment navrée, je ne peux pas abandonner Clover en plein milieu de notre partie, alors que la situation est désespérée ! Asseyez-vous et je tenterai de me redresser dès que nous aurons terminé.
— Mabs ! s’exclama Clover. Venez jouer ! »
Olive fronça le nez.
« Ça ne vous dérange pas ? Ne vous sentez surtout pas obligée. Ce n’est pas l’endroit le plus confortable de la pièce.
— J’en serais ravie, répondit Mabs, prenant allègrement place sur le sol. Sauf que je connais pas ce jeu. Qu’est-ce que je dois faire ?
— Les puces ! cria Clover, plus surexcitée que jamais.
— Vous ne connaissez pas les puces ? s’étonna Olive. C’est un jeu qui connaît un véritable engouement depuis maintenant plusieurs années.
— J’ai entendu Mr Charlie en parler. Mais Mrs Finch n’est pas du genre à jouer. Et avant ça…
— Bien sûr, dit Olive. Eh bien, chaque joueur a une pile de puces, voyez-vous, et le but est de faire sauter les vôtres dans cette coupelle à l’aide de ces gros jetons. Mais vous devez aussi bloquer les puces de votre adversaire en… oui, Clover, tu as raison, une démonstration vaut mieux qu’une explication. »
Elle ajouta, en aparté :
« La coordination de Clover n’est pas encore à la hauteur de sa passion. Les puces finissent toujours par voler dans tous les sens, tels des papillons migrateurs. »
En effet, Clover se mit à propulser ses puces à tout-va, sa petite langue rose se faufilant entre ses dents. Les pions colorés s’envolèrent haut dans les airs, dans la cheminée et même, une ou deux fois, dans la coupelle.
« Nous sommes censées jouer chacune notre tour, ma chérie, rappela Olive d’un ton calme. Laisse Mabs essayer. Bon, Mabs, je suis trop impatiente de vous donner la nouvelle. Pouvez-vous vous concentrer avec toutes ces puces qui volent ?
— Je crois bien », s’esclaffa Mabs, jouant à son tour.
C’était étonnamment difficile et étonnamment drôle. Lorsqu’une de ses puces atterrit dans la coupelle, Olive applaudit :
« Vous êtes douée ! »
Agatha apporta de la citronnade et du gâteau, puis Olive en vint au fait.
« Vous vous souvenez que je vous avais promis de guetter d’éventuelles opportunités professionnelles pour vos frères et sœurs, n’est-ce pas ?
— Oh que oui, répondit Mabs avec ferveur. J’ai prié pour que ça marche. »
Elle fit sauter une puce sur un repose-pieds tout proche.
« Il m’a fallu un moment avant de m’en occuper – Clover a eu beaucoup besoin de moi dernièrement –, après quoi j’ai été déçue car plusieurs de mes connaissances qui emploient des domestiques ne cherchaient personne. »
Olive avala une gorgée de sa citronnade.
« Délicieux. Oh, il y a une puce au fond. Tant pis.
— Puce ! cria Clover.
— Oui ma chérie, bravo. Mais j’ai une amie, du nom de Julia Morrow. Julia est divorcée et les braves gens vertueux de Hampstead ne cachent pas ce qu’ils pensent de sa situation. Pourtant, c’est une femme charmante, Mabs. Elle est très fière, très indépendante et il ne m’est jamais venu à l’esprit que ce pourrait être une solution. Je n’ai fait que mentionner ma recherche en passant. Quelle n’a pas été ma surprise lorsqu’elle m’a confié qu’elle avait songé à embaucher un garçon !
— Un garçon ? répéta Mabs qui, s’étant imaginé le visage ravi de Jenny, dut aussitôt se représenter celui de Jem ou de Matty.
— Oui. Elle affirme n’avoir aucun besoin d’une domestique puisqu’elle est tout à fait capable de cuisiner, de faire le ménage, de coudre… Je crois qu’elle aime s’occuper. Mais elle se sent parfois seule, bien sûr, et entretenir une vieille maison lui paraît difficile. Les châssis des fenêtres à changer, le jardin à apprivoiser et ainsi de suite. Dès que je lui ai parlé des jeunes Daley, elle s’est transformée ! Elle n’aimerait rien tant que d’en prendre un chez elle, où il vivrait et lui servirait d’homme à tout faire et de garçon de courses. Qu’en pensez-vous, Mabs ?
— Ça m’a l’air d’être un travail formidable, répondit aussitôt Mabs. Nicky pourrait le faire, ou Jem. Matty est encore un peu jeune. Et l’un comme l’autre serait enchanté de vivre dans une maison bien chauffée et d’avoir suffisamment à manger.
— Bien, vous m’en voyez ravie, car plus j’y songe, plus cette solution me semble idéale. Écoutez, Julia a par ailleurs proposé de lui enseigner tout ce qu’il souhaitera apprendre. C’est une femme instruite. Je sais que vous voulez éviter à Nicky de travailler au canal, mais vous disiez qu’il n’a pas grand enthousiasme pour l’école, alors que Jem est quelqu’un de réfléchi…
— Jem », souffla Mabs.
Cela allait de soi. Nicky avait déjà un travail, après tout, et Jem, si doux et serviable, serait une véritable bénédiction pour une dame esseulée et incomprise.
« Il serait parfait. Nicky s’ennuierait trop, tout seul, mais Jem, lui, pourrait pas rêver mieux.
— Bien ! »
Olive paraissait soulagée, et Mabs fut touchée de voir à quel point cela lui tenait à cœur.
« Par ailleurs, en plus du gîte et du couvert, elle paierait un tout petit salaire. Pas grand-chose, mais...
— Le gîte, le couvert, un salaire et des leçons, soupira Mabs. Oh, Olive, vous imaginez pas combien ça me rendrait heureuse. Et maintenant ? Je suppose qu’elle veut le rencontrer ?
— Ce ne sera qu’une simple formalité. Et pour que Jem prenne sa propre décision. Après tout il est très jeune, peut-être ne souhaitera-t-il pas quitter sa maison et sa famille même si nous, qui sommes plus âgées, voyons les avantages d’un tel poste.
— Oh, il les verra aussi. J’y veillerai. Demain, c’est mercredi, ma demi-journée de congé. Vous croyez que Mrs Morrow sera chez elle ? Je pourrais emmener Jem si vous me donnez l’adresse.
— Mais je vous accompagnerai, naturellement ! Julia ne va jamais nulle part. Je passerai la voir demain matin pour lui dire de nous attendre dans l’après-midi.
— Puce ! » hurla Clover, riant et jetant tous les pions en l’air.
Le lendemain à 14 h 30, Mabs parcourut le chemin familier qui menait à sa maison, profitant du soleil capricieux qui transformait les rues en figures kaléidoscopiques de lumière et d’ombre, de chaleur et de froid. En arrivant à Mushroom Court, elle s’arrêta pour en observer les contours sinistres et se réjouit d’en soustraire un de ses proches.
« Un de parti, cinq à placer ! avait lancé Mrs Finch au moment où elle s’en allait. Pouvez-vous passer me voir à votre retour, juste pour cinq minutes, et me dire comment cela s’est passé ? Je vais y penser la journée. »
Mabs avait promis, émue.
Elle grimpa les marches quatre à quatre puis tourna la poignée. Celle-ci semblait fermée à clef. Elle la tourna de nouveau mais craignit de la voir se détacher tant elle était branlante. Étrange.
« Jen ! appela-t-elle. Peg ? Y a quelqu’un ? C’est moi !
— Mabs ? demanda une voix feutrée derrière la porte. C’est toi ?
— Oui ! Laisse-moi entrer ! »
Elle entendit une clef tourner et Jenny lui ouvrit, l’entraîna l’intérieur et la serra dans ses bras.
« Mabs, on t’attendait pas ! Y a un problème ?
— Au contraire. Mais pourquoi la porte est fermée ? Je savais même pas qu’on avait une clef.
— C’est p’pa, soupira Jenny. Il boit après le travail et ces derniers jours, il sabote la besogne parce qu’il est pas en état. »
Pas maintenant ! hurla Mabs intérieurement. Pas maintenant qu’on commence juste à s’en sortir.
« Il a perdu son boulot ?
— Non, mais certains gars sont fâchés. Ils disent qu’il y met pas du sien, qu’il leur fait courir des risques.
— Alors ils viennent ici pour lui parler ?
— Plutôt pour lui donner une bonne leçon », intervint Peg. Elle portait un bébé que Mabs ne connaissait pas. Les filles du quartier gardaient parfois les bébés de parents éreintés pour deux pennies et une tasse de thé.
« Ils ont poussé la table, ce genre de truc. C’est la seule fois où j’ai été contente qu’on ait rien de joli chez nous. Ils ont bousculé un peu p’pa et lui ont ordonné de se prendre en main. En quoi ils ont pas tort. Mais ils ont fait peur aux p’tits.
— Et à nous aussi, admit Jenny. Ils sont entrés comme ça. Je suis sûre qu’ils cherchaient juste à le faire réfléchir. Mais on a préféré fermer à clef, au cas où.
— Oh mon Dieu. »
Mabs se laissa choir à table et remarqua que celle-ci était devenue bancale.
« Un des pieds est desserré, expliqua Jem. J’ai essayé de le réparer…
— T’as fait du bon travail », dit Peg, lui ébouriffant les cheveux.
Mabs poussa un soupir. Quel quartier idiot, avec sa mentalité idiote. Elle comprenait les reproches que les gars faisaient à p’pa, naturellement. Mais pourquoi y mêler les mômes ? N’avaient-ils donc aucune imagination ? Ne pouvaient-ils pas deviner l’impact d’une frousse pareille sur des enfants ? La petite Angie paraissait anormalement pâle et inquiète. Mabs la prit sur ses genoux et lui caressa les cheveux.
« Je dois raisonner p’pa.
— Tu peux toujours essayer, rétorqua Jenny, mais est-ce que ça changera quoi que ce soit ? De toute façon, ça s’est calmé depuis. C’est quoi, ta nouvelle ?
— Eh bien », répondit Mabs, se redressant avec un sourire.
Elle était bien décidée à ne pas laisser gâcher cette journée. Un des enfants allait sortir d’ici !
« Jem, on t’offre une occasion, une occasion merveilleuse. Un poste pour toi, chez une dame. »
Malgré le front plissé de Jem et ses cheveux sombres qui lui tombaient sur les yeux, elle vit ses yeux brillants d’espoir.
« Un poste ? Pour moi ? Mais j’ai que dix ans, Mabs. Elle le sait, cette dame ?
— Elle le sait, et si tu veux, Jemmy, on va aller la voir cet après-midi pour que tu sois sûr qu’elle te plaise. »
Jem hocha la tête. Jenny enfouit son visage dans ses mains.
« Oh mon Dieu, dit-elle d’une voix étouffée. Une chance pour l’un d’entre nous, enfin. Ma parole, quel soulagement ! Où est-ce qu’il travaillerait, Mabs ?
— C’est ce qu’il y a de plus beau dans l’histoire… Non, tout est beau dans cette histoire, mais ça en fait partie. C’est à Hampstead. On viendra vous rendre visite ensemble le dimanche. Je pourrai garder un œil sur toi, Jem, et je serai pas loin.
— Quel genre de boulot, Mabs ? Elle veut que je fasse quoi ?
— Laisse-moi commencer par le commencement. Je suis tellement surexcitée que je le raconte pas très bien. Elle s’appelle Julia Morrow et c’est une amie de Miss Westallen, dont je vous ai parlé.
— Elle est riche ? s’exclama Peg, déplaçant le bébé sur son autre épaule.
— Je crois pas. Pas comme Olive. Mais comparés à nous, la plupart des gens sont riches, non ? »
Mabs expliqua tout dans les moindres détails. Jem fronça encore plus les sourcils, les yeux scintillants de questions.
« Alors j’aurai le droit de vivre dans une grande maison, de manger comme quatre, d’apprendre tout ce que je veux et en plus elle me paiera ? » s’exclama-t-il, déconcerté.
Pas étonnant ; ce genre d’occasions ne tombait pas tous les jours du ciel pour les enfants comme eux.
« Oui, répliqua Mabs. Et t’auras un jour et demi de congé chaque semaine, comme moi. »
Jem se gratta la tête. Sa tignasse sombre se dressa sur son crâne et le cœur de Mabs se serra tant l’amour qu’elle avait pour lui était grand. C’était un garçon si beau, si affectueux. Le voir dans cette pièce lugubre – y voir tous ses frères et sœurs – lui donnait la migraine. Mais les choses changeaient.
« Et tout ce que j’ai à faire, c’est de réparer et entretenir des trucs et m’occuper de ses courses ? s’enquit-il.
— Exact, dit Mabs. Plutôt facile, pour un garçon comme toi, tu crois pas ?
— Si. Mais Mabs… ?
— Quoi ? »
Faites qu’il n’ait pas peur d’accepter.
« Est-ce que je peux vraiment y aller ? Maintenant que Nicky travaille, c’est moi l’homme de la maison. Si je suis pas là, les filles resteront toutes seules toute la journée avec Matty, et il est trop petit pour les protéger. »
Seigneur, ces enfants allaient l’achever.
« Jem chéri, fit Jenny, c’est très gentil à toi d’y penser et t’as raison, c’est toi l’homme de la maison maintenant. Mais je suis l’adulte ici depuis que Mabs est partie, et je te dis qu’il faut que tu le fasses, pour nous tous. Regarde un peu ce que ça lui a rapporté, à Mabs, de sortir d’ici ! Regarde ce que ça nous a rapporté à tous – apprendre à lire, de l’argent, de la nourriture et maintenant ça ! On en a besoin. Tu vas le faire pour nous, hein ? »
Jem regarda autour de lui, visiblement partagé sur la décision à prendre. Mabs comprenait ce qu’il ressentait ; elle ne s’en souvenait que trop bien. Il avait tellement envie de partir d’ici qu’il avait l’impression d’être égoïste. Malgré tout, Jenny s’était montrée persuasive et ses arguments bouillonnaient dans sa cervelle intelligente d’enfant de dix ans.
« D’accord, déclara-t-il, si t’es sûre que ça ira. Si t’es sûre que c’est la bonne chose à faire.
— Ça l’est, affirma Jenny. Juré craché. »
Jem se tourna vers Mabs.
« Toi aussi ?
— C’est pour ça que je suis là, non ? J’ai des projets pour cette famille, mon petit Jemmy. J’en ai pas parlé avant parce que je voulais pas vous donner de faux espoirs, mais autant le dire maintenant. Cet endroit est un trou à rats et vous êtes trop bons pour y rester, tous autant que vous êtes. Miss Olive vous cherche des postes. Ça se bouscule pas au portillon pour embaucher des gens comme nous, mais regardez, Jem a déjà décroché quelque chose. Il sera le premier. Et puis une autre fois, ça sera votre tour. Et ce jour-là, je veux pas vous entendre regimber.
— Tu m’entendras pas regimber, moi ! promit Peg. Je donnerais n’importe quoi pour partir d’ici.
— C’est pour ça que tu dois continuer à apprendre tes leçons, dit Mabs. Tu t’entraînes à lire, Peg ?
— Oui ! s’écria Peg d’un ton indigné.
— Je te le confirme, intervint Jenny. C’est une bonne élève. Alors quand est-ce que tu pars, Mabs ? Maintenant ?
— Le plus tôt sera le mieux. T’es prêt, Jem ? »
L’espace d’un instant, Jem parut inquiet.
« Je vais revenir ?
— Ah ! »
Mabs n’avait pas réfléchi à la question.
« J’en sais rien. Si jamais vous vous entendez bien, je sais pas si elle te demandera de commencer lundi ou de rester directement !
— Ben ça a pas d’importance, commenta Peg avec pragmatisme. C’est pas comme s’il avait beaucoup de choses à emporter.
— Exact, remarqua Jenny. Rien d’autre que notre amour. On va se dire au revoir maintenant, Jem, et si tu reviens tout à l’heure, on se refera nos adieux. Si tu restes là-bas, on te verra dimanche. Ça sera que quatre jours. »
Mabs s’écarta pour laisser les enfants faire leurs adieux. Quelle chose étrange que les émotions ! Il n’y avait pas le moindre doute dans son esprit : c’était là la meilleure chose qui pouvait leur arriver. Pourtant, elle se sentait cruelle de les séparer ainsi. Elle leur tendit la grande barre chocolatée qu’elle avait achetée, s’efforçant de ne pas avoir l’impression de les soudoyer pour les séparer de leur frère.
Puis Jem la rejoignit, les yeux humides, le visage empreint d’un certain héroïsme.
« Je suis prêt, Mabs.
— Bravo. Bien, vous autres, je vous aime, l’oubliez pas. Quoi que fasse p’pa, notre situation s’améliore. »
Ils marchèrent en silence. De temps à autre, Mabs jetait un coup d’œil à son petit frère, le cœur serré par la détermination qu’elle lisait sur son petit visage si mince. Lorsqu’ils arrivèrent à la périphérie de Saffron Hill, Jem s’arrêta.
« Je suis jamais allé aussi loin, Mabsy.
— T’as peur ?
— Un peu.
— C’est normal. La nouveauté, ça fait toujours peur, même quand c’est une bonne chose. Mais t’es content, non ?
— Oui, je suis content. C’est une aventure, pas vrai ? Y a pas beaucoup d’aventures à Mushroom Court, ou alors que des mauvaises.
— À qui le dis-tu… Eh bien moi, je suis très heureuse pour toi, Jem. J’ai jamais rencontré cette dame, Mrs Morrow, mais j’ai confiance en Olive. Elle t’enverrait pas dans un endroit qui te conviendrait pas. »
Lorsqu’ils arrivèrent à Hampstead, les jardins regorgeaient de phlox, de lavande et de l’extravagant jaune soleil de rudbeckies. Les passantes portaient des robes pastel et des ombrelles à volants.
Jem avait les yeux écarquillés, le visage pâle.
« On dirait là où vivent les princes et les princesses dans les histoires. Ça paraît faux, Mabs.
— J’ai hâte de tout te montrer. Mais faut pas traîner, t’as un entretien d’embauche ! »
Ils échangèrent un regard surexcité et Mabs prit la main de son frère dans la sienne.
Jem la serra puis la lâcha.
« Je suis un peu trop vieux pour te tenir la main, Mabs, remarqua-t-il d’un air désolé.
— Mais oui mon chéri. »
Ils grimpèrent Holly Hill et empruntèrent quelques rues en zigzag jusqu’à Polaris House. Mabs mena Jem par la grille entrouverte.
« C’est là qu’habite Miss Westallen. »
Jem s’arrêta net. Il leva le menton pour admirer la porte majestueuse aux épaisses colonnes, les oriels qui brillaient sous les rayons du soleil, la tourelle et les fenêtres scintillantes, la hauteur des toits rouges.
« C’est un château, murmura-t-il.
— Tout comme. Les Westallen sont la famille la plus riche à des kilomètres à la ronde. Mais ce sont aussi les plus gentils, alors faut pas avoir peur.
— J’ai pas peur », assura Jem d’une toute petite voix, mais il tendit le bras et lui prit la main.
Mabs sourit. La porte d’entrée s’ouvrit en grand avant même qu’ils l’aient atteinte. Clover se précipita sur eux dans une cascade de boucles miel, vêtue d’une robe d’été bleue.
« Mabs ! cria-t-elle. Maman arrive ! »
Elle dévisagea Jem.
« Qui est-ce ?
— C’est mon frère, Jeremiah Daley. On l’appelle Jem. Jem, voici Miss Clover Westallen.
— Enchanté », dit Jem avec une courbette.
Enchanté ? Où il a appris ça ? se demanda Mabs. Elle avait toujours cru, lors de ses rares songeries romantiques, qu’on ne pouvait identifier le moment exact où quelqu’un tombait amoureux. Elle savait à présent qu’elle avait tort. Clover tendit la main à Jem pour qu’il la lui serre et Mabs vit son petit frère tomber aussitôt amoureux sous ses yeux, aussi sûr que si des lumières scintillantes s’étaient allumées en lui.
Olive remonta l’allée d’un pas vif.
« Bonjour les Daley ! lança-t-elle d’un ton enjoué. Vous devez être Jem. Je suis ravie de vous rencontrer.
— Ravi de vous rencontrer, miss Westallen.
— Quelles bonnes manières ! Avez-vous hâte de commencer cette nouvelle aventure ?
— Oui, m’dame. Merci d’avoir pensé à moi.
— Il n’y a pas de quoi, je vois d’un seul coup d’œil que c’est exactement ce qu’il vous faut. Bonjour, Mabs. Clover, ma chérie, dépêche-toi de rentrer. Maman n’en a pas pour longtemps.
— Jem devrait venir jouer aux puces », protesta Clover, boudeuse.
Olive éclata de rire.
« Nous n’avons pas le temps de jouer aux puces maintenant, mon ange. Jem a un rendez-vous très important. »
Clover parut d’abord affligée, puis elle s’égaya.
« Jem pourrait venir faire des biscuits ? proposa-t-elle.
— Oh, mon enfant, cela prendrait encore plus longtemps. Que penses-tu de ceci ? Prépare des biscuits avec Mrs Brody pendant que je ne suis pas là, et à mon retour, nous jouerons aux puces. Si Jem est d’accord pour nous rendre visite un jour, je suis sûre qu’il jouera avec toi.
— Je veux venir ! »
Clover enlaça la jambe de sa mère, enfouissant son visage dans ses jupes roussâtres.
Olive jeta un regard soucieux à Mabs.
« Allons, ma chérie, nous en avons déjà parlé, t’en souviens-tu ? Je reviens tout de suite, je te le promets. Mais c’est une opportunité très importante pour Jem. Tu ne voudrais pas qu’il la manque, si ?
— Je veux venir ! Ne me laisse pas, maman », geignit Clover indistinctement entre les couches de tarlatane.
Olive s’agenouilla, serra sa fille dans ses bras, l’embrassa et lui chuchota à l’oreille. Suppliques, promesses, marchandage ? se demanda Mabs, se souvenant de la façon dont elle-même faisait autrefois face à de petits enfants malheureux. Probablement les trois.
Clover finit par pousser un soupir et salua les visiteurs d’un petit geste désolé de la main, égratignant sa jolie chaussure blanche sur le gravier.
« Excusez-moi, miss Westallen, dit Jem, écarlate. Mabs m’a dit que vous aviez une petite fille et c’est pas poli de se rendre chez les gens les mains vides, alors j’ai apporté quelque chose à Miss Clover. Mais c’est rien d’extraordinaire, soupira-t-il, les yeux levés vers l’énorme demeure.
— C’est gentil, ça ! s’étonna Mabs. Qu’est-ce que t’as apporté ? »
Elle n’en avait aucune idée.
« Eh bien, ça », balbutia Jem.
Il sortit de la poste de sa veste une petite toupie violette avec une bande jaune au milieu, dont les couleurs vives étaient éraflées et passées. Mabs eut envie de pleurer. P’pa l’avait trouvée près du canal, un jour, quand Jem était aussi petit que Clover. C’était son bien le plus précieux – le seul qu’il possédait, d’ailleurs.
Olive et Mabel regardèrent le visage de Clover s’éclairer comme si elle ne vivait pas dans une maison pleine de jouets hors de prix.
« Bravo, murmura Mabs, posant une main sur l’épaule de son frère. Comment tu fais pour être aussi gentil et intelligent ? Je suis fière de toi, Jemmy.
— J’ai pas encore décroché le boulot », répliqua-t-il avec un grand sourire.
Mais il le décrocha, naturellement. Mrs Morrow était une femme charmante mais triste de l’âge d’Olive. Elle les accueillit avec de l’eau gazeuse au citron vert et du gâteau au chocolat et s’efforça de mettre Jem à l’aise. Puis elle leur fit faire le tour du propriétaire.
Mabs eut envie de rire en voyant la chambre que Mrs Morrow avait préparée pour Jem. Elle était dix fois plus grande que celle qu’elle occupait chez les Finch. Il allait s’y perdre ! Il avait un lit à baldaquin, de beaux rideaux verts et une maquette de diligence à laquelle étaient harnachés quatre petits chevaux en bois sculptés. Comptait-elle l’employer ou l’adopter ?
« Merci, Mrs Morrow, murmura Jem, un peu perplexe.
— Je parie que vous aimerez la vue de votre fenêtre, observa Olive. Elle donne sur l’arrière de la maison, n’est-ce pas, Julia ? »
Jem et Mabs s’approchèrent de la fenêtre.
« Mabs ! Regarde ! s’écria-t-il.
— Eh ben ça alors », lâcha Mabs.
Le Vale of Health formait un fer à cheval composé d’élégantes maisons aux façades orientées vers la rue. L’arrière de ces demeures surplombait la lande, qui commençait juste au bout du jardin, et celle de Julia Morrow donnait directement sur un immense étang miroitant. Au centre de l’étang, sur un perchoir immergé, un cormoran étendait ses loqueteuses ailes noires pour les sécher.
Olive et Julia se tenaient dans l’encadrement de la porte.
« Merci, leur dit Mabs d’une voix douce. C’est plus que j’aurais pu imaginer. Ça me réchauffe le cœur de le savoir dans un endroit pareil.
— C’est un bon garçon, déclara Mrs Morrow d’un air à la fois heureux et triste. Je serais ravie de l’aider un peu et avoir quelqu’un d’intelligent pour me tenir compagnie me fera du bien. »
Quand vint le moment des adieux, Mabs attira Jem contre elle et l’embrassa furieusement.
« Bonne chance, Jemmy chéri. Je passerai te chercher dimanche matin à 10 heures, d’accord ? On ira voir les autres et tu pourras leur parler de ta nouvelle maison. »
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