Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 60 sur 68

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Le Manoir aux roses

60 – Mabs

MABS

 

LORSQUE ABIGAIL EUT TERMINÉ SON RÉCIT, un grand silence se fit. La joie, les embrassades et les rires n’étaient plus qu’un souvenir. À présent, Olive paraissait pensive et Abigail épuisée – pas étonnant qu’elle ait attendu que tout le monde soit réuni ; qui voudrait raconter une histoire pareille deux fois ? Otty était blottie contre sa mère, un million de pensées s’amoncelaient dans ses yeux sombres.

« On aurait dû s’en douter, m’dame, remarqua Mabs, abasourdie. Le docteur qui venait pas, le départ de Charlie et bientôt celui d’Averil… Forcément, il a voulu reprendre le contrôle. Oh là là, j’aurais dû y penser.

— Mabel, ma chérie. Je n’y ai moi-même pas pensé, alors que je vis avec cet homme depuis bien trop longtemps. »

Elles retombèrent dans le silence, mais lorsque 16 heures sonnèrent à l’horloge, Mabs se mit à rassembler ses pensées éparpillées. Elle songea qu’elles ne pouvaient pas rester là, en si bonne compagnie, jusqu’au coucher. L’idée de retourner à Willoughby Walk porta un coup à son moral qui ici, à Polaris House, était aussi gonflé qu’un ballon. Mais il leur fallait bien redescendre sur terre. D’une façon ou d’une autre, la vie qu’elle avait construite avait pris fin. Et elle ignorait à quoi ressemblerait le prochain chapitre.

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? s’enquit-elle. Et Otty ? Je la laisserai pas si elle doit y retourner.

— Vous devez rester ici toutes les deux, déclara aussitôt Olive.

— Non, répliqua Mabs. Du moment que je sais qu’Otty est avec vous, je vais rentrer chez moi. À Saffron Hill. »

Les autres protestèrent haut et fort mais Mabs leva la main pour les arrêter.

« Écoutez, dit-elle. C’est pas ce que vous croyez, je baisse pas les bras ni rien. Vous deux, vous avez nulle part où aller. Moi, si. C’est pas le luxe, mais je serai avec ma famille. Au moins, c’est une vie simple. Je sais lire et écrire maintenant, grâce à vous, m’dame… Abigail. Je sais de quoi je suis capable – je pars pas pour de bon. »

En réalité, Mabs n’avait aucune envie de quitter Hampstead, mais c’était la bonne chose à faire. Elle voyait qu’Olive avait déjà hâte de lui trouver une nouvelle vie, or ce n’était pas de son ressort mais de celui de Mabs. Sa maison à elle était pleine d’amour ; on ne pouvait pas en dire autant de Willoughby Walk.

Il lui fallut un certain temps pour convaincre Olive, mais Mabs persista et enfin, elles se préparèrent à contrecœur à se rendre à Willoughby Walk. Pour la dernière fois, s’étonna Mabs, un peu triste malgré tout.

Elles passèrent toutes trois voir Mr Finch pour lui annoncer que Clover était revenue. Mabs se réjouissait vivement de la présence d’Olive ; elle ne savait pas si elle aurait été capable de lui faire face seule. Olive prit des nouvelles de son épouse comme si elle n’était au courant de rien, ce à quoi il répondit qu’Abigail dormait. Mabs pouvait presque sentir Otty grincer des dents derrière elle. Olive le pria de la saluer de sa part puis lui demanda l’autorisation d’accueillir Otty quelques jours à Polaris House. « Seulement si sa mère peut se passer d’elle, bien sûr, ajouta-t-elle. Mais je vous en saurai un gré infini. Clover sollicite sa présence et après la frayeur que j’ai eue, je ne veux rien lui refuser. »

Au soulagement de Mabs, il accepta d’un air distrait. Son teint habituellement rougeaud était pâle ; peut-être craignait-il que sa femme égarée n’apparaisse d’un instant à l’autre et ne mette en pièces le mythe qu’il avait perpétué à son égard. Otty alla boucler ses valises pendant qu’Olive attendait dehors, soi-disant pour profiter du soleil, mais en réalité pour permettre à Mabs de parler à Mr Finch sans avoir à feindre que Mrs Finch était à la maison. À présent qu’elle se retrouvait seule avec lui, Mabs éprouvait une peur inexpliquée.

« Excusez-moi, m’sieur. Je me disais que vous avez eu la gentillesse de me proposer de rester un mois, mais maintenant que Mrs Finch est partie et qu’Otty a plus besoin de moi, ça me paraît pas correct de rester. J’ai pensé que je pouvais faire mes bagages et rentrer aujourd’hui, m’sieur, si ça vous dérange pas. »

Il la remercia du même air préoccupé.

« C’est tout à fait sensé ; vous êtes fort prévenante, comme d’habitude. Je suis navré que les choses se soient terminées ainsi. Laissez-moi vous payer ce que je vous dois pour cette dernière semaine. »

Il fouilla dans sa poche à la recherche de monnaie.

« Merci, m’sieur. J’espère que tout finira par rentrer dans l’ordre. Je vous souhaite bonne chance. »

Puis elle sortit en trombe du bureau et se précipita à l’étage comme s’il risquait de l’empêcher de partir. Après avoir supporté la situation si longtemps, elle avait hâte de quitter cette maison. Elle possédait si peu d’affaires qu’il ne lui fallut que deux minutes pour les ranger, mais chacune était un souvenir. Le sac orné de perles qu’Otty lui avait offert à Noël. La robe couleur crème d’Averil qu’elle avait portée à la fête le jour où Elfrida avait divulgué son secret avec tant de fureur. Le manteau et les gants que Mrs Finch lui avait donnés quand elles avaient commencé leurs promenades.

Mabs avait ressenti un grand soulagement lorsqu’elle avait fui le bureau, l’antre de Mr Finch. En revanche, les sentiments qu’elle éprouvait en parcourant du regard sa chambre sous les combles étaient, eux, bien plus complexes. Impossible d’oublier ce qu’elle avait ressenti lors de son arrivée ici : son émerveillement face au luxe que représentaient à ses yeux des serviettes ou une chemise de nuit. Dans le vestibule aussi, elle s’arrêta, contempla pour la dernière fois le portrait d’Abigail, jeune et éblouissante, la damoiselle que Lucius Finch avait prise au piège en la manipulant et en se jouant de sa vulnérabilité. Elle se souvenait de la première fois qu’elle avait mis les pieds dans cette maison, seulement huit mois auparavant ; comme elle lui avait semblé majestueuse ! Elle secoua la tête, stupéfaite de la tournure qu’avaient prise les choses, puis sortit. Olive et Otty l’attendaient au bout de la rue.

« Tout s’est bien passé ? demanda Olive.

— Oui. »

Mabs haussa les épaules. Avec un soupir, elle regarda une dernière fois la maison à la jolie porte bleue, autrefois sa maison de rêve, à présent tout autre chose.

 

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