Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 50 sur 68

Pages du PDF

Le Manoir aux roses

50 – Olive

OLIVE

 

ALORS QUE JE PARCOURS LE DOMAINE en compagnie de Clover, profitant de cette matinée ensoleillée, maman vient me chercher.

« Olive ! lance-t-elle de l’autre côté du court de tennis. J’ai des nouvelles, ma chérie ! »

J’agite la main et m’approche d’elle.

« Pompon ! » piaule Clover en chemin, montrant du doigt un bourdon, un de ceux qui sont si gros et duveteux qu’ils semblent flotter plutôt que voler.

Maman nous attend près de la fontaine en pierre. Au milieu des eaux, une statue de Diane bande son arc.

« Quelles nouvelles, maman ? demandé-je en l’embrassant.

— Merci ma chérie. Eh bien voilà. Agatha vient de m’annoncer ses fiançailles. Elle m’a donné son préavis !

— Agatha ? Vous voulez dire Anne ?

— Non, bien que je comprenne votre surprise. C’est Anne qui a eu une ribambelle de galants depuis que nous la connaissons.

— Et à présent, le Colin d’autrefois. Néanmoins… Agatha ? Mais qui donc ?

— Un certain Mr Dean, apparemment. Un drapier de Primrose Hill. Il la courtise depuis six mois et elle n’en a pas pipé mot. Mais elle semble heureuse et a pris sa décision, nous devrons donc nous adapter, ma chérie. Il nous faudra leur acheter un cadeau de fiançailles et chercher une nouvelle domestique.

— Maman ! m’exclamé-je. Une domestique de la trempe des Daley ?

— C’est en effet ce que je me disais, répond-elle avec un sourire. Quoi qu’il en soit, cela nous évitera d’avoir à publier une petite annonce. Quelle sœur Daley aviez-vous en tête, Olive ?

— Jenny, l’aînée. L’aînée après Mabs, pour être exacte. De l’avis général, elle est douce, intelligente et mûre pour son âge – elle a quinze ans. Leur foyer étant très mal éclairé, ses yeux lui causent des soucis. Nous lui fournirons sans doute des lunettes.

— Parfait. Je vous laisse donc prendre les dispositions nécessaires.

— Je m’occupe de tout, maman ! Ce sera formidable d’annoncer à Mabs une autre bonne nouvelle. Maman, avant cela, j’aimerais discuter avec vous d’une dernière intrigue.

— Cela ne me surprend pas le moins du monde. »

Maman fait parfois preuve d’une grande ironie.

« De quoi s’agit-il ? »

Je lui explique mon idée tandis que nous regagnons la maison, et elle soupire puis me donne sa bénédiction. Elle propose d’emmener Clover prendre son bain car ma fille a la peau chaude et collante et ses mains débordent de pétales de rose.

« Puisqu’elle a décimé ma reine Louise, autant qu’elle les disperse dans l’eau du bain, propose maman, qui a toujours de si jolies idées.

— Ce serait charmant, n’est-ce pas, ma chérie ? »

Je me penche pour embrasser Clover sur la tête.

« Tu serais une vraie princesse ! »

À mon grand soulagement, Clover y consent.

Je trouve Agatha, que je félicite chaleureusement, puis regagne mon bureau avec l’intention de jeter un coup d’œil aux comptes de la fondation. Mais la situation d’Abigail Finch m’empêche de me concentrer. Bien que je répugne à l’embêter davantage, je vais très bientôt devoir demander à mon père de m’aider de nouveau. Il ne partage pas mon ardeur à me mêler des affaires des autres, mais je n’ai trouvé aucune solution élégante. J’ai imaginé une multitude de plans complètement fous : Abigail feindrait de se retirer dans un sanatorium, mais mènerait en réalité une vie d’une simplicité rustique au cœur des montagnes suisses – le sanatorium ne servant que d’adresse au moyen de laquelle elle pourrait correspondre avec ses enfants ; Abigail et Otty s’enfuiraient dans la nuit, changeraient de nom et iraient vivre incognito dans le sud de la France ; je contacterais Jonathan pour qu’Abigail et lui puissent prendre la clef des champs et mener une vie bigame tandis qu’Otty compléterait son éducation dans le grenier de Polaris House. Je suis consciente que tous ces plans méritent d’être légèrement affinés.

Heureusement, Anne me sauve de mes pensées en venant m’annoncer que j’ai de la visite. C’est Mabs, qui arrive à point nommé.

« Quelles sont les nouvelles, Mabs ?

— J’en ai beaucoup à vous donner ! »

Elle entreprend de me raconter qu’Averil Finch s’est fiancée et que Charlie Finch est parti se marier en douce. Il y a des épousailles dans l’air, en quantités impressionnantes. Sans doute à cause des brises estivales.

« Cela fait donc à Mrs Finch deux raisons de moins de rester auprès de son époux, observé-je.

— C’est la première chose à laquelle j’ai pensé, répond Mabs. Plus que deux jeunes Finch et une seule qui compte vraiment – Otty, bien sûr.

— Eh bien, Otty n’est pas près de se marier. Je dois admettre que je n’ai toujours pas de solution, Mabs. En revanche, j’ai de bonnes nouvelles sur un tout autre sujet.

— Quoi donc ?

— Allons nous promener dans le jardin. Mieux vaut vous l’annoncer au soleil plutôt que dans un vieux bureau étouffant. »

Une fois dehors, je lui explique qu’Agatha s’en va et que nous aimerions offrir le poste à Jenny. Elle n’en revient pas. Elle fond en larmes, mais ce sont de toute évidence des larmes de joie.

« Je suis désolée, sanglote-t-elle, s’essuyant le visage. Chaque fois que je viens ici, je pleure ! C’est juste que… Jenny… ici ! De toutes les maisons du quartier ! S’il y a bien un endroit sur terre où je sais que j’aurai plus besoin de me faire de mouron pour elle, c’est ici. Merci, Olive, merci. Faut pas vous sentir obligée de le faire parce que vous me connaissez, hein ? Si vous préférez choisir quelqu’un d’autre, je vous en voudrai pas. Je ne vous en voudrai pas.

— Taratata. J’espère seulement qu’elle pourra commencer aussitôt que possible pour qu’Agatha puisse la former avant la fin de son préavis. Nous lui fournirons des lunettes afin que sa vue n’empire pas et, bien entendu, elle touchera un très bon salaire. Je parlerai à papa avant de vous donner tous les détails, mais vous savez qu’elle sera en de bonnes mains. Par ailleurs, j’aimerais qu’Angeline vienne aussi.

— Angeline ? Vous voulez dire Angie ?

— Oui. Pour tenir compagnie à Clover.

— Olive, c’est impossible ! Vous êtes trop bonne ! Vous faites ça pour moi, pas vrai ?

— Non, je vous assure. Écoutez. »

Nous arrivons au niveau du banc d’ornement où nous nous sommes assises l’autre jour, près de la lavande.

« Venez, asseyez-vous. Ayons une conversation plus joyeuse que la dernière fois que nous nous sommes retrouvées à cet endroit. Je ne l’ai pas fait pour vous, je vous le jure. Si cela vous rend service, tant mieux. Clover est trop solitaire, toujours entourée d’adultes, et en particulier de moi ces derniers temps. La plus jeune personne qu’elle connaisse est Otty ! Une ou deux dames de mon entourage ont des petites filles, mais elles m’ont clairement fait comprendre qu’elles ne voyaient pas d’un bon œil les mères célibataires ni les fillettes qui viennent d’un milieu comme celui de Clover.

— Oh, Olive ! C’est affreux ! Je suis vraiment désolée.

— Je m’en soucie comme d’une guigne, Mabs ! Même si cela ne m’arrange pas pour Clover. Avoir une amie de son âge lui ferait tant de bien ! Dès l’instant où vous m’avez parlé de votre famille, j’ai pensé qu’Angie serait une parfaite compagne pour elle, mais j’ai hésité à vous le proposer car elle est trop jeune pour s’installer seule dans une grande maison qu’elle ne connaît pas. Mais si Jenny vient, Angie pourrait l’accompagner, non ? Elle aurait sa grande sœur sous le même toit. Soyez certaine, ma chère, que je la traiterai exactement comme je traite Clover. Je ne l’appellerai pas ma fille car elle a déjà un père et le souvenir d’une mère qui l’aimait tendrement. Elle n’a pas besoin d’un parent. Mais elle a besoin d’une éducation, de soins et d’opportunités, et ce sont là des choses que je me ferai une joie de lui apporter… Clover Westallen et sa compagne, Angeline Daley. Cela sonne bien, ne trouvez-vous pas ? »

Mabs se jette à mon cou et sanglote encore sur mon épaule. La pauvre petite sera aussi fripée qu’un raisin sec quand j’en aurai fini avec elle.

 

OceanofPDF.com