Le Manoir aux roses
44 – Abigail
ABIGAIL
JE N’AI RACONTÉ CETTE HISTOIRE QUE DEUX FOIS, Mabel. D’abord, à mon ancienne meilleure amie. Lorsque les choses allaient vraiment très mal, nous nous sommes vues pour la première fois depuis des années à un dîner auquel Lucius avait besoin que j’assiste. J’ai pensé qu’il s’agissait là d’une occasion en or. Je l’ai entraînée dans l’office, où j’ai fait la lumière sur mon histoire, étourdie par cette chance qui s’offrait à moi de me confier à une amie. Pauvre Ella, je suppose que j’ai dû lui paraître dans tous mes états.
Elle ne me croyait pas. Ou en tout cas le prétendait-elle. Plus tard, cette nuit-là, mon époux m’a expliqué qu’il avait récemment donné à son mari un poste important dans la compagnie où il travaillait. Mon moral, déjà plus bas que bas, en a pris un nouveau coup. Ella et moi étions si proches, autrefois. Si elle pouvait m’abandonner ainsi à mon triste sort, je ne pouvais espérer que qui que ce soit d’autre me croie un jour.
J’ai donc continué à jouer le jeu et à attendre que le temps passe. De temps à autre, je devais me soumettre aux désirs physiques de mon mari. J’en haïssais chaque minute, mais au moins, il ne s’est jamais montré brutal, et cela ne durait jamais bien longtemps. Il veillait toujours à ce que je ne tombe pas enceinte – je ne vais pas vous mettre dans l’embarras avec ce genre de détails – et pourtant, presque dix ans jour pour jour après Charlie, Otty est née. Je devais recommencer à compter de zéro. Je l’ai aimée aussitôt, mais elle venait de prolonger considérablement ma sentence.
Une décennie, plus tard, Jonathan est rentré à Durham. Selon les rumeurs, il était immensément riche, toujours célibataire et candidat au Parlement. Je n’ai pas pensé une seconde que j’allais le voir. Mais un après-midi, il est passé à l’improviste. Mon mari était au travail. Je me suis montrée des plus inhospitalières, terrifiée à l’idée de tout ce dont Lucius m’accuserait s’il savait que nous nous étions rencontrés. Par ailleurs, je ne voulais pas voir mon vieil et cher ami, qui incarnait comme personne tout ce que j’avais perdu. Je ne voulais pas du déluge d’émotions qu’il risquait de déclencher. Après une conversation aussi brève que tendue, il est parti.
Il est revenu une semaine plus tard, et chaque semaine qui a suivi. Je prenais des risques inouïs. Si un seul de nos domestiques en parlait à Lucius… mais ils n’en ont rien fait. Peut-être ne l’aimaient-ils pas beaucoup non plus. Nous avons rétabli nos liens d’amitié – rien de plus – réaffirmant notre cordialité, ce sentiment chaleureux que j’éprouvais en sa présence, l’impression que j’avais devant moi quelqu’un en qui je pouvais avoir confiance.
J’ai donc raconté mon histoire pour la seconde fois. Il m’a crue, Mabel, sans hésitation. Je lui ai dit que je ne quitterais jamais mes enfants, mais s’il trouvait un moyen de sortir de cette impasse inextricable, je lui en serais reconnaissante pour l’éternité. Il s’est aussitôt mis au travail, interrogeant des avocats sur des questions de droit matrimonial, se renseignant sur les activités commerciales de Lucius dans l’espoir de trouver quelque chose de louche qui lui servirait à le faire chanter. Il l’épiait lors de réceptions mondaines ou de dîners d’affaires dans l’idée de découvrir ses faiblesses. En vain.
Charlie était alors épris de Felicia Browne et je m’attendais à apprendre ses fiançailles d’un jour à l’autre. Elfrida cachait toujours son jeu, mais je la soupçonnais fortement d’avoir trouvé quelqu’un elle aussi. Averil, elle, ne fréquentait personne et Otty, bien sûr, était trop jeune. Ma décision consciente restait la même : attendre mon heure sans rien faire jusqu’à ce qu’Otty grandisse. Mais, mise à rude épreuve, j’ai eu une liaison avec Jonathan. Cela vous scandalise-t-il ?
À l’époque, mon mari était souvent appelé à se rendre à Londres pour le travail ; il y restait trois ou quatre jours d’affilée. Avec le recul, je m’étonne qu’il n’ait pas demandé au docteur Broome de passer me voir quotidiennement ou embauché une dame de compagnie. Mais je crois qu’il faisait preuve de complaisance. Il savait ce que je ressentais pour les enfants et Otty était encore si jeune. Sans doute pensait-il que j’avais baissé les bras. Et je les avais bel et bien baissés !
Jusqu’à ce que je remarque que Jonathan était prêt à travailler sans relâche pour m’aider. Jusqu’à ce que je remarque à quel point je comptais pour lui. Jusqu’à ce que j’admette que c’était l’homme que j’aurais dû épouser. J’étais une femme brisée, mais il me voyait entière ; il voyait le potentiel de ma vie, un potentiel que j’avais presque oublié.
Sur les douze mois où Jonathan est revenu dans ma vie, nous n’avons été amants que six. Il était mon roc dans une mer désolée. Il me donnait l’impression de m’être réapproprié l’existence qui aurait dû être la mienne, ne serait-ce que d’une manière étrange et fragmentée. Mais je menais deux vies à la fois – et personne ne peut faire une chose pareille.
J’attendais avec impatience que Lucius s’absente. Lorsqu’il était à la maison, il parlait des canaux, des possibilités d’évolution de carrière qu’ils offraient à un homme intelligent. Je n’y prêtais qu’une oreille distraite. Soudain, les voyages à Londres cessèrent. Il passait tout son temps à la maison, puis un jour, il m’a confrontée. Il a dit qu’il était au courant de ma liaison depuis deux mois ; j’ignore comment il l’a su. Au départ, ses visites à Londres étaient en lien avec son travail à Durham. Mais depuis qu’il avait appris mon aberration, il s’était trouvé un nouveau poste. Nous devions partir pour Londres la semaine suivante.
Le soir même, il annonçait la nouvelle aux enfants. Ils étaient effondrés. Eux qui étaient si près d’amorcer leur vie d’adultes indépendants… Toutes les personnes qu’ils connaissaient et aimaient habitaient à Durham. Et tout cela, juste pour m’éloigner de Jonathan. Lucius leur a expliqué qu’un changement de décor serait bénéfique à ma santé déclinante, en plus de quoi une occasion en or se présentait à lui et nous apporterait une grande fortune – des raisons absurdes de déraciner toute une famille à un moment si important. Lorsque je l’ai supplié de renoncer, il a rétorqué que sa seule alternative aurait été de leur dire que nous prenions la fuite suite à un scandale dont j’étais seule responsable. Il a ajouté qu’à cause de ma nature licencieuse, leur monde s’écroulait autour d’eux.
Encore une fois, j’ai été prise de doutes, car j’avais après tout eu une aventure. Pendant ces quelques heures fugaces, j’avais fait passer mon bonheur avant celui de ma famille. Si quelqu’un l’apprenait, je serais blâmée, bien sûr. Lucius a toujours eu l’art de trouver les fissures de mon âme et de les exploiter, de me pousser à me remettre en question, même un tout petit peu. Mais en réalité, il n’y avait pas eu de scandale ! Personne, hormis Lucius, n’était au courant de ma liaison. Nous aurions pu rester. Il aurait pu bannir Jonathan, m’enfermer dans ma chambre, et les enfants auraient pu poursuivre leur vie. Mais non. Il nous a éloignés avec une efficacité redoutable. En une semaine, nos affaires étaient emballées, nos domestiques congédiés. Je suis restée enfermée dans ma chambre tout du long ; impossible pour moi de prévenir Jonathan.
Visiblement, les enfants m’en voulaient, un sentiment compliqué par le fait qu’ils ne pouvaient me tenir responsable de ma mauvaise santé. Seule Otty, chère petite âme innocente, se réjouissait à l’idée d’une nouvelle aventure. D’un coup, notre vie a pris fin. Les projets de mes enfants ont été repoussés de plusieurs mois, de plusieurs années. Et il m’a arrachée à Jonathan. Il m’a cachée avec la plus grande efficacité, à des kilomètres de là.
À notre arrivée à Hampstead, on m’a présenté cette maison entièrement équipée et décorée, aux chambres déjà attribuées et aux domestiques déjà en place. Tous sauf une. J’ai appris que l’on me fournirait une dame de compagnie, une personne qui resterait assise avec moi toute la journée. Une gardienne, en substance. J’ai alors retrouvé mon comportement d’antan, recommençant à crier, à hurler, à jeter et briser des choses. Je voulais briser mon mari, me briser moi-même, briser la vie idiote que je m’étais infligée avec une seule mauvaise décision prise alors que je n’étais qu’une jeune fille de dix-neuf ans accablée de chagrin. Mais je ne pouvais maintenir une telle rage, surtout sachant qu’elle vous affectait si défavorablement et qu’elle ne changeait absolument rien à mon sort. Je me résigne de nouveau à cette vie jusqu’à ce qu’Otty atteigne sa majorité, après quoi je le quitterai, ou du moins le tenterai-je, avec succès ou pas.
Lucius a exécuté son plan d’une main de maître. Il n’a – peut-être – fait qu’une seule erreur de calcul. Au moment de me trouver une dame de compagnie, il a effectué le choix le plus improbable. Dépenaillée et affamée, vous n’aviez aucune expérience dans ce domaine, et ne saviez même pas lire. Votre élocution était épouvantable. Oui, je suis désolée, mais nous y travaillons. Lucius ne voulait pas d’une dame de compagnie, il voulait une espionne ; voilà pourquoi il a choisi la personne la plus dépendante qu’il puisse trouver, quelqu’un qui lui serait entièrement redevable. Quelqu’un qui aurait besoin de rester dans cette maison. Vous me seriez si peu utile, une véritable source d’irritation ! Mais extrêmement utile à Lucius. Il croyait avoir choisi à la perfection. Moi aussi.
Vous, Mabel, étiez inexpérimentée, naïve et vous ne saviez pas comment vous occuper de moi. Mais une fois remise de votre confusion, vous avez commencé à comprendre les choses par vous-même. Vous sembliez sincèrement vous préoccuper de moi ; ce n’était pas que votre travail, du moins je l’espère. Je pense que chez vous, le changement s’est amorcé très tôt : la première fois que vous m’avez trouvée sous sédatif. Mon mari vous a donné la permission de sortir explorer, mais vous n’avez pas voulu me laisser. Oui, je vous ai entendue. Cela a marqué le début d’un grand changement pour moi.
Je sais, ma chère, qu’il n’y a rien que vous puissiez faire. Vous ne pouvez pas faire vieillir Otty de dix ans en une nuit, vous ne pouvez pas vous opposer à mon mari ni me libérer. Vous êtes une jeune fille de dix-huit ans qui a assez de ses propres problèmes pour couler un canot. Je ne vous demande rien d’autre, Mabel, que de rester auprès de moi. Je ne peux même pas vous demander de me croire ; soit vous me croirez, soit non. Mais si vous ne me croyez pas, je vous en supplie, ne dites pas à mon mari que je vous ai tout raconté.
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