Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 6 sur 68

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Le Manoir aux roses

6 – Olive

OLIVE

 

EN UN CLIN D’ŒIL, je tombe sous le charme. Sa tignasse est à mi-chemin entre le blond et le brun – la couleur du miel de prairie, pour être exact. Ses petites joues sont aussi lisses que la soie et pas aussi rondes qu’elles le devraient. Elle a une bouche rose en cul-de-poule, qui lui donne l’air extrêmement attachant.

« Oh ! m’exclamé-je. Ma chérie ! »

Je sens mon cœur se serrer comme si une ligne de pêche s’y était plantée, fermement accrochée à l’autre bout dans le sien. Ses yeux sont baignés de larmes. Oui, il y en aura d’autres – beaucoup d’autres – qui voudront adopter cette jolie petite créature. Mais seront-ils à la hauteur ? L’aimeront-ils autant que je l’aime déjà ? Pourront-ils lui offrir ce que je peux lui offrir ? Et Gert, alors ? Je sens déjà que je la trahis, comme si le simple fait d’y songer pendant quelques secondes lui portait un nouveau coup. J’ai la tête qui tourne ; la matinée a été mouvementée.

Je m’efforce de respirer calmement. Il serait déraisonnable de prendre une décision à la va-vite, je suis bien trop troublée. Je m’accroupis pour être à la hauteur de la petite fille.

« Tu souhaites venir à avec moi ? »

Elle hoche la tête.

« Comment t’appelles-tu, ma chérie ? »

Elle hausse les épaules. Je fronce les sourcils :

« Tu ne connais pas ton prénom ? »

Elle secoue la tête ; ses boucles s’agitent. Bonté divine !

« Es-tu… En es-tu certaine, ma puce ? Nous ne nous sommes encore jamais vues. Je suis sûre que nous serons de très bonnes amies, mais ne préférerais-tu pas prendre le temps de me connaître ? Je pourrais revenir demain et après-demain aussi. »

Elle secoue encore une fois la tête et une cascade de cheveux emmêlés tombe sur ses yeux. Avec un pincement au cœur, je les écarte de son visage.

« Veux que tu sois ma maman, chuchote-t-elle de nouveau. Veux habiter chez toi. »

Très bien. Une enfant adorable qui, à sa manière, sait clairement ce qu’elle veut. Quelle est la bonne chose à faire, la solution la plus raisonnable ? Je me retiens de la prendre dans mes bras et de la couvrir de baisers.

Je me relève et serre sa petite main dans la mienne.

« Ma chérie, je dois juste parler à Mrs Jacey un instant. Je reviens tout de suite, je te le promets. Tu veux bien m’attendre ici ? »

Elle hoche à nouveau sa tête blonde.

Je m’empresse de quitter la pièce, craignant ma réaction si je reste. Gert a disparu. Je m’adosse au mur et prie : Mon Dieu, guidez-moi. Mes intentions à l’égard de Gert étaient si pures, si sincères. Et pourtant, elle ne veut rien avoir à faire avec moi alors que ce petit chérubin sans nom a submergé mon cœur comme la marée haute. Je devrais rentrer et digérer tout cela ; je devrais y réfléchir de façon rationnelle avant d’agir. Je sais néanmoins que je ne partirai pas d’ici sans elle. Il en est parfois ainsi : une décision se présente toute prête à votre cœur. Inutile d’y réfléchir car la réflexion n’y changera rien.

Je me hasarde dans le bureau de Mrs Jacey. La puanteur y règne toujours. Je la cherche et finis par la croiser.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? demande-t-elle aussitôt.

— Eh bien, Mrs Jacey, je ne sais pas trop par où commencer. »

Je porte la main à mon cœur et elle me mène dans une salle de classe déserte où nous prenons place sur de petites chaises qui peinent à contenir mes jupes vertes ou les hanches volumineuses de la directrice. Là, je rapporte mot pour mot la conversation que j’ai eue avec Gert.

« Ai-je dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? Était-ce trop pour elle ? J’ai fait montre de la plus grande douceur, mais… »

La brave femme secoue la tête avec fermeté.

« Non. C’est pas vous. C’est elle. La môme est fichue, irrécupérable.

— Oh, Mrs Jacey, ne dites pas une chose pareille. Je ne le supporte pas. Peut-être ne suis-je tout bonnement pas celle qui lui convient. Peut-être une personne différente obtiendra-t-elle une autre réaction de sa part. Je veux qu’elle soit heureuse.

— J’crois pas que ça soit possible, miss. Désolée de pas vous parler du bon côté des choses. C’est juste que des situations comme celles-là, j’en ai déjà vu et je sais les reconnaître. Cette môme est en trop piteux état pour être heureuse. Personne d’autre voudra d’elle et elle sera coincée ici jusqu’à ses quatorze ans, et quand elle sortira elle s’attirera des ennuis et elle finira par se faire tuer, ça fait aucun doute. Je veillerai à ce qu’elle soit en sécurité et qu’elle ait à manger aussi longtemps que possible, en espérant que ça change, mais à mon avis, ce sera quand les poules auront des dents.

« C’est pas votre faute, miss Westallen. Vous êtes une gentille dame. Si elle est pas fichue de s’en rendre compte, alors tant pis ! Mais dites-moi, vous vous décomposez. J’arrête de parler. Vous aurez essayé. J’espère que vous continuerez à nous rendre visite et que vous trouverez une autre petite qui vous plaira. »

Elle inspire profondément après ce long monologue et prend mes mains dans ses grosses mains rougeaudes. Je ne peux qu’imaginer combien j’ai l’air malheureuse. Je la regarde, rongée par la culpabilité.

« Mais c’est bien ça le problème, Mrs Jacey. Je l’ai déjà trouvée ! Quand Gert s’est enfuie, une autre enfant, plus jeune, m’a abordée. Elle avait tout entendu et elle a dit… qu’elle voulait venir avec moi. Elle veut que je sois sa mère ! Oh, Mrs Jacey ! Elle est… enfin, elle est irrésistible. Je ne l’avais jamais vue avant. Une enfant aux cheveux blond doré, qui doit avoir dans les trois ans.

— Ah oui, je vois qui c’est. Elle est arrivée y a quelques jours seulement. Vous savez quoi ? C’est la fille qu’il vous faut. J’avoue que ça m’attriste pas. Gert aurait fait de votre vie un enfer, vous pouvez me croire ! Celle-là, elle est douce, gentille et jeune. Elle a quatre ans, miss, mais elle est petite pour son âge, comme la plupart d’entre elles. Prenez-la, miss Westallen, avant qu’elle passe trop de temps ici. Elle pleure comme une madeleine tous les soirs. J’fais de mon mieux, vous savez, mais c’est pas un endroit pour un môme, surtout si y a une autre solution. Les autres filles lui filent des roustes. Prenez-la, avant que cet endroit lui colle à la mémoire et lui fasse des lézardes. »

Ce dernier argument me convainc. Elle ne restera pas ici une heure de plus.

« Mrs Jacey, quelle est son histoire ? Je vais la prendre, ah ça oui, mais renseignez-moi : a-t-elle une mère égarée qui risque de réapparaître et de la récupérer ? Je ne supporterais pas de l’adopter si c’est pour la perdre ensuite.

— Non, rien de tout ça. Elle a été amenée ici par une voisine. Sa mère s’est pendue. Elle avait dix enfants qu’elle avait pas les moyens d’élever, elle se crevait à la tâche. Pas de père, ou plutôt dix pères différents, et pas un dans les parages. Les aînés se sont éparpillés aux quat’ vents, d’après la voisine. Elle les a vus faire les poubelles dans le quartier, y en a même un qu’est déjà en taule à Pentonville. Elle a trouvé la petite assise sur le pas de la porte un jour, à moitié morte de faim et qui sanglotait, alors elle l’a amenée ici. Donc aucun risque de voir les parents débarquer. Rien qu’un pauvre bout de chou qu’a besoin d’amour. »

Bien que tragique, ce récit concluant me rassure.

« Je la prends avec moi. Mais il me faut poser une dernière fois la question à Gert. Si elle changeait d’avis, je m’occuperais des deux ! »

Son visage s’assombrit.

« Je ferais pas ça si j’étais vous, miss Westallen. Vraiment, vraiment pas !

— Je sais. Je comprends. Pourtant j’aurais tant aimé aider une enfant plus âgée, pour qui d’autres occasions ne se présenteront pas.

— Et c’est vraiment admirable, mais oubliez ça, miss, et prenez la petiote.

— Je vous en prie, Mrs Jacey. Demandez-lui de ma part. Dites-lui que j’adopte une de ses camarades. Cela la rassurera sans doute.

— À votre avis, ricane Mrs Jacey, qui c’est qui lui file la plupart des raclées, à la petiote ? » rétorque-t-elle, appuyant ses mains sur ses cuisses afin de s’extirper de la chaise d’écolier.

Elle revient cinq minutes plus tard pour m’informer que Gert a gracieusement refusé mon offre. Je détecte une pointe de sarcasme.

Puis elle va chercher l’enfant qui n’a ni nom connu ni effets personnels. Elle et moi quittons le foyer main dans la main et, en effet, le soleil est apparu pour l’accueillir. C’est trait pour trait le tableau qui n’a cessé de me venir à l’esprit depuis le jour où j’ai décidé d’adopter, sauf que l’enfant à mon côté mesure une soixantaine de centimètres de moins que je ne l’avais imaginé.

 

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