Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 33 sur 68

Pages du PDF

Le Manoir aux roses

33 – Mabs

MABS

 

«DALEY, déclara Mrs Finch un matin, je suis restée enfermée bien trop longtemps. »

Mabs nettoyait des chaussures pour Mrs Webb puisque Mrs Finch lui donnait encore si peu de travail. Elle était en train de polir à la perfection les chaussures de ville de Mr Charlie, que celui-ci s’entêtait à porter sur la lande. Elle leva distraitement la tête. Entendait-elle des voix ?

« Ah oui alors, m’dame, s’émerveilla-t-elle. J’arrête pas de le répéter. Vous dites que vous voulez vous promener avec moi ?

— Il est sans doute encore trop tôt pour une promenade. J’ai honte d’admettre que le monde extérieur me rend nerveuse. Cela fait si longtemps.

— C’est ce que je craignais, m’dame. Vous aviez quoi en tête ?

— “Qu’aviez-vous” en tête, Daley. Pardonnez-moi, vous ne m’avez pas demandé de corriger votre façon de parler et je ne le ferai plus si cela vous offense, mais je sais que vous souhaitez vous améliorer et pour l’instant, votre mauvaise élocution donne une fausse image de votre finesse de caractère et votre intelligence. »

Mabs la regarda bouche bée. Elle parlait de sortir ? Elle lui faisait des compliments ? Que se passait-il ?

« J’en serais très reconnaissante, pour tout dire. “Qu’aviez-vous” en tête, m’dame ?

— Je me demandais si nous ne pourrions pas aller dans la roseraie. C’est une si belle journée, Daley. Je ne supporterais pas de rester à l’intérieur. Cela fait des mois… Je ne sais même plus comment une chose pareille est arrivée. Trop c’est trop. Je ne vais pas passer le reste de ma vie cloîtrée dans une pièce.

— Absolument pas, m’dame ! Oh, je suis si contente ! Attendez un peu que Mr Finch l’apprenne. Il sera aux anges ! »

Mrs Finch darda sur elle un regard froid et dur.

« En êtes-vous sûre ? »

Mabs ne comprenait plus. Mrs Finch venait de passer d’heureuse et pleine d’espoir à ceci en moins d’une minute ; elle était en train de changer d’avis, assurément.

« Eh bien… oui. Depuis que je vous connais, il attend rien d’autre que de vous voir retrouver la force et la santé. »

Mrs Finch se métamorphosa de nouveau ; une telle détresse se peignit sur ses traits que Mabs eut l’impression de la voir entraînée vers le fond de l’océan. Elle aurait voulu plonger à sa rescousse.

« En effet, répondit Mrs Finch. Et on dit : “il n’attend rien d’autre”, Daley. Voulez-vous que je vous explique pourquoi ?

— Vous m’expliquerez dans le jardin, m’dame. Maintenant, laissez-moi vous chercher un châle ; malgré le soleil et les fleurs, y a encore une vilaine brise. On prend un livre, m’dame ? Au cas où vous voudriez vous asseoir et lire dehors ?

— Quelle charmante idée. Et c’est “il y a une vilaine brise”, pas “y a”. Est-ce que je vous agace déjà ?

— M’agacer ? M’dame, moi qui reçois jamais d’aide, je peux pas me permettre d’être agacée par celle qu’on veut bien m’apporter. J’en suis reconnaissante.

— Tant mieux. Car c’est “Je ne peux pas” et non “je peux pas”. »

Mrs Finch lui décocha un sourire penaud en enveloppant le châle autour de ses épaules. Mabs songea pour la millième fois que sa maîtresse avait autant de facettes qu’un pendentif de pierres précieuses.

Dehors, il faisait un froid vif et le ciel était dégagé. Le soleil brillait en oblique et le jardin, ayant reçu très peu d’attentions depuis que la famille avait emménagé, avait quelque chose de magique, avec ses enchevêtrements et ses ombres, ses pousses vertes qui apparaissaient entre le brun du feuillage mort de l’année précédente. Mrs Finch se fraya avec précaution un chemin au milieu des rosiers aux branches noires qui luisaient dans la lumière. Se retrouver dehors après tant de temps devait lui paraître étrange, songea Mabs.

« J’ai toujours eu un penchant pour les jardins négligés, observa Mrs Finch. Lorsqu’ils sont trop bien entretenus, ils ressemblent à de jeunes dames pomponnées et éduquées au millimètre près. Je préfère le charme à l’obéissance. Et vous, Daley ?

— J’ai pas d’avis sur les jardins, m’dame. C’est la première fois que j’en vois un d’aussi près.

— Vraiment ? Bonté divine, comme nos vies sont différentes. Regardez, des jonquilles. Ne les trouvez-vous pas délicieuses ?

— Si, j’ai toujours pensé que c’étaient les fleurs les plus joyeuses.

— Tout à fait. »

Sans se soucier de l’humidité, Mrs Finch s’agenouilla dans l’herbe pour sentir les fleurs, puis reprit ses divagations.

« Regardez, Daley ! Une rose ! »

En effet, une rose, solitaire et rose pâle, s’accrochait à une branche. Elle était plus grosse qu’un bourgeon mais pas encore tout à fait ouverte.

« En mars ! murmura Mabs. Fantastique.

— Pensez-vous que ce soit très tôt ? Certes, le temps n’a pas été bien clément. Non, regardez. »

Elle effleura du doigt un pétale rose et celui-ci se détacha, révélant une fine couche de beige en dessous.

« Jolie illusion, mais elle n’est pas réellement en vie. »

Mrs Finch se mit à pleurer.

« Oh, m’dame ! »

Sans y penser, Mabs passa ses bras autour d’elle, pour se retrouver aussitôt repoussée.

« Désolée, m’dame, je voulais pas…

— Non, la coupa Mrs Finch, les yeux pleins de larmes. Ce n’est pas ça. Vous n’avez rien fait de mal, Daley. C’est la maison. Je ne veux pas qu’ils me voient. »

Elle tourna le dos à la maison et couvrit son visage de ses mains, pleurant sans retenue. Mabs eut beau garder ses distances, elle vit les larmes couler entre ses doigts.

« Je supporte pas de vous voir si malheureuse, m’dame, dit-elle d’une voix douce. Vous voulez pas me dire ce qui va pas ? Je peux vous aider ? »

Enfin, Mrs Finch sécha ses larmes et s’essuya les mains sur sa jupe. Elle leva la tête et prit une profonde inspiration.

« Pardonnez-moi, Daley. Ce n’était qu’un chagrin idiot – ou peut-être est-ce l’air frais qui m’a bouleversée. Regardez, un siège. Il est rouillé et couvert de feuilles ! Voulez-vous risquer de salir nos robes pour lire un peu ? »

 

Mabs craignait que cette incursion dans le jardin n’ait été qu’un événement isolé, mais le lendemain matin, Mrs Finch la surprit de nouveau.

« Allons nous promener aujourd’hui, annonça-t-elle une fois le petit déjeuner débarrassé.

— Nous promener ? répéta Mabs, stupéfaite. Une vraie promenade ?

— Oui. Et je vous promets de bien me tenir. Plus de crise idiote comme celle d’hier.

— Ça avait rien d’idiot. C’était un grand pas.

— “N’avait rien”. Ça n’avait rien d’idiot.

— Merci, m’dame. Ça n’avait rien d’idiot. Je vais chercher mon châle. »

Mabs courut à l’étage, voulant se dépêcher avant que sa maîtresse ne change encore d’avis. À son retour, elle fut soumise à un examen attentif de sa personne.

« N’avez-vous ni manteau ni gants ?

— Non, m’dame.

— Est-ce dans cette tenue que vous êtes sortie tout l’hiver ?

— Oui, m’dame.

— Mon Dieu ! Je n’en avais aucune idée. »

Elle dénicha un manteau bleu marine et une paire de gants en laine.

« Gardez-les », insista-t-elle avant de descendre les marches d’un pas décidé, s’éloignant des protestations et des remerciements de Mabs.

À la porte d’entrée, elle s’arrêta pour jeter un coup d’œil ironique par-dessus son épaule.

« Je vais enfin voir la terre promise de Hampstead. En avant, Daley ! J’ai bien l’intention d’être éblouie. »

Mabs devait l’avouer : Hampstead était vraiment éblouissant pour cette première expédition de Mrs Finch. De splendides camélias rouges et roses s’épanouissaient dans les jardins de Willoughby Walk ; devant leur éclat, les cottages de pierre brune paraissaient doux et accueillants. Le parfum des fleurs flottait dans la brise légère et un foisonnement d’oiseaux – merles, pies, hirondelles – bruissait dans les arbustes et traversaient le ciel à toute volée. Hampstead ressemblait au village de campagne d’autrefois.

Mrs Finch regardait autour d’elle d’un air blasé, mais Mabs remarqua dans ses yeux une pointe de curiosité.

« On raconte que Hampstead a des eaux curatives, comme Bath, commenta Mabs lorsqu’elles passèrent devant le vieux puits de Chalybeate Well. C’est pour ça que les gens viennent ici depuis toujours, pour se sentir mieux dans leur vie. »

Mrs Finch haussa les sourcils d’un air parfaitement sceptique.

Lorsqu’elles atteignirent la grand-rue, Mabs espéra voir Mrs Finch s’extasier comme elle-même l’avait fait la première fois qu’elle y avait mis les pieds. En vain. Toutefois, contrairement à Mabs, Mrs Finch avait l’habitude des jolies choses ; c’était de plus une femme bornée. Regardez un peu sa tête ! Elle semblait déterminée à ne pas tomber amoureuse du lieu, même quand elles passèrent devant le confiseur, avec sa vitrine de macarons vert pomme, rose poudré et jaune citron qui dégringolaient de leur support telle une cascade aux couleurs acidulées.

En traversant la route, elles contemplèrent la boulangerie, qui déployait une profusion de tartes dont la pâte paraissait légère comme l’air et dorée comme le beurre. Elles flânèrent près de la librairie et du magasin d’antiquités avec ses pendules en cuivre, ses boîtes à bibelots argentées et ses perles de jais. Les choux, les tomates et les oignons devant l’épicerie étaient d’une telle simplicité et d’une telle perfection que Mabs songeait souvent que leur beauté était la plus grande de tous.

Elles traversèrent de nouveau la rue pour marcher le long de Downshire Hill. Mabs regardait les yeux noirs de sa maîtresse observer les grandes maisons et les dames élégamment vêtues qui entraient et sortaient de voiture. Sans doute leur ressemblait-elle autrefois. « L’exquise Miss Farrah », avait dit Elfrida d’un ton amer au sujet de sa mère. Mr Finch avait été un improbable soupirant qui n’en revenait toujours pas de l’avoir séduite.

« Vous êtes fatiguée, m’dame ?

— Un peu. Mais terminez votre visite guidée. Je ne vais pas m’évanouir.

— Je suis ravie de l’entendre, m’dame. Bon, voilà ce que je tenais surtout à vous montrer. »

Elles avaient atteint le bout de la rue, au-delà de laquelle commençait la lande. De l’étendue vert et brun qui se déroulait devant elles, soufflait une brise qui leur rosit le visage.

« Juste pour que vous voyiez comme elle est proche, m’dame. On peut parcourir des kilomètres, dessus. Maintenant que vous avez découvert le village, on pourrait peut-être se promener sur la lande, la prochaine fois, si vous en avez envie.

— L’idée me plaît, Daley. C’est un endroit… plutôt agréable. Je comprends à présent pourquoi vous en parlez sans cesse.

— Je suis tellement contente ! Otty sera déçue d’apprendre qu’elle a loupé ça. Il faudra que vous y alliez avec elle, un après-midi. Elle est si fière de Hampstead qu’on dirait que c’est elle qui l’a construit.

— À qui le dites-vous… Ma fille est sujette à de grands élans d’enthousiasme. Vous savez, Daley, je suis fatiguée mais je n’ai pas envie de rentrer tout de suite. Vous rappelez-vous cet adorable salon de thé devant lequel nous sommes passées, celui avec les bow-windows ? Que diriez-vous d’y faire un petit crochet ?

— Astrid’s, m’dame ? C’est le plus cher du quartier ! Je serais ravie d’y aller ! Vous commencez à trouver vos marques ! »

Mabs avait souvent regardé avec envie par les jolies fenêtres flanquées de lampes dorées de chez Astrid. Elle n’était jamais entrée parce que rien ne justifiait une telle dépense et qu’elle pensait que son vieux châle dénoterait ! Dans l’élégant manteau bleu marine de Mrs Finch, elle avait davantage l’impression d’y avoir sa place. L’intérieur était plus joli encore, avec du papier peint à fleurs et des soliflores en cristal sur chaque table. Mrs Finch leur commanda du Earl Grey. Le parfum floral déplut d’abord à Mabs, qui pourtant s’y habitua progressivement. Mrs Finch choisit un scone beurré et Mabs, un chou à la crème léger comme un nuage.

Mabs fut frappée de constater que, dans un autre monde, sa mère et elle auraient pu partager ce genre de plaisir. Et Mrs Finch devrait vraiment le partager avec ses propres filles. Mabs se demanda encore une fois comment les choses avaient pu si mal tourner pour la belle Abigail Farrah, autrefois si convoitée.

« À quoi vous pensez, m’dame ? s’enquit-elle après un long silence. Vous croyez que vous finirez quand même par retrouver le bonheur ? »

Mrs Finch détourna les yeux de la fenêtre.

« Je vois bien que c’est ce que vous attendez de moi. Mais je ne vous ai jamais menti sur la nature de mes sentiments. Ce n’est pas maintenant que je vais commencer. Vous souvenez-vous de cette rose que nous avons trouvée dans le jardin hier ? Elle paraissait si parfaite de l’extérieur, mais à l’intérieur, elle était toute sèche et flétrie. C’est moi, Daley. Difficile de prendre du plaisir quand le cœur même de votre existence est empoisonné. Rongé par la rouille. Et cette roseraie qui, malgré son immense potentiel de vie et de beauté, reste cruellement négligée et pousse dans d’inquiétantes directions ? C’est ma vie. Avant que vous ne me posiez la question : non, je ne peux pas vous expliquer. »

Ce soir-là, Mabs frappa à la porte du bureau de Mr Finch. Il lui avait souvent dit que si elle avait besoin de parler, elle n’avait qu’à venir à lui. En effet, il était là, l’odeur du monde extérieur flottant encore autour de lui et de son manteau jeté en boule sur le dossier d’une chaise, comme s’il venait à peine de le retirer. Son bureau était jonché de documents de travail.

« Je suis désolée, fit Mabs. Vous venez de rentrer. Je reviendrai une autre fois.

— Non, je vous en prie, ce n’est pas grave, miss Daley. En quoi puis-je vous aider ? »

Mabs ne put retenir son enthousiasme. Elle ne lui avait pas parlé de leur visite de la roseraie la veille, qui lui avait semblé si insignifiante. Mais une promenade dans Hampstead, quel progrès !

« J’ai une très bonne nouvelle pour vous, m’sieur.

— Je vous écoute ! »

Mabs lui raconta donc que, pour la première fois depuis des mois, son épouse était sortie. Elle ne pouvait s’empêcher de sourire, enchantée. Il s’agissait d’une étape tellement importante à ses yeux. Elle ne mentionna pas les larmes dans la roseraie, la veille. Pourquoi gâcher cette bonne nouvelle ?

« Dehors ? s’étonna Mr Finch. Où cela ? »

Mabs ne s’attendait pas à voir son visage si tendu. Pendant un bref instant, elle se rappela la conversation qu’elle avait eue avec sa femme le matin précédent :

Il sera aux anges !

En êtes-vous sûre ?

« Eh bien hier, on est justes sorties dans la roseraie, m’sieur. Mrs Finch avait pas envie de marcher, mais l’air frais a dû lui faire du bien parce qu’aujourd’hui, on s’est promenées dans le village !

— Le village ?! Abigail ? Ça alors. Vous faites des miracles !

— Je doute que ce soit moi, la faiseuse de miracles, m’sieur. Pour être honnête, je crois que c’est l’arrivée du printemps. Il remonte le moral, pas vrai ? Ça m’a fait plaisir de la voir hors de la maison, avec le soleil sur le visage. J’ai pensé que vous aimeriez l’entendre.

— Oui. Tout à fait. Et après… comment s’est-elle sentie ?

— Parfaitement bien, m’sieur. Vous êtes content ? J’en étais sûre.

— Oui, bien évidemment ! C’est… excellent. Inattendu. Bravo, miss Daley. J’aimerais vous donner une petite prime.

— Comment ? Oh non, m’sieur. Enfin merci, vraiment, mais j’ai fait que mon travail. J’ai pas besoin d’une prime pour ça. La voir sortir est une récompense en soi.

— C’est très gentil à vous. Juste une toute petite. Tenez, trois shillings. Je trouve que c’est important de célébrer ces étapes. Je me souviens fort bien de l’état dans lequel se trouvait ma femme à votre arrivée, miss Daley. La différence saute aux yeux. Je vous en prie, prenez-les.

— Très bien, m’sieur, merci encore. »

Mabs empocha les shillings brillants, songeant à sa tirelire, à l’anniversaire de Peg qui approchait à grands pas, à p’pa au charbon. Pourtant, Elle ne se sentait pas tout à fait à l’aise.

« Et où êtes-vous allées aujourd’hui exactement ? Je vous en prie, asseyez-vous, racontez-moi tout. »

Mabs retraça leur itinéraire, puis hésita. Il n’y avait rien de mal à mentionner le salon de thé, si ? À moins que les savoir ensemble dans un endroit pareil ne lui paraisse un peu incongru. Mais ce serait une omission trop importante.

« Ensuite on est passées chez Astrid, m’sieur. Mrs Finch trouvait l’endroit joli.

— Le salon de thé ? Vous êtes donc allées là-bas pour… boire du thé ? Rien que vous deux ?

— Oui, m’sieur. C’était un grand moment pour moi et elle, elle avait besoin de se reposer.

— Vous n’avez rencontré personne d’autre ?

— Non, m’sieur. Je connais pas grand monde par ici et Mrs Finch, personne.

— Et de quoi avez-vous parlé ? Oh, pardonnez-moi, cela doit vous sembler bien indiscret, c’est terriblement déplacé de ma part ! Je m’interrogeais juste parce qu’elle était si réticente à votre égard jusqu’à présent – enfin, pas envers vous personnellement, comprenez-moi bien, mais envers l’idée d’une dame de compagnie. Je me demandais donc ce qui avait changé.

— Je crois qu’elle s’est habituée à moi, voilà tout. Et comme je vous l’ai dit, m’sieur, le printemps arrange toujours les choses. On a parlé de l’éducation de Miss Otty, et de l’anniversaire de Miss Elfrida. Ma sœur Peg est née le même jour, c’est drôle. Elle va avoir treize ans, j’ai du mal à le croire… »

Ce fut un soulagement que de changer de sujet. Elle ne parlerait pas à Mr Finch des remarques mélancoliques que lui avait faites sa femme devant son thé tiédissant.

Difficile de prendre du plaisir quand le cœur même de votre existence est empoisonné… rongé par la rouille.

À l’intérieur, elle était toute sèche et flétrie… c’est ma vie.

« Eh bien, conclut Mr Finch, je suis heureux que vous ayez passé une bonne matinée. Je suis sûr qu’Abigail se fera un plaisir de m’en parler lorsque je la verrai tout à l’heure. J’ai une nouvelle à lui annoncer. Une invitation !

— Ah oui ?

— Du capitaine Westallen ! Il nous invite à déjeuner lundi en quinze. Je devrais pouvoir demander ma demi-journée sans trop de difficulté. C’est pour moi une occasion en or.

— J’en suis ravie, m’sieur.

— Oui, sauf que… »

Il fronça les sourcils, soudain pensif. Puis il se retourna pour prendre une grande carte sur son bureau – l’invitation, sans doute, songea Mabs.

« Est-il d’usage d’inviter également l’épouse alors que le mari veut parler affaires ? Cela vous paraît-il étrange ? Je n’en sais trop rien.

— M’sieur, je suis la dernière personne qui saurait vous répondre… Mais ça vous laissera plus de temps avec lui, non ?

— Vous avez sans doute raison. Les Westallen et les Finch, deux bonnes familles de Hampstead en d’excellents termes… Cela sonne bien, n’est-ce pas ? »

Il examina la carte sous toutes les coutures.

« C’est juste la formulation qui… Enfin, il s’attend de toute évidence à ce qu’Abigail soit là… mais elle n’a commencé à sortir que cette semaine. Ils comprendraient sans doute si je leur expliquais qu’elle n’est pas encore assez en forme pour un déjeuner.

— Je suis sûre que oui, m’sieur, mais pourquoi demanderiez-vous pas à Mrs Finch ce qu’elle en pense ? Je serais pas surprise d’apprendre qu’elle s’en sent capable. »

Mr Finch gardait les yeux rivés sur l’invitation, comme si des messages secrets y étaient inscrits à l’encre invisible.

« Et ma femme était-elle… d’humeur stable, aujourd’hui ? »

Difficile de prendre du plaisir quand le cœur même de votre existence est empoisonné…

« Oui, m’sieur, très stable.

— Alors peut-être lui demanderai-je, comme vous l’avez suggéré. Merci, Daley. »

Mabs quitta le bureau, légèrement déçue ; elle s’était attendue à ce qu’il saute de joie en entendant la nouvelle. Or, les changements pouvaient faire peur, même lorsqu’on y aspirait. Elle se souvint de ce qu’elle l’avait entendu dire mercredi soir : J’aimerais tant que vous ayez une vie sociale normale et décente. Mais vous savez aussi bien que moi que l’on ne peut vous faire confiance. Ce que vous pourriez dire, ce que vous pourriez faire.

Et Mabs le comprenait. Elle savait mieux que personne à quel point Mrs Finch pouvait se montrer lunatique. Plus Mrs Finch ferait de choses, plus elle serait en compagnie d’inconnus, plus elle aurait de chances d’agir de façon gênante ou choquante, il fallait l’admettre. Mais quelle était l’alternative ? L’enfermer pour toujours ? Non, ce serait inhumain. Mabs le savait et Mr Finch aussi. Néanmoins, il avait raison de faire preuve de prudence.

 

OceanofPDF.com