Le Manoir aux roses
24 – Otty
OTTY
Hampstead, 1896
IL ME RESTE ENCORE UNE SEMAINE DE LIBERTÉ avant de commencer ma carrière à l’Académie pour jeunes filles de Hampstead. J’aimais aller à l’école à Durham, mais j’ai depuis pris l’habitude de marcher des heures durant par tous types de temps, de faire comme je l’entends. Je suppose que j’ai une drôle de vie pour une enfant de douze ans ; au moins, j’en suis la maîtresse. L’école va me comprimer comme un corset à l’ancienne.
J’ai demandé à papa s’il n’y aurait pas une solution alternative à mon éducation. Une gouvernante par exemple, ou même maman ? Elle passe la journée à la maison et elle est très intelligente. Mais papa, malgré tout l’amour que je lui porte, reste un homme des plus conventionnels. Les choses peu conventionnelles ne sont pas dans sa nature. Ce sera l’école, insiste-t-il, pour quelques années seulement, jusqu’à ce que je me marie. Me marier ! Autant m’étrangler tout de suite.
Je ne peux donc que profiter du peu de jours qu’il me reste. Mabs et moi sommes allées au zoo de Londres (c’est tellement plus amusant d’y aller avec quelqu’un !), à Trafalgar Square (même s’il fait froid dehors !) et à la National Gallery – un vrai régal pour les yeux ! Ce que j’ai préféré, c’était observer Mabs, qui n’avait encore jamais visité de musée. Elle dit qu’elle s’y sentait plus à l’aise en ma compagnie.
Je ne lui ai toujours pas parlé de Jill. J’aimerais la supplier de m’emmener la voir, mais je ne suis pas sûre de moi. Je ne crois pas que Mabs se préoccupe de la couleur de peau des gens, mais si jamais elle se sent obligée d’en avertir papa ? Je suis certaine qu’il n’apprécierait pas. Il s’inquiéterait de ma réputation, de l’image que cela donnerait de lui, des conséquences sur ses chances de fréquenter les meilleures familles du coin…
À ce propos, je me sens coupable de ne pas lui avoir parlé d’Olive alors que je sais qu’il donnerait n’importe quoi pour rencontrer sa famille. Quand me suis-je mise à garder tant de secrets ? J’aime lui faire plaisir, pourtant Olive est mon amie et lui ne la verrait pas en tant qu’elle-même mais pour son nom et son père. Mon Dieu, quelle tristesse de penser une chose pareille de son papa ! À tous autres égards, il est vraiment adorable, et chacun a ses défauts. Son ambition débordante vient du fait qu’il veut ce qu’il y a de mieux pour maman et pour nous ; elle prouve en réalité qu’il est très aimant. Malheureusement, elle peut parfois être mal interprétée.
Sans doute est-ce fort égoïste de ma part, mais je souhaite la garder pour moi. Mabs est certes une amie formidable, néanmoins elle commence tout juste à trouver sa place en ce monde et elle est toujours si reconnaissante. Olive, elle, me défie. Confiante et singulière, elle ne passe pas son temps à se préoccuper de ce que les autres pensent d’elle. Je veux lui ressembler quand je serai grande.
Le mercredi de ma dernière semaine de liberté, le temps reflète parfaitement mon humeur. Le ciel est d’un gris épais et moutonneux. La pluie s’abat sans discontinuer, bourdonnant contre le pavé, et le vent s’agite et plonge, tel un canasson bougon. Comme c’est le jour de congé de Mabs, je me rends à Polaris House ! J’enfile mon manteau et ma capote les plus robustes et je m’empare aussi d’un parapluie. Puis je parcours au galop les quelques rues qui me séparent de mes amies. Elles ne vivent qu’à dix minutes de là, pourtant lorsque Agatha me fait entrer, mon ourlet est trempé sur vingt-cinq centimètres, mon chapeau est défoncé et la pluie s’écoule en petits ruisseaux de mon manteau. Zut, je suis en train d’asperger le magnifique sol en mosaïque ! Agatha emporte avec précaution mes vêtements trempés tandis qu’Anne me mène au salon. Olive et Clover jouent au jeu de l’oie sur le tapis devant la cheminée.
« Seigneur ! s’écrie Olive en me voyant. Venez tout de suite vous asseoir près du feu ! »
Elle se lève et regarde autour d’elle.
« Le tabouret du piano, je pense, ajoute-t-elle. Vous pourrez étaler vos jupes afin qu’elles sèchent plus vite. »
Elle le traîne auprès de l’âtre. Une fois que je suis bien installée sur le tabouret tapissé, agréablement rôtie par les flammes, elles terminent leur partie et sonnent la cloche pour demander du chocolat chaud.
« Vous paraissez morose, Otty. Est-ce à cause de ce temps ?
— Si seulement c’était là mon seul problème… soupiré-je. C’est l’école. Je ne pourrai plus venir vous rendre visite – même si vous vous en réjouirez peut-être, étant donné que je suis si souvent ici. J’espère ne pas avoir abusé de votre hospitalité.
— Ne dites pas de bêtises, Clover et moi serons toujours ravies de vous voir. Mais enfin, Otty, vous donnez l’impression que votre vie sera finie lorsque vous entrerez l’académie.
— C’est ce que je ressens. Je suis sûre que les autres filles seront insupportables. Clover et vous me manquerez, et Mabs aussi.
— On ne perd pas ses véritables amis. Je dois dire, Otty, que je suis surprise de vous entendre parler ainsi. Je sais que ces deux derniers mois ont dû ressembler à de longues vacances, cependant vous êtes une jeune fille si brillante que vous ne pouvez qu’être très douée pour l’école. J’aurais cru qu’apprendre était important à vos yeux.
— Avant, oui ! J’étais première de la classe à Durham. Mais…
— Taratata, m’interrompt Olive. L’éducation des femmes est vitale, Otty. Servez-vous de votre intelligence, perfectionnez-la. Il n’existe meilleur endroit pour vous qu’une bonne école. Quelles sont vos ambitions ? Quelles qu’elles soient, elles commencent par une solide éducation.
— Mes ambitions ? » répété-je.
Personne ne m’a jamais posé cette question. Dans la bouche d’Olive, ce mot est un vaste horizon venteux qui s’étend à l’infini. Dans la bouche de ceux qui parlent de papa, il ressemble à une chose mesquine et de mauvais goût. Quelle différence entre les deux ? Je me le demande. L’idée d’en avoir a quelque chose d’excitant.
« Je n’y ai jamais réfléchi, avoué-je. Je suppose que je le découvrirai bientôt.
— Et l’université ? suggère Olive. Cambridge, peut-être, ou Oxford ? Je suis certaine que vous pouvez y arriver, Otty. Trop peu de femmes y vont. »
J’ai la tête qui tourne, comme la fois où j’ai bu du champagne de papa. Cambridge ? Moi ?
« Y êtes-vous allée ? demandé-je.
— Non. Mais j’aurais pu. Je suis très intelligente, vous savez. Je me considère encore comme une éternelle élève – il y a une réserve inépuisable de choses à apprendre. Mais je ne souhaitais pas quitter mes parents, ni Hampstead. »
Je la regarde, surprise.
« Je sais, cela paraît étrange quand on me voit maintenant, adulte. Pourtant je vous assure, Otty, que ma vie m’apporte tout ce dont j’ai besoin. Je peux apprendre, aimer, aider les autres, ici-même, à Hampstead. Je crois que certains sont nés au bon endroit et que leur plus grand bonheur est de le savoir et d’y rester. C’est mon cas. Vous, en revanche, j’en doute.
— Et qu’arrive-t-il aux autres ?
— Eh bien, ils doivent explorer le monde à la recherche de l’endroit qui leur correspond. Pour eux, la joie tient en partie à ces explorations. »
Oui, c’est bien moi. J’aime mes parents. J’aime Hampstead. Mais je ne me vois pas suivre la voie d’Olive. Elle a raison. J’ai encore beaucoup à explorer, et pas que les rues de Londres.
« Donc… les femmes ont le droit d’aller à l’université ?
— Oui, répond Olive d’un air renfrogné. Bien que nous n’ayons pas le droit d’obtenir de diplômes. Ne me lancez pas sur ce sujet, Otty, si vous ne voulez pas me voir en colère. Je pense malgré tout que l’éducation, même sans ses récompenses concrètes, est essentielle. Elle vous enrichit, elle vous donne du fil à retordre, elle vous change. Les hommes ne veulent pas que les femmes aient accès à ces choses, mais il nous faut bien commencer quelque part. Sinon, comment ce monde dément pourra-t-il changer un jour ? »
Je sens un petit frisson en me remémorant ce que Jill m’a dit au moment de nos derniers adieux. On est jeunes, et on est des filles. On arrivera jamais à changer quoi que ce soit. Est-ce là une façon d’y remédier ?
« L’université, murmuré-je. Je me demande à quoi cela ressemblerait.
— Eh bien, vous ne le saurez pas si vous n’allez pas à l’école », réplique Olive d’un ton acerbe et, maintenant qu’elle a démontré son point de vue, nous changeons de sujet.
« Présentez-nous Mabs, la prochaine fois, dit-elle quand je me décide enfin à rentrer chez moi. Voilà quelque temps déjà que je voulais vous le demander, mais avec toute cette agitation autour de Noël, je n’ai pas trouvé le temps. Venez avec elle avant de commencer l’école, d’accord ? »
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