Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 59 sur 68

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Le Manoir aux roses

59 – Abigail

ABIGAIL

 

VOTRE PÈRE M’A RÉVEILLÉE LE – quel jour était-ce ? Samedi soir ? Il m’a dit qu’il avait reçu une lettre de Charlie quelques heures plus tôt mais qu’il avait oublié de l’ouvrir. Apparemment, Charlie annonçait qu’ils étaient mariés, de retour à Londres et que Felicia était gravement malade. Charlie me suppliait de les rejoindre.

« Nous devrions y aller tout de suite, a proposé Lucius. Si quelque chose lui arrivait, nous ne nous le pardonnerions jamais. «

J’ignore pourquoi je ne me suis pas douté qu’il mentait. Peut-être parce que j’étais à moitié endormie, ou parce que cela me paraissait fort plausible. Felicia n’a jamais été une jeune fille robuste et la fatigue d’un long trajet et d’une fugue la mettrait à rude épreuve. Tout en sautant du lit et en jetant quelques affaires dans un petit sac de voyage, j’ai imaginé le pire. J’avais également hâte de les revoir – mon fils, ma belle-fille – et de leur venir en aide.

Pendant la première partie du voyage, je ne pensais qu’à Felicia, priant pour que Charlie ne termine pas veuf à l’âge de vingt et un ans. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte, d’après un ou deux repères aperçus dans l’obscurité, que nous nous dirigions vers le sud, à travers Londres. Lucius avait mentionné que Charlie et Felicia logeaient quelque part au nord de Londres, j’en avais la certitude. Non, non, m’a-t-il assuré, je l’avais mal entendu : ils se trouvaient dans le Kent. Dès lors, j’ai commencé à me poser des questions.

J’ai exigé de voir la lettre que Charlie avait envoyée ; Lucius a affirmé l’avoir laissée sur son bureau.

« Vous vous souvenez de leur adresse ? » ai-je demandé.

Il a répondu oui. De quelle maladie Felicia souffrait-elle ? ai-je voulu savoir.

« Une fièvre », a-t-il dit. C’est alors que j’ai su.

« Lucius, vous m’emmenez à l’asile, n’est-ce pas ? »

Il a répondu :

« Oui ma chère, je le crains. Dans un lieu réputé à Dartford. Je regrette d’avoir à prendre cette mesure, mais à présent que vous sortez dans notre quartier et que vous parlez sans réfléchir à des gens comme les Westallen, vous menacez tout ce que j’essaye de construire. Je préfère me débarrasser du fardeau dès maintenant, tant que je garde encore un semblant de contrôle sur ma famille. Charlie est parti, d’une façon fort peu judicieuse. Averil est fiancée à un homme qu’elle connaît à peine et Otty devient de plus en plus ingouvernable jour après jour. »

Inutile pour moi de m’emporter comme je le faisais habituellement. Je me suis tue et j’en ai profité pour réfléchir. Je ne savais pas trop où se trouvait Dartford. Peut-être dans le Surrey ou le Kent – un de ces endroits pas trop éloignés de Londres. Je savais que je n’aurais qu’une seule occasion de m’échapper et ce n’était assurément pas le moment ; la calèche roulait vite. J’ai pensé à ce que j’avais emporté : des vêtements et des livres, rien d’autre. J’ai glissé la main dans la poche de ma jupe. Il y avait une pièce, juste une, une bougie à moitié utilisée et une pochette d’allumettes, que j’avais gardées là depuis mes nuits agitées à Durham.

Je ne devais pas penser à l’asile. Cela m’aurait paralysée de peur. Je ne pensais qu’à une chose : vers qui me tourner si je parvenais à m’échapper. Pas vers vous, Mabel, puisque vous vivez sous le même toit que mon mari. Il ne restait que vous, Olive. Je répugnais à faire appel à une personne que je connaissais si peu, mais je savais que vous m’abriteriez.

J’ai tenté de deviner combien de kilomètres nous avions déjà parcourus ; lorsque la calèche a commencé à ralentir, j’ai songé que j’avais bien jaugé la distance de Dartford à Londres. J’ai attendu le bon moment ; il me fallait user de la plus grande précision. J’ai aperçu un grand bâtiment sombre qui se dressait au bout d’une rue. Il dégageait quelque chose de tragique et j’étais décidée à ne pas faire partie de son histoire.

La calèche s’est arrêtée. Lucius en est sorti.

« Permettez-moi, ma chère », a-t-il dit, sans doute à l’intention du conducteur.

Ou peut-être cherchait-il encore à se convaincre qu’il était un époux attentionné qui agissait dans mon intérêt. Il a fait le tour du véhicule. Lorsqu’il s’est retrouvé presque à mon niveau, je me suis ruée sur la porte par laquelle il était sorti et je me suis mise à courir. J’ai laissé mon sac ; je ne me suis pas retournée.

Je l’ai entendu me crier après et appeler le conducteur à l’aide. Le quartier n’était pas particulièrement salubre, si bien que je me suis retrouvée dans un labyrinthe de ruelles étroites, idéales pour y disparaître. J’ai tourné à droite, puis à gauche, puis encore à droite, me perdant dans la ville sans aucune logique, si ce n’est celle de rester hors de vue de mes poursuivants. Depuis qu’il est un homme d’affaires prospère, Lucius a pris de l’embonpoint, alors que la peur me rendait aussi agile qu’une biche. Quant au conducteur, pourchasser une épouse fugueuse qui n’était pas la sienne ne l’enthousiasmait peut-être pas. Je me suis vite retrouvée seule, et je n’entendais plus rien d’autre que mon propre cœur battant dans mes oreilles. Les maisons tout autour étaient mitoyennes mais dotées de petits jardins, je me suis donc glissée dans l’un d’entre eux. Fort heureusement, la nuit était sèche, je me suis donc cachée derrière des groseilliers, où j’ai attendu plusieurs heures.

À l’aube, je suis sortie des buissons et j’ai secoué mes vêtements, terrifiée à l’idée d’être découverte. J’ai marché, marché, sans savoir dans quelle direction j’avançais, jusqu’à ce que je tombe sur un cours d’eau. Il était large, rapide et sale et j’avais espoir qu’il s’agisse de la Tamise, sachant qu’en ce cas, cela me faciliterait beaucoup la tâche.

J’ai marché toute la journée, assaillie par le doute, ignorant si j’avais pris le chemin le plus direct ou même la bonne direction. Je n’osais demander – malgré mes beaux habits, je commençais à être fort décoiffée, et je savais que ce genre de mélange risquait d’attirer l’attention. Oui, Olive, je sais ce que vous vous dites. Pourquoi n’ai-je pas hélé une calèche, vous laissant payer la course à mon arrivée ? J’aurais dû, bien sûr. Mais je n’ai pas l’habitude de me faire aider des autres, ni d’avoir des amis. Le fait que je sois allée vers vous était en soi un grand pas en avant pour moi.

Dans l’après-midi, j’ai dû m’arrêter pour acheter du pain et de la confiture, sans quoi je me serais effondrée. Je buvais un peu d’eau dès que je passais devant une fontaine publique, et quand je me suis trouvée incapable d’avancer sans nourriture, j’ai descendu quelques marches jusqu’à une de ces petites plages de galets qui ponctuent la Tamise, afin de rester hors de vue des passants. J’ai mangé la moitié de mon pain et de ma confiture avant de reprendre ma route. À la tombée de la nuit, je me suis cachée dans un autre jardin.

Puis la pluie s’est mise à tomber. Ces averses torrentielles que vous avez reçues ici aussi. Je me suis faufilée aussi loin que possible sous mon abri de feuilles mais rien n’y a fait. Le matin, j’étais trempée et glacée. Je ne pouvais pas me permettre de tomber malade ; je devais rentrer à Hampstead. J’avais une allure encore plus étrange le lendemain matin : raide, débraillée, les pieds douloureux, toujours cramponnée à mon pain et ma confiture. Quand je me suis aperçue que j’étais de nouveau à Londres, mon soulagement a été immense. Je me démarquais moins ; la ville abrite toutes sortes de gens étranges, n’est-ce pas ? Je me suis sentie assez à l’aise pour demander mon chemin à deux reprises. Je voyais Lucius à chaque coin de rue, mais il s’agissait chaque fois d’un inconnu.

Ce n’est qu’une fois arrivée à la lande que j’ai vraiment su où je me trouvais. C’était déjà le soir et la foule commençait à quitter les lieux. Je me souvenais que Mabel avait mentionné la fête foraine de la Pentecôte. Je ne savais pas exactement comment me rendre à Polaris House car je n’y étais allée qu’une fois. Me retrouver à l’extérieur avec mon mari après tant de temps m’avait paru si étrange que je n’avais pas fait attention au trajet. Comme je savais au moins que la maison était en haut d’une colline, j’ai commencé à longer le bord de la lande. La fatigue, la faim et la peur m’ayant affaiblie, j’ai décidé de m’arrêter pour me reposer avant de décider de la marche à suivre.

Je me suis mise à couvert dans un petit bosquet d’arbres – la pluie avait cessé, même si je sentais qu’elle ne tarderait pas à reprendre. Je me suis reposée et j’ai tenté de sortir de mon étourdissement afin d’être assez forte pour continuer ; je n’avais nulle envie de passer une troisième nuit dehors. C’est alors que j’ai entendu un enfant pleurer. Je me suis levée et j’ai suivi le son, et j’ai trouvé une toute petite personne vêtue d’une robe jaune cachée aussi loin dans les buissons que je l’avais été la veille.

J’ai soulevé les branches et je l’ai implorée de me laisser l’aider. Elle paraissait épuisée, sale et terrifiée. Je sais à présent qu’elle avait passé vingt-quatre heures seule sur la lande. Épouvantable ! Elle ne s’est pas enfuie – Dieu merci, car je n’aurais pas eu la force de la pourchasser. Je l’ai encouragée à sortir et, une fois assises, nous avons confirmé que nous étions toutes deux perdues. J’ai promis de l’aider. Je lui ai demandé son nom et elle a répondu une chose étrange, Olive :

« Je ne suis pas Nellie, je suis Clover. »

Il sera toujours temps de comprendre plus tard, ai-je songé. Quoi qu’il en soit, le prénom de Clover me disait quelque chose. Elle était terriblement réservée – j’ai eu des difficultés à la faire parler tout court – mais lorsque je lui ai demandé :

« Pas Clover Westallen ? », elle s’est illuminée d’un coup !

« Oui, ma maman est Olive Westallen et j’habite à Polaris House », a-t-elle répondu.

Vous imaginez mon étonnement. Le sien aussi, lorsque je lui ai expliqué que je me rendais moi aussi à Polaris House !

Je lui ai donné ce qu’il me restait de pain et de confiture et nous sommes parties, main dans la main, l’espoir retrouvé. Naturellement, nous ne connaissions pas le chemin. Clover était fort contrariée.

« Maman m’amène ici ! » a-t-elle crié.

Il n’y avait personne à qui demander – la pluie s’était remise à tomber, abondante. L’orage nous a désorientées encore plus. Nous avons réussi à rejoindre les rues de Hampstead, mais rien ne nous paraissait familier !

Puis, Clover a reconnu la maison d’un voisin grâce à la guirlande de fleurs estivales, tristement abîmées par la pluie, qui ornait sa porte. À partir de là, elle connaissait le chemin. À mon grand soulagement, le portail était ouvert. De toute ma vie, jamais je n’ai été aussi heureuse d’arriver quelque part. La seule ombre au tableau était Clover. Elle a commencé à pleurer, à hurler même, et a refusé tout net d’aller à la maison. Elle était dans tous ses états, bouleversée, et incapable de m’expliquer pourquoi. Je ne pouvais pas la porter – elle ne me laissait pas l’approcher. Mais je n’osais pas la laisser pour aller frapper à la porte. Et si elle s’enfuyait ? Ne comprenant pas sa détresse, j’ignorais ce qu’elle était capable de faire.

Nous étions dans une impasse, plantées là sous la pluie battante, épuisées et à cran. J’ai aperçu la serre et elle a accepté d’y entrer. Il y faisait sec et plutôt bon ; nous aurions pu trouver pire endroit où nous reposer. Je me suis souvenue de la bougie au fond de ma poche, priant pour que la boîte d’allumettes ne soit pas vide ou humide. Ce n’était pas le cas. J’ai allumé la bougie, j’ai pris Clover dans mes bras et nous avons fini par nous endormir. Un peu plus tard, nous avons été réveillées par Olive.

 

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