Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 5 sur 68

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Le Manoir aux roses

5 – Mabs

MABS

 

 

LE JEUDI, Mabs s’éveilla avec l’estomac noué et des vagues brûlantes et mordantes qui lui montaient à la gorge. Était-elle malade ? Ce n’était que de la peur. Rien que de la peur. Depuis trois jours, elle ne pensait à rien d’autre qu’à ce poste qu’elle désirait tant ! Jamais une telle occasion ne se représenterait. L’espoir de l’obtenir l’avait aidée à tenir le coup. Elle avait mangé sa part à chaque repas afin de préserver ses forces, et pendant qu’elle travaillait, elle s’imaginait à quoi ressemblerait sa vie là-bas.

Peg se rendit au quai pour informer le contremaître que son frère Mark était souffrant mais qu’il serait de retour le lendemain. Elle revint avec les quelques pièces dues à Mabs et un message : inutile de se donner la peine, son travail avait été confié à quelqu’un d’autre.

« C’est une plaisanterie ? » s’exclama Mabs, horrifiée.

Mais bien sûr, ça n’en était pas une.

Ses mains tremblaient tant qu’elle dut demander à Jenny de l’aider. Grave et silencieuse, Jenny examina la robe de Lou à la recherche de taches ou de salissures, brossa les cheveux de Mabs et les lui noua en arrière. Voilà pourquoi Mabs, malgré sa peur, n’avait d’autre choix que d’y aller – pour Jenny et les autres.

Elle arriva devant la maison brune de Willoughby Walk avec beaucoup d’avance. Lorsque l’horloge de la ville sonna 11 heures, elle frappa à la jolie porte bleue, les aisselles et les paumes moites de sueur. Que diable dirait-elle au gentleman qui vivait dans une demeure pareille ? N’ayant encore jamais eu l’occasion de parler à quelqu’un comme lui, elle n’avait aucune idée de ce qu’il penserait d’elle.

La gouvernante la fit entrer dans un vestibule carré au dallage noir et blanc d’où un escalier s’élevait vers les inimaginables régions supérieures de la maison. Les cloisons étaient peintes en bleu turquoise. Une énorme cruche de fleurs sphériques d’un bleu intense trônait sur une petite table, et le portrait d’une femme magnifique aux cheveux noirs vêtue d’une robe lilas ornait un mur. Sur le mur opposé pendait un miroir au cadre doré dans lequel Mabs aperçut son reflet. Elle grimaça. La robe de Lou était plus propre qu’aucun des vêtements en sa possession, mais elle nageait dedans. Ses yeux marron clair étaient creusés et cernés et ses cheveux blonds s’échappaient de sa tresse. Elle paraissait… désespérée.

« Mr Finch est dans le petit salon, l’informa la gouvernante. Suivez-moi. »

Aucune mention de Mrs Finch, ni le moindre signe de sa présence.

Le petit salon, calme et ordonné, avait lui aussi beaucoup de charme. Mabs admira, à mi-chemin entre la joie et la terreur, les lampes, les tapis et la vaisselle en porcelaine dans cette pièce dénuée du moindre grain de poussière. Mr Finch était plutôt grand ; il avait des cheveux châtains qui se faisaient rares et le teint rougeaud. Il l’accueillit avec gentillesse :

« Miss Mabel Daley, n’est-ce pas ? »

Mabs essuya ses paumes sur sa robe. S’il remarqua ou fut rebuté par sa poignée de main moite, il n’en montra rien.

« Je vous en prie, asseyez-vous. Je vois que vous avez apporté votre lettre de recommandation. Permettez ? »

Le lundi soir, profitant d’avoir le ventre plein et les jambes solides, Mabs était allée rendre visite à Mr Miles. Il était haut placé dans l’Église quaker, mais avant de rejoindre la société religieuse des Amis, il avait été le pasteur de l’église que fréquentait la mère de Mabs le dimanche. Bien qu’elle ne l’ait pas vu depuis des mois, elle avait la certitude qu’il lui donnerait une lettre si elle lui expliquait la situation. Et c’est ce qu’il avait fait.

Elle la tendit sans un mot. Mr Finch en entama la lecture et Mabs se réjouit d’avoir quelques minutes pour se calmer. Il leva la tête et lui sourit.

« Voilà une recommandation élogieuse, miss Daley. J’ai déjà l’impression de vous connaître. Je vous propose de commencer par quelques questions élémentaires.

— Oui m’sieur, parvint à articuler Mabs, si soulagée d’avoir réussi à prendre un bon départ qu’elle en eut le vertige.

— Savez-vous lire, miss Daley ? »

Un bon départ de courte durée. Mabs secoua la tête.

« Je connais les lettres, je les ai toutes apprises, mais je suis pas restée longtemps à l’école, m’sieur, alors j’ai jamais su les combiner.

— Et je suppose que vous ne savez pas écrire ? »

Elle secoua de nouveau la tête, morte de honte. Quelle idée ! Pourquoi était-elle venue ? D’une minute à l’autre, il allait l’interroger sur les coiffures ou des techniques de couture sophistiquées, et qu’y connaissait-elle ? D’une minute à l’autre, l’entretien serait terminé et elle aurait perdu son travail à cause de ça.

Au lieu de quoi, il l’interrogea sur sa famille. Mabs s’efforça de répondre avec franchise sans pour autant donner l’impression de vouloir lui faire pitié. Puis il s’enquit de ses valeurs et ses croyances. Mabs en fut déstabilisée ; sa vie ne lui laissait pas beaucoup de temps pour papoter du bien et du mal. Mr Finch dut l’amener à parler, lui posant des questions sur la discrétion, la confidentialité, l’intégrité et autres, mais Mabs ne connaissait pas ces mots.

Comme elle se sentait stupide ! Certaines personnes, comme Mr Finch, étaient intelligentes et raffinées, tandis que d’autres, comme elle, n’étaient pas fichues de répondre à une simple question. Quelle idiote. Voilà ce qui arrivait quand on cherchait à obtenir une chose hors de sa portée. On se vautrait la tête la première !

C’est alors qu’elle se sentit submergée par l’indignation. En quoi cela était-il sa faute ? Si elle était restée à l’école, elle aurait peut-être appris à lire, mais elle avait dû rester à la maison pour s’occuper des petits pendant que m’man allait travailler comme lessiveuse à King’s Cross. Et il y avait toujours un nouveau bébé. Dans leur monde à eux, en revanche, ils n’avaient pas besoin de mots savants ni d’apprendre dans les livres. Avec deux salaires, ils avaient tout juste de quoi s’habiller et se nourrir, et ils connaissaient de brefs moments de joie volée rien que par le fait d’être ensemble. Sauf qu’ils ne l’étaient plus, à présent. M’man était morte et p’pa, tout comme, et Mabs devait tenter de se frayer un chemin dans un monde dont elle ne savait rien. Sa colère la poussa à parler.

« Je suis vraiment désolée, m’sieur, mais je comprends rien à ces mots. Est-ce que vous pouvez m’expliquer ce qu’ils veulent dire pour que je vous réponde, s’il vous plaît ? »

Et c’est ce qu’il fit ! Apparemment, la discrétion signifiait ne pas se mêler de ce qui ne vous regardait pas, la confidentialité signifiait ne pas colporter des ragots, et l’intégrité voulait dire bien agir. Une fois que Mabs eut compris, elle n’eut aucun mal à répondre ! Ils avaient beau être fauchés comme les blés, ils avaient été bien élevés. M’man et p’pa leur avait appris à discerner le bien du mal et à s’attendre à un savon si jamais ils leur désobéissaient. Cela sembla plaire à Mr Finch. Mabs commença à se détendre. Elle se défendait bien, finalement.

« Laissez-moi vous en dire un peu plus sur ce poste », proposa Mr Finch.

Mabs se redressa sur son siège.

« Mon épouse est une femme d’une grande bonté, une femme adorable. Par malheur, ses nerfs lui causent des soucis depuis quelques années. Elle a de bons et de mauvais jours. Ses humeurs l’embêtent terriblement, vous savez. »

Mabs hocha la tête. Les femmes de sa connaissance n’avaient pas le temps de se préoccuper de leurs humeurs ni de leurs nerfs. Puis elle songea à son père. Tous pleuraient la perte de Maureen, mais pour lui, cela allait bien au-delà. Quelque chose semblait s’être cassé dans son esprit, si bien qu’il lui arrivait d’oublier qu’il avait des responsabilités, que la vie continuait, même sans une personne qui lui était chère. Alors peut-être savait-elle bel et bien de quoi il parlait.

« Est-ce que Mrs Finch a perdu quelqu’un ? demanda-t-elle d’une voix douce.

— Perdu ? Ah, vous voulez dire un deuil. Non, miss Daley, il n’en est rien. Ses problèmes sont intrinsèques et, au premier abord, plutôt inexplicables. Mais je ne voudrais pas que vous pensiez du mal d’elle.

— La vie peut être dure à bien des égards, m’sieur. J’irai pas penser du mal d’elle.

— Je m’en doutais. Par ailleurs, elle a parfois les idées légèrement confuses. Ne vous inquiétez pas, miss Daley ; elle n’est pas folle, je tiens à ce que ce soit parfaitement clair. Elle est juste… fragile. Elle trouve la vie un peu plus difficile que la plupart des gens.

— Oui m’sieur.

— Par conséquent, vous n’aurez pas à la préparer à des fêtes ou des bals. J’espère que cela ne vous déçoit pas trop. Elle a besoin qu’une personne douce lui tienne compagnie et s’occupe un peu d’elle. Il faudra aussi l’accompagner les rares fois où elle se laissera convaincre de prendre l’air, et veiller à ce que ses appartements restent propres. Je crois qu’il vaut mieux qu’elle ait une seule domestique de confiance plutôt qu’une pour l’habiller, une autre pour allumer le feu dans les cheminées, et cætera. Cela vous semble-t-il trop contraignant ? Trop pénible ? ajouta-t-il lorsqu’il s’aperçut qu’elle ne saisissait pas.

— Non, m’sieur, s’écria Mabs. Pas du tout. Je comprends. Quand m’man était malade, elle disait toujours qu’avoir tous ses enfants dans les pattes lui donnait mal à la tête, même si elle nous aimait beaucoup, alors elle nous envoyait chez la voisine. Moi, elle me gardait parce que je suis calme et que je devinais de quoi elle avait besoin.

— Vous avez, bien sûr, déjà pris soin d’une personne de santé fragile.

— Oui m’sieur. Si m’dame est malade, ça me semble être une bonne méthode.

— C’est aussi mon avis, miss Daley. Alors, avez-vous des questions à me poser ? »

Mabs parvenait à peine à réfléchir tant la petite voix dans sa tête criait : Embauchez-moi, je vous en prie, je vous en supplie !

Elle sentit la chaleur lui monter aux joues.

« Je crois pas, m’sieur. C’était très aimable à vous de m’en parler. Enfin si, il y a une chose que je voulais vous demander. Est-ce que Mrs Finch voudra rencontrer la fille avant qu’elle soit engagée ? Vu que ce sera pour lui tenir compagnie.

— Non. Je cerne très bien les gens. Et rencontrer de nouvelles personnes est épuisant pour ma femme. Je le lui épargne autant que possible.

— Je vois, m’sieur. Eh bien… »

Mabs s’interrompit. Elle savait ce qu’elle avait envie de dire, mais oserait-elle le faire ? Elle ignorait les usages. Elle prit une profonde inspiration.

« J’aimerais beaucoup obtenir ce poste, m’sieur, si je peux me permettre.

— Je suis ravi de l’entendre ! Il ne me restait plus qu’une jeune fille à recevoir, mais je vais demander à Mrs Webb de l’informer que le poste a été pourvu. Vous êtes exactement celle que nous espérions, miss Daley.

— Vraiment, m’sieur ? Moi ? C’est moi que vous embauchez ? »

Il sourit.

« Ne soyez pas si surprise, miss Daley. Dans une situation comme celle-ci, les qualités personnelles sont bien plus importantes que la formation ou que l’expérience professionnelle. Nous cherchons quelqu’un capable de s’occuper de mon épouse avec délicatesse, quelqu’un qui aura la discrétion de ne discuter de son état qu’avec moi. Sans compter que votre lettre de recommandation est exceptionnelle – et fournie par un homme d’Église, par-dessus le marché ! Je suis plus que satisfait. Oh mais quel sot ! Je ne vous ai pas parlé du salaire. »

Il cita alors un montant qui lui fit tourner la tête. C’était plus que ce que gagnait Lou ! Même au bout de deux ans, même au service d’un banquier. C’était le double de ce que Mabs avait imaginé dans ses rêves les plus fous. Abasourdie, elle eut du mal à revenir à la réalité. S’évanouir et lui donner l’impression qu’elle n’était pas à la hauteur serait inconvenant.

« Merci m’sieur, dit-elle d’une toute petite voix. Quand aimeriez-vous que je commence ?

— Disons dimanche après-midi ? À 17 heures ? Ainsi Mrs Webb, la gouvernante, vous fera faire le tour du propriétaire et vous vous installerez dans votre chambre. Lundi vous pourrez rencontrer mon épouse et commencer à travailler. Cela vous conviendrait-il ?

— Ce serait parfait, m’sieur.

— Fantastique. Je demanderai à Mrs Webb de vous trouver un uniforme ; nous avions une domestique qui devait faire votre taille, à Durham. »

Mabs avait de plus en plus le sentiment de rêver. Lou lui avait dit que les bonnes devaient généralement s’acheter leur uniforme avec leur paye. C’était le cas chez les Blythe, et Lou s’en plaignait abondamment. Mais Mabs n’avait même pas à s’en soucier ! Ce poste était parfait, bien mieux que tout ce qu’elle aurait pu espérer ou imaginer. Oh, quelle chance pour sa famille ! Elle avait hâte d’annoncer à papa et aux autres qu’à partir de maintenant, ils auraient de quoi manger !

Mabs serra la main de Mr Finch et partit, sur un petit nuage, rayonnante d’espoir. Comme les choses pouvaient changer en moins d’une semaine, songea-t-elle en quittant la maison de ces inconnus, vêtue d’une robe empruntée, un jeudi matin. Tout cela grâce à Lou. Les anges gardiens prennent parfois des formes inattendues. Mais ils apparaissent toujours au bon moment.

 

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