Le Manoir aux roses
28 – Otty
OTTY
JE DOIS AVOUER QUE L’ÉCOLE N’EST PAS SI TERRIBLE que je le craignais. Bon, très bien, je m’y amuse comme une folle ! Je crois que papa serait fort déçu s’il savait à quoi je passe mes journées. L’académie a bel et bien l’intention d’inculquer aux filles savoir-vivre et bonnes manières, et ces leçons-là offrent l’occasion idéale pour somnoler. Elles sont enseignées par Miss Lemon, une femme si droite que je suis persuadée qu’elle ne s’est jamais avachie de toute sa vie ! Mais nous avons d’autres cours aussi.
Les mathématiques, la littérature, la géographie, l’histoire – même la politique ! – sont toutes enseignées par Mr Ferris. Je n’avais jamais rencontré un homme avec des opinions pareilles ! Il pense que les filles égalent en intelligence les garçons. Il affirme que bien des différences entre hommes et femmes disparaîtraient si nous recevions la même éducation ! Il travaillait auparavant dans une école pour garçons à Chelsea et déclare qu’il nous traitera exactement de la même façon qu’il traitait ses anciens élèves, qu’il nous assujettira aux mêmes critères et encouragera entre nous le même esprit de compétition. Il y aura des examens destinés à repousser nos limites. Tous les examens du monde ne me dérangeront pas, tant que j’aurai la chance d’apprendre, de discuter et d’être traitée comme un être humain doué d’intelligence !
Je me suis par ailleurs fait une amie : Edina. En tant que nouvelle, j’ai attiré une certaine curiosité au cours des premiers jours. Mais mon lustre commence à s’estomper ; de nombreuses élèves de ma classe préfèrent Miss Lemon à Mr Ferris, ce qui en dit long. Elles font la fine bouche lorsqu’elles entendent mon léger accent du Nord. Elles haussent leurs jolis sourcils lorsque je leur apprends où j’habite. Apparemment, Willoughby Walk n’est pas la rue la plus chic de Hampstead ! Comme si j’en avais quelque chose à faire…
Edina Hammond est différente. Elle vit avec son père, veuf et professeur d’anglais. Leur maison est pleine de livres et Edina a l’intention d’aller à l’université. Elle a une tante qui participe activement au mouvement des femmes ! Je ne savais pas que cela existait – ce n’est pas le genre d’information qui pénètre chez les Finch. Pendant les pauses, nous avons de nombreuses discussions enthousiastes. En plus, elle est gentille. Elle continue à se montrer accueillante alors que les autres s’éloignent peu à peu et donne des bonbons à Beatrice, la boursière, que la plupart ignorent.
En cours, Mr Ferris nous invite à exprimer notre opinion et à poser des questions. Nous avons évoqué le mouvement des femmes, l’actualité et le système de classes. Edina, Beatrice et moi sommes généralement les seules à lever la main tandis que les autres filles écoutent, l’air alarmé. Mais je trouve que ce que fait Mr Ferris est formidable. Voilà comment on change le monde !
Ces aventures m’enhardissent tant qu’un dimanche après-midi, je parle enfin à Mabs de Jill. Après une promenade tonifiante sur la lande – la pluie a eu la gentillesse de se retenir pendant plus d’une heure –, les premières grosses gouttes ayant commencé à tomber, je la supplie de conclure notre sortie par un crochet dans un salon de thé de la grand-rue. Je l’assure que c’est moi qui l’invite. Je vois bien que Mabs ne raffole pas de l’idée qu’une enfant paye pour elle, mais si nous rentrons, quelqu’un se joindra forcément à nous.
Une fois assises à une table dans un coin, un chocolat chaud pour moi, un thé bien fort pour Mabs, des macarons pour nous deux, je prends une profonde inspiration.
« Mabs, déclaré-je, je veux que vous sachiez que je vous considère comme une amie fidèle. »
Elle m’adresse un grand sourire.
« Merci Otty. Ça me touche beaucoup.
— Tant mieux. Bien. J’ai quelque chose à vous dire. J’ai un secret. Certaines choses m’échappent encore, et j’aimerais en parler à quelqu’un mais je ne veux pas inquiéter maman… Puis-je vous en parler à vous, s’il vous plaît ?
— Bien sûr ! Qu’est-ce qu’il y a ?
— Vous souvenez-vous du jour où je suis entrée précipitamment dans la chambre de maman, quand j’ai été attaquée au bord du canal ?
— Comment je pourrais oublier ça ?
— Eh bien, je n’étais pas au canal. Du moins, pas ce jour-là. Mais j’y étais quelques semaines plus tôt… »
Je lui explique ma rencontre avec Jill, comment elle est venue à mon secours et comment nous nous sommes donné rendez-vous.
« Qu’en pensez-vous ? » demandé-je à Mabs.
Celle-ci fronce les sourcils.
« Je comprends pourquoi vous avez pas dit à vos parents que vous étiez au canal. Franchement, Otty, c’est pas un endroit sûr. Mais pourquoi vous leur avez pas parlé de Jill ? Vous avez peur qu’ils soient pas d’accord parce qu’elle est pauvre et pas instruite ? Au contraire, je crois qu’ils seront contents de la rencontrer après le service qu’elle vous a rendu. Et ça serait beaucoup plus sûr pour vous de la retrouver par ici plutôt que d’aller là-bas. »
Je secoue la tête.
« Elle ne peut pas venir ici. Et elle n’est pas analphabète. Bien au contraire.
— Alors pourquoi elle travaille là-bas ? demande Mabs, incrédule.
— Eh bien, elle n’a pas le choix. Elle est… enfin, elle n’est pas blanche, Mabs. »
Je me tapote les joues pour lui montrer ce que je veux dire. De toute façon, je ne crois pas que le mot « blanc » nous décrive de façon adéquate. Pour ma part, j’ai le teint d’un beige cireux. Papa, Charlie et Averil sont indubitablement roses. Maman et Elfrida ont un admirable teint magnolia.
« Elle vient d’un endroit dans les Caraïbes, et elle a la peau brun foncé, et elle est très belle et charmante et drôle mais… »
Je m’interromps, frustrée. J’ignore comment exprimer mon dilemme. Mabs, elle, comprend immédiatement.
« Les gens comme elle sont pas trop les bienvenus par ici, remarque-t-elle en hochant la tête. Les Blancs les regardent d’un air suspicieux, je sais bien. Il y en avait un ou deux à Saffron Hill, qui venaient d’Afrique. Je vous dis pas les problèmes qu’ils s’attiraient, des riches comme des gens comme moi. Ils se dégotent un petit coin et ils restent entre eux – c’est la seule façon pour eux de s’en sortir. Otty, c’est un très gros secret, ça.
— Eh bien, tout cela est désormais théorique. »
Je lui raconte succinctement ce qui s’est passé avec les agresseurs, la police et Jill.
« Elle m’a demandé de ne plus lui rendre visite. Elle affirme que nous resterons amies dans notre cœur mais que c’est dangereux pour moi d’aller la voir.
— Alors elle a plus de bon sens que vous ! Et vous l’avez pas vue depuis ? »
Je secoue la tête.
« J’espère que vous avez pas l’intention de la revoir. Parce que sinon, et si vos parents apprennent que j’étais au courant, je perdrai mon travail. Y a pas de doute.
— Je sais. Je ne la reverrai pas. Mais Mabs, je ne comprends pas. Pourquoi ne voudraient-ils pas que j’aie une amie comme elle ? Enfin, je sais que c’est à cause de son apparence et de l’endroit d’où elle vient. Or, quelle importance ? Voilà ce que je voulais vous demander. J’ai entendu Jill se faire traiter de noms affreux ! Tout le monde semble croire que ceux qui lui ressemblent sont… mauvais, ou paresseux, ou stupides… Mais elle n’est rien de tout cela ! Qu’est-ce qui m’échappe, Mabs ? Pensez-vous que j’aie tort de l’aimer ? Je veux juste comprendre. »
Ces questions me taraudent depuis si longtemps que je commence à pleurer un peu. Apprendre que le monde n’est pas tel que j’aimerais qu’il soit me choque profondément.
Mabs me prend la main et la serre dans la sienne.
« Allons, allons, mon cœur, pleurez pas. C’est dur, hein ? Je suis pas sûre de mieux comprendre que vous. Je vais vous dire ce que je pense, si vous êtes d’accord. »
Je hoche la tête et renifle.
Mabs esquisse un sourire triste.
« L’espèce humaine est cruelle, Otty. Elle est bonne aussi, alors faut pas désespérer. Mais les gens peuvent être… vraiment mauvais, se traiter comme des chiens, parfois. Ils aiment pas ce qui est différent, ce qu’ils comprennent pas, d’après ce que j’ai remarqué. Je suis comme vous, je sais pas trop expliquer pourquoi. Moi, je trouve la différence… intéressante.
« Là d’où je viens, ils aiment pas non plus ceux comme vous, qui ont de l’argent et qui vivent dans le confort. Ils pensent que vous êtes tous snobs et sans cœur. J’ai jamais cru une chose pareille. Je me suis toujours dit que certains riches étaient comme ça et d’autres non. De la même manière que certains pauvres sont honnêtes et bons et d’autres non. Alors quand quelqu’un paraît différent, par son apparence, sa façon de parler, quelqu’un qui vient d’un pays étranger… eh ben, c’est la même chose, mais en plus grand, voilà mon avis. Les gens disent des trucs idiots, Otty, rien que pour se sentir mieux. C’est pas juste. Pas juste du tout. Et c’est triste. Mais on y peut rien.
— Vous ne croyez donc pas à toutes ces horreurs que l’on raconte au sujet des personnes à la peau brune ?
— Ah non ! C’est pas comme si nous autres, on était si merveilleux que ça, pas vrai ? Je vous l’ai dit, les gens sont idiots. Il y a beaucoup d’Italiens vers chez moi, à cause des crèmes glacées, et de Français qui viennent travailler la glace, l’hiver… et même eux, ils ont des ennuis parce qu’ils viennent d’ailleurs. Peut-être qu’un jour les choses changeront, qui sait ? Vous êtes maligne comme un singe, y a pas de doute, mais vous avez douze ans et vous êtes une fille. Alors c’est pas vous qui allez changer quoi que ce soit. Désolée, Otty. »
Jill a dit exactement la même chose. J’éprouve un chagrin profond et écrasant. J’en comprends un peu plus la raison à présent. Mais je n’aime pas cela. Pas du tout.
OceanofPDF.com