Le Manoir aux roses
22 – Olive
OLIVE
DE TOUTES LES ÉPOQUES DE L’ANNÉE, c’est Noël que je préfère ! Et maintenant que j’ai une enfant avec qui partager ces bons moments, quel plus grand bonheur pourrait-il y avoir ? Clover et moi avons passé le mois de décembre dans un tourbillon artistique. Nous avons découpé des flocons de neige en papier par milliers, je crois. Nous avons suspendu des décorations, préparé des chocolats à la menthe et couvert des couronnes de houx et de branchettes de sapin, de baies et de rubans dorés.
Je lui ai raconté l’histoire de la naissance de l’enfant Jésus, qu’elle a écoutée avec le plus grand sérieux. Je l’ai emmenée à l’église, où je lui ai montré la crèche et l’étoile. Nous allumons notre bougie de l’avent chaque soir, très cérémonieusement ; Clover la regarde, les yeux plissés, et la souffle dès l’instant où la graduation de la journée est atteinte.
Nous remplissons des paniers pour notre propre église, que Mr Miles apportera aux quartiers dans le besoin. Je lui ai expliqué l’importance d’aider ceux qui sont moins chanceux que nous et je me demande si elle se souvient qu’il y a quelques semaines seulement, elle en faisait partie. Elle ne m’a jamais parlé de quoi que ce soit datant d’avant Polaris House.
Sans oublier, bien sûr, les courses de Noël ! Je les ai faites avec Clover, pour d’autres personnes, et pour elle. J’ignore ce que j’ai apprécié le plus. Faire les courses avec elle m’a apporté la joie de la voir admirer, les yeux écarquillés, les vitrines luxueuses, devenant plus sérieuse lorsqu’il fallait arrêter notre choix. Les faire pour elle m’a apporté l’excitation de choisir des choses qu’elle aimera certainement, de commander de somptueux emballages cadeaux et d’extravagants rubans, d’imaginer son visage le matin de Noël.
Je la réveillerai avec un baiser et une grande boîte blanche fermée d’un large ruban bleu. À l’intérieur se trouvera la robe qu’elle portera le jour de Noël ; une robe en velours bleu vif, au dos agrémenté d’un énorme nœud en organza. Puis nous descendrons et elle trouvera une chaussette bien remplie accrochée à la cheminée de la salle à manger. Nous l’ouvrirons avant le petit déjeuner, bien sûr. Elle sera pleine de petites babioles – un médaillon assorti au mien, des fruits et des bonbons, des rubans et des petits jouets. Après le petit déjeuner, sous le grand sapin scintillant du salon, nous déballerons des douzaines de cadeaux. Mon cœur déborde depuis un mois. Chaque instant est doré. La maternité est un rêve.
Seules deux inquiétudes ternissent ma joie. Au cours du mois de décembre, Otty Finch nous a rendu visite à plusieurs reprises. Enfin, ce n’est pas là ce qui m’inquiète – cette petite est charmante : précoce, intelligente et intéressante, ce qui ne l’empêche pas de jouer avec Clover avec l’enthousiasme et la liberté d’une plus jeune enfant. Ses visites nous font du bien à toutes les deux. Le problème est que je sais que je devrais passer voir ses parents mais je n’en ai aucune envie. La mère, bien sûr, est souffrante – Otty ne peut me décrire avec précision la nature de sa mystérieuse maladie. Le père, d’après les renseignements que j’ai glanés discrètement, est terriblement ambitieux. J’ai appris qu’il vaut mieux éviter ce genre de personne. Je crains qu’une fois que je me serai présentée à Mr Finch, il n’insiste pour rencontrer papa.
Peut-être suis-je mauvaise langue. Quoi qu’il en soit, je ne veux pas que la moindre discorde entache mon premier Noël en compagnie de Clover. Si les parents d’Otty m’envoient un message ou me rendent visite, je me montrerais courtoise, bien entendu. Mais s’ils ne cherchent pas à savoir où leur fille passe son temps, je ne les devancerai pas. Et Otty les mentionne rarement. Elle parle en revanche d’une personne du nom de Mabs qui, si j’ai bien compris, est une domestique qui s’intéresse à la jeune Ottilie. Enfin, Dieu merci, elle a au moins quelqu’un.
Quant à la deuxième inquiétude… eh bien, il s’agit de Gert, naturellement. À l’approche de Noël, apparition parfaite et étincelante, je ne peux m’empêcher de penser à ceux qui ne célébreront pas cette fête dans les mêmes conditions. J’ai bien failli retourner à l’orphelinat demander de nouveau à Gert de venir avec moi. Mais je ne saurais imposer à mes pauvres parents une seconde petite-fille, en l’occurrence un concentré de méchanceté récalcitrante, et je me dois de faire passer le bien-être de Clover avant le mien. Néanmoins, Gert me hante.
Alors que la journée tire à sa fin, je me sens agitée et décide d’aller voir Mr Miles, notre ami Quaker. Je laisse Clover avec Mrs Brody dans la cuisine, où elles confectionnent des petits pains à la canneberge. Je porte un panier pour Mr et Mrs Miles sur le bras et la nuit tombe autour de moi tandis que je me hâte vers Gospel Oak. Le fait que son épouse s’appelle Faith et son quartier Gospel Oak m’a toujours paru amusant.
Je le trouve chez lui. Faith Miles m’accompagne jusqu’à son bureau puis se retire ; je suppose qu’elle a l’habitude de partager son époux avec la moitié des crises spirituelles du nord de Londres.
« Olive Westallen, ça alors ! » lance-t-il, jovial.
Je me rends compte que je ne l’ai pas vu depuis la veille de l’arrivée de Clover, lorsqu’il a fait son entrée si théâtrale et que je ne lui ai pas accordé toute mon attention. Nous nous serrons la main et servons du xérès.
« Vous êtes justement celle que je voulais voir. Je lève des fonds, Olive, pour un nouveau foyer de détenus qui ont purgé leur peine et ont du mal à retomber sur leurs pieds. Il me manque 200 livres et j’espérais ouvrir en janvier. Est-ce que par hasard… ?
— Bien sûr, Mr Miles. Tout ce que vous voudrez. Mon Dieu, des détenus ! Comme vous êtes courageux ! »
C’est vrai. Chaque fois que j’ouvre le journal pour y découvrir quelque dramatique incident impliquant les pauvres gens de Londres, Mr Miles peut être aperçu à l’arrière-plan de la photographie. Il a, à un moment ou à un autre, défendu toutes les catégories sociales possibles et imaginables. Lui qui croit que nous sommes tous égaux aux yeux de Dieu ne craint aucun individu ni aucun type de personne. Sur le principe, je suis d’accord, bien entendu, ce qui ne m’empêche pas de prendre des précautions dans certaines situations. Pas Mr Miles. Il se promène au milieu des gens violents et désespérés, léonin par son apparence et son maintien, et ils se soumettent à lui. Je l’admire beaucoup.
« Merci Olive. Au fait, comment allez-vous ? J’ai appris qu’il y avait une nouvelle venue à Polaris House depuis la dernière fois que je vous ai vue ! J’avais l’intention de venir chez vous faire sa connaissance mais Dieu ne m’a pas encore accordé cette opportunité.
— Je vais bien, Mr Miles, et je suis heureuse. En effet, Clover vit avec nous à présent et c’est une bénédiction. Une véritable bénédiction. En réalité, je… je l’aime plus que je n’aurais cru possible d’aimer un enfant que je connais depuis moins de deux mois !
— Je devine un “mais” dans votre voix.
— Oui. Et c’est pour cela que je suis venue vous voir, bien sûr. Le “mais” n’a rien à voir avec Clover mais touche à une autre fille. »
Je lui explique rapidement les infortunés événements relatifs à Gert.
« Qu’en pensez-vous, Mr Miles ? Je ne pourrais rêver mieux que d’avoir Clover pour fille. Pourtant, je suis incapable d’oublier cette malheureuse ingrate et je me sens coupable de ne pas avoir été à la hauteur.
— Vous accordez plus de valeur à votre volonté qu’à celle du Seigneur, remarque Mr Miles.
— Non ! Ou… peut-être que si ?
— Naturellement. Comme nous tous. Vous êtes née avec le désir ardent d’aider les autres. Jusqu’ici, tout va bien. Mais comme tous les êtres humains, vous souhaitez décider qui vous devez aider, quand et avec quel résultat. Or ce n’est pas à vous de déterminer ces paramètres, ma chère. C’est à Dieu. Si Gert était censée venir à vous, elle l’aurait fait.
— C’est ce que je me suis dit ! Il n’en reste pas moins que Clover et moi sommes immensément heureuses tandis que Gert dépérit encore au foyer. Aucune perspective ne s’offre à elle, et même Mrs Jacey brosse un tableau très sombre de son avenir.
— Malheureusement, Mrs Jacey a sans doute raison. Olive, il y a dans Londres, dans le monde entier même, des filles, des enfants, des gens qui souffrent, mal aimés, dont l’avenir est loin d’être rose. Les accueillerez-vous tous chez vos parents ? Impossible. Quelle est donc la différence entre Gert et ces personnes-là ? La différence, c’est que vous vous intéressez personnellement à elle. Que vous teniez à l’adopter. Il est temps de lâcher prise. Pensez à elle dans vos prières, mais pas dans vos projets. Et la prochaine fois que vous sentirez le besoin de sauver Gert, allez plutôt aider trois autres personnes. N’importe qui. Chaque fois que vous penserez à Gert, rendez trois services à des gens plus disposés à les accepter. Gert n’y perdra pas et eux s’en trouveront mieux. »
Son avis m’est extrêmement utile : pratique, pieux et rédempteur à la fois.
« Vous êtes un homme sage, Mr Miles. Je suivrai vos conseils. Et en attendant… puis-je… profiter de la compagnie de Clover ? Pendant que Gert – et les autres… bien moins chanceux… Ai-je le droit d’être heureuse ?
— Ma chère, répond-il avec un sourire, c’est là votre devoir de chrétienne. »
OceanofPDF.com