Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 57 sur 68

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Le Manoir aux roses

57 – Olive

OLIVE

 

 

CELA FAIT DÉSORMAIS PLUS D’UN JOUR ENTIER que Clover et moi avons été séparées. Quand je songe à tout ce qui peut arriver à une petite fille de quatre ans en vingt-quatre heures ! Malgré l’optimisme fortifiant de Mabs, je ne peux pas m’empêcher de m’imaginer les choses les plus sombres.

Mabs a réapparu avec Otty en début d’après-midi. La chère enfant était pâle mais déterminée ; la voir m’a fait du bien. Mabs ne m’a toujours pas raconté le dernier épisode des contes de la famille Finch et je ne peux prétendre que je le regrette ; je ne pense qu’à Clover. Les recherches ont été vaines. Papa et maman sont revenus les premiers. Maman avait l’air très fatiguée et papa insistait pour qu’elle se repose. Puis, comme Otty était épuisée – rien d’étonnant à cela, après une maladie –, Mabs l’a raccompagnée aussi. Puis les domestiques sont rentrés un par un.

Je rentre donc, moi aussi, lasse et affligée, les pieds douloureux. Je ne cesse de voir des éclairs de jaune partout. J’avais toujours cru qu’il s’agissait d’une couleur peu commune, mais aujourd’hui, elle est omniprésente. Je vois Clover du coin de l’œil toutes les deux minutes, mais lorsque je regarde, c’est un pissenlit ou le ballon d’un enfant. C’est un panneau au-dessus de la fenêtre d’une couturière, ou un rideau dans une salle à manger. J’arrive à Polaris House sans ressentir le plaisir habituel ; ce n’est pas chez moi si Clover ne s’y trouve pas. Je laisse le portail ouvert au cas où elle reviendrait.

Je remonte tant bien que mal l’allée et Jenny m’accueille à la porte.

« Je peux vous apporter quelque chose, miss Olive ? Une boisson chaude ? Quelque chose à manger ?

— Un bain, s’il vous plaît Jenny. Je ne veux rien d’autre qu’un bain chaud.

— Votre mère a dit la même chose quand elle est rentrée. Elle est au lit maintenant, Dieu merci. J’espère que vous en ferez de même, miss.

— Oui, acquiescé-je, désespérée. Je suppose que je n’ai pas le choix. »

Je salue papa puis plonge dans la baignoire, où je sens l’eau brûler l’intérieur glacé de mes os. Tout luxe est parfaitement futile quand un si grand chagrin règne dans votre cœur. Aucun plaisir ne peut être pris quand un être aimé disparaît.

Je vais embrasser maman mais elle dort déjà. Enfin, je grimpe dans mon lit. La vue de la méridienne où dort habituellement Clover me fait fondre en larmes. Il y a longtemps que je lui ai acheté un vrai lit, mais elle préfère celui-ci. Avec toutes ces nuits difficiles qu’elle a passées, je commençais à désespérer qu’elle dorme jamais dans sa propre chambre. La câliner pendant son sommeil m’a d’abord paru être un privilège, avant de devenir pénible ; j’avais hâte de m’étendre et de bouger à mon gré, de dormir suivant mon propre rythme. Aujourd’hui, je donnerais tout ce que je possède pour la serrer de nouveau dans mes bras. Je sanglote longtemps, agonisante de peur. Je me souviens de cette nuit où, il n’y a que huit mois de cela, elle a dormi pour la première fois dans ma chambre. Tout était si étrange à l’époque, alors qu’à présent, elle est la seule qui compte. Je voulais un enfant en partie pour me protéger quand mes parents mourront. Mais rien ne nous protège de la perte de ceux que l’on aime, je le sais maintenant. Personne n’échappe à sa part de chagrin.

Pendant un instant, je pense à mes cartes, mais je ne peux me résoudre à les utiliser. Il s’agit d’un jouet de femme riche qui envisage telle ou telle nouvelle voie pour son propre divertissement. C’est une question de vie ou de mort et je ne les laisserai pas en décider.

Ce bon bain chaud m’a permis de faire une petite pause, de retrouver une paix relative. Je vais en profiter pour me reposer si je le peux et me vider la tête. Je tire les couvertures au-dessus de ma tête et ferme les paupières, priant pour un peu de calme, priant pour Clover.

Je dors.

Et soudain, j’ouvre les yeux. Il fait sombre, nous sommes au milieu de la nuit. Je me redresse. Qu’est-ce qui m’a réveillée ? Clover est-elle rentrée ? Maman va-t-elle frapper à ma porte à tout moment, tenant ma petite par la main ? Mais à l’intérieur, rien ne bouge, bien que la pluie soit de retour, qui martèle impitoyablement la fenêtre. C’est sans doute cela qui m’a dérangée. Je m’approche de la fenêtre et parcours des yeux le jardin, cette charmante étendue protégée où j’ai eu le privilège de grandir. Je pose le front contre la vitre froide et gémis. Si c’est là pour moi la fin de la maternité, la douleur s’atténuera-t-elle un jour ?

Je ferme les yeux et les événements me submergent de nouveau. La journée sur la lande, Clover qui crie et disparaît dans la foule. Qui était ce garçon ? Quelqu’un de son passé, sans doute ; pour qu’elle réagisse ainsi, il ne pouvait en être autrement. Pourtant, il ne lui voulait pas de mal, j’en suis sûre. Peut-être lui a-t-il simplement fait penser à un endroit, à une époque. Il s’apprêtait à parler quand elle a déguerpi.

Comme elle était sûre d’elle, ce jour-là chez Mrs Jacey. Gert, emplie de fureur, avait sans la moindre logique saboté ses meilleures chances, tandis que Clover, plus de deux fois plus jeune, s’était montrée calme et déterminée. Je revois son petit poing qui serrait ma jupe verte, son visage sérieux. J’aimerais que tu sois ma maman à moi. Que Dieu me pardonne, je n’ai pas été à la hauteur.

Je lève la tête et contemple d’un air sombre les torrents de pluie. Alors que je me dispose à retourner me coucher, quelque chose attire mon attention dans le jardin. Une lueur ; une petite lumière feutrée qui est à peine là. À travers les trombes d’eau et l’obscurité dense, je l’aperçois parfois, et parfois non. Oh Seigneur ! Est-ce l’âme de Clover ? Est-elle morte ? Est-elle revenue au seul endroit sur terre où elle était heureuse ?

Je scrute la nuit. Disparue. C’était mon imagination, rien de plus. Au moment où je me détourne… là revoilà ! Minuscule ! À peine visible. On dirait qu’elle vient de la serre. Pourquoi l’âme de Clover hanterait-elle la serre ? Si la situation n’a rien de surnaturel, comment pourrait-il y avoir une lumière dans le jardin ?

J’allume une lampe-tempête et descends au rez-de-chaussée. Dans le vestibule, je mets un des pardessus de papa, assez grand et lourd pour couvrir ma chemise de nuit. J’enfile ma bonne grosse paire de bottes et sors sous la pluie. Comme c’est étrange de parcourir le domaine à cette heure, au beau milieu d’un orage. Je ne le reconnais plus. Ce n’est plus le territoire des hommes mais celui des animaux et des êtres venus d’autres mondes : fées, dryades. Fantômes, peut-être.

Cette altérité me désoriente. Je compte sur ma lampe-tempête qui n’émet qu’une lumière vacillante et ballotte dans ma main tandis que le vent me secoue. Enfin, j’atteins la serre, où je vois parfaitement la lumière qui m’a attirée de ma fenêtre. À présent, elle s’agite et danse mais brille sans disparaître. Je ne crois pas que ce soit une âme. Je crois que c’est une bougie.

Je fronce les sourcils. S’il y a une bougie dans la serre, je suppose que quelqu’un l’accompagne. Pourquoi quelqu’un voudrait-il s’asseoir dans notre serre à la lueur d’une bougie ? Il est possible qu’un vagabond, ayant trouvé le portail déverrouillé, ait voulu s’abriter de la pluie. Les vagabonds ont-ils l’habitude de transporter des bougies ? Si c’est bel et bien un vagabond, je ne devrais sans doute pas l’approcher seule. Je devrais aller chercher papa. Mais si, à notre retour, la bougie et son propriétaire avaient disparu ? Alors je ne saurai jamais… Or, je dois savoir. J’ouvre la porte et entre.

Le courant d’air froid éteint aussitôt la bougie, mais ma lampe brûle encore et, baignée dans sa douce lueur, je vois une femme endormie vêtue d’une robe bleu nuit. Elle est mince, avec des cheveux sombres qui reposent en longs rubans sur son visage. Elle est allongée sur le côté à même le chemin en pierre. Son bras entoure, d’un geste protecteur, un autre petit dormeur qui… Mon Dieu ! J’avance de quelques pas. Ma main étouffe un cri. J’aperçois une cascade de boucles couleur miel et, sous le manteau qui la couvre, un éclat de jaune.

« Clover ? »

Ma voix, incrédule et désespérée, brise le calme si fragile de ce tableau et la petite fille se redresse d’un coup. C’est ma Clover, en effet.

« Maman ! » crie-t-elle, les yeux pleins de joie et de larmes.

Elle se lève d’un bond puis hésite, ce qui me brise le cœur.

« Êtes-vous fâchée ?

— Bien sûr que non ! m’exclamé-je, lui tendant les bras. Ma chérie, je t’aime. Oh, Dieu merci, tu es revenue. »

Et elle court enfin vers moi.

Je tiens son petit corps aussi fort que je peux me le permettre sans la suffoquer ou l’écraser. Je sens ses bras m’agripper tout aussi fort et mon cœur s’emballe et palpite jusqu’à retrouver son rythme normal.

« Oh, Clover, murmuré-je. Tu es rentrée, tu es rentrée. »

Après maintes embrassades et maints pleurs, mon attention se reporte sur la femme endormie par terre. Je suis stupéfaite qu’elle dorme encore malgré tout notre tintamarre.

« Qui est-ce ?

— Une gentille dame, répond Clover.

— Je suis heureuse de l’apprendre, mas je suis sûre qu’elle serait beaucoup mieux dans un lit. »

Évitant ses jupes éparpillées et ses cheveux, je m’approche pour la secouer doucement par l’épaule.

« Excusez-moi. Voulez-vous entrer ? »

Elle s’éveille lentement et gémit.

« Oh, miss Westallen, déclare-t-elle. Je vous présente mes excuses. »

Elle s’assoit avec raideur et je pousse un cri de surprise. C’est Abigail Finch.

Les histoires peuvent attendre. J’ignore où était Clover ou pourquoi Abigail est là. J’ignore comment leurs chemins se sont croisés et pourquoi, une fois arrivée à Polaris House, elles ont décidé de passer la nuit dans la serre. Ma curiosité sera satisfaite demain matin. J’ai obtenu la seule chose dont j’avais désespérément besoin : le retour de Clover.

Nous nous hâtons de rentrer à la maison. Abigail tient la lampe tandis que je porte Clover dans mes bras, ses jambes enroulées autour de ma taille, ses petites chaussures boueuses rebondissant sur mon postérieur. Clover et Abigail sont mouillées et tremblantes. Je décide de laisser maman et papa dormir. Je m’inquiète pour eux après les efforts physiques que leur ont demandé ces deux derniers jours ; ils ne sont plus tout jeunes. S’il n’y avait que Clover, je m’occuperais d’elle moi-même. Comme nous avons une invitée inattendue, je réveille Agatha car elle nous quitte bientôt, alors qu’Anne et Jenny devront nous supporter encore longtemps, les pauvres.

À nous deux, nous faisons couler deux bains chauds dans la cuisine, afin de nous éviter de perdre du temps à porter l’eau là-haut. Par ailleurs, cette pièce est toujours agréable en raison de la chaleur résiduelle des activités de la journée. Je cours chercher des serviettes, des chemises de nuit, des robes de chambre et des pantoufles, de sorte qu’elles puissent sortir de l’eau dans la décence et le confort le plus total.

« Mon Dieu, quelle expérience unique, murmure Abigail qui, de sa baignoire, contemple les fourneaux et les poêles en cuivre accrochées au mur. Je vous suis tellement reconnaissante, miss Westallen, vous n’imaginez pas à quel point.

— Je vous en prie, appelez-moi Olive. De telles cérémonies ne sont plus d’actualité entre nous, n’est-ce pas ? Je n’ai aucune question à vous poser, sauf une. Avez-vous faim ou soif ?

— Les deux.

— Et vous, ma petite demoiselle ? » demande Agatha.

Clover hoche la tête avec emphase, ses cheveux mouillés pendant devant ses yeux.

« Dieu vous bénisse, petit ange, dit Agatha, déposant un baiser au sommet de son crâne. Je n’aurais pas pu partir heureuse si on ne l’avait pas retrouvée, miss », ajoute-t-elle à mon intention, entreprenant de préparer un festin de minuit. Ou plutôt un festin de 2 heures du matin, pour être exact.

Une fois les baigneuses sèches et chaudement emmitouflées, nous nous asseyons toutes les quatre autour de la table. Ce n’est pas le moment d’avoir une conversation révélatrice mais celui de profiter d’être ensemble et à l’abri. Nous nous attaquons à la tourte au poulet avec de l’eau froide pour faire passer le tout, suivie d’une génoise à la mélasse accompagnée de crème afin de fêter l’événement. Je ne sais pas pour les autres, mais je n’ai mangé qu’un seul repas depuis que Clover a disparu. Soudain, je suis affamée.

« Oh, ma robe de mariée… » soupire Agatha avant de dévorer son dessert.

Le festin terminé, je demande à Agatha d’accompagner Abigail jusqu’à une chambre d’amis. Abigail nous supplie de ne mentionner sa présence ici à personne en dehors de cette maison. Elle s’est donc enfuie. Nous la rassurons.

« Merci, soupire-t-elle en me disant bonne nuit. Je vous expliquerai tout demain matin, je vous le promets. »

Puis j’emmène ma fille dans notre chambre, où son lit restera inoccupé pendant une nuit encore car je ne supporterais tout bonnement pas de la lâcher. Nous grimpons dans le mien et elle enroule ses bras autour de moi, nichant sa tête au creux de mon cou. Maintenant que Clover m’est revenue, tous mes sens sont de retour et je suis de nouveau capable d’en sentir le confort, la chaleur et la douceur, les merveilleux oreillers. Il y fait bon et chaud et nous dormirons bientôt profondément. Si demain matin papa se réveille avant nous, il se demandera pourquoi il y a de petites traces de boue sur son pardessus.

 

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