Le Manoir aux roses
10 – Mabs
MABS
LE LUNDI MATIN, Mabs se réveilla avant l’aube. Quelle étrange sensation que de passer la nuit chez quelqu’un d’autre. Sans doute était-ce ce que l’on ressentait lorsqu’on était en vacances, une impression amplifiée par le luxe de son environnement. Mais c’était ici qu’elle vivait à présent. C’était ici qu’elle travaillait. Elle resta allongée, les yeux ouverts dans le noir, à écouter le cœur battant les grattements et les piétinements des pigeons sur le toit tandis que des fragments de sa nouvelle vie se mettaient en place.
Elle enfila son nouvel uniforme, qui lui allait à la perfection, et prit grand soin de sa coiffure, brossant longuement ses cheveux puis les enroulant en un chignon serré. Elle tenait à faire bonne impression. Elle passa vingt minutes à lustrer ses chaussures avec sa salive et un coin de sa vieille robe. Lorsque Mrs Webb vint la chercher, elle était fin prête.
Mrs Webb frappa à la porte de sa maîtresse et tourna la poignée. Mabs déglutit. Si Mrs Finch était aussi gentille que son mari, ce serait un plaisir de travailler pour elle. Mon épouse est une femme d’une grande bonté, une femme adorable. Néanmoins, on ne savait jamais sur qui on pouvait tomber et, si Mrs Finch ne l’aimait pas, elle risquait de se retrouver à Saffron Hill avant d’avoir eu le temps de dire « ouf ».
Elles entrèrent. Mabs avait été ébahie par sa propre chambre. Mais celle-ci… Elle avait toujours su qu’il y avait bien mieux que la vie qu’elle connaissait, mais n’étant pas dotée d’une imagination fertile, elle n’avait pas su le visualiser. À présent elle s’en délectait, époustouflée. Des rideaux en velours ivoire immensément longs tombaient en cascade, tourbillonnant comme des flaques de crème sur la moquette bleu foncé. Les murs étaient bleu pâle. Le lit était une vaste île blanche dotée de quatre colonnes en bois et nichée sous un dais d’un blanc diaphane. Elle vit un secrétaire en acajou, des chaises de formes et de tailles diverses ainsi qu’une importante quantité d’or sur les miroirs et les lampes…
Sur tout ceci présidait Mrs Finch. Assise sur une chaise près de la fenêtre, elle contemplait la pénombre matinale, mais se leva à leur arrivée. Si la chambre était un palais, Mrs Finch était une reine. Ses longs cheveux noirs tombaient en vagues sur ses épaules et elle portait un peignoir jaune pâle évasé comme une cape royale. Mabs constata aussitôt que c’était la magnifique femme du tableau accroché dans le vestibule, à la fois plus et moins belle que son portrait. La Mrs Finch du tableau était jeune et souriante, elle avait les joues roses et le regard pétillant. Cette Mrs Finch-ci était plus mince et plus pâle ; ses yeux ne reflétaient rien d’autre que des ombres. Elle avait l’air austère et ne prenait pas soin de son apparence, et pourtant il se dégageait d’elle une puissance pulsatile qui exigeait qu’on lui prête attention.
« Bonjour madame, j’espère que vous avez bien dormi, dit la gouvernante.
— Plus ou moins, Mrs Webb. »
— Voici votre nouvelle dame de compagnie, madame, elle est arrivée hier soir. Miss Daley. »
Mabs ignorait comment la saluer. Sa majesté lui donnait envie de faire la révérence, mais c’était une femme ordinaire, une femme qui, par rapport à d’autres, n’était même pas riche, et Mabs allait devoir passer chaque jour à son côté. Elle ne pouvait tout de même pas faire la révérence chaque fois qu’elle la croisait. Une poignée de main conviendrait-elle ? Mais Mrs Finch ne chercha pas à s’approcher d’elle et Mabs était trop timide pour bouger.
Enfin, Mrs Finch inclina la tête.
« Je vois. Merci, Mrs Webb.
— Bien, je vous laisse. S’il vous faut quoi que ce soit, madame, sonnez. Comme Miss Daley vient d’arriver… »
Sur ce, Mrs Webb sortit.
Elles se dévisagèrent longuement. Mrs Finch la toisa de la tête aux pieds et des pieds à la tête ; peut-être cherchait-elle dans son visage et son apparence des réponses aux énigmes de l’univers.
« Je suis vraiment contente de vous rencontrer, m’dame, finit par déclarer Mabs. Ce poste, pour moi… Enfin, je suis ravie d’être là, voilà tout. »
Les sourcils joliment incurvés de Mrs Finch se rapprochèrent un peu l’un de l’autre, formant une petite ride sur son front, mais elle ne pipa mot.
« Dites-moi tout ce que vous voulez que je fasse, m’dame, et je serai heureuse de m’en occuper. Je veux vous aider, je veux vous rendre les choses plus faciles. Si vous avez une… une routine qui vous tient à cœur, dites-le moi et je m’en charge. Vous voulez que je vous habille ? »
Le visage de Mrs Finch fut parcouru d’un spasme de rire ou de douleur.
« J’ai quarante-deux ans, mon enfant. Je suis parfaitement capable de m’habiller seule.
— Oh, mais bien sûr ! C’est pas ce que je voulais dire. Je croyais juste que… vu que je suis votre bonne, en plus d’être votre dame de compagnie… Pardon de m’être trompée. J’ai jamais fait ce genre de travail, vous comprenez. Alors même si vous vouliez que je vous habille, il faudrait m’expliquer comment ! »
Mabs lui adressa un sourire tendu.
Mrs Finch la regarda sans broncher.
« Vous n’avez jamais travaillé comme employée de maison ?
— Non m’dame.
— Quel genre de travail faisiez-vous avant ? »
Mabs se trémoussa nerveusement. Pourquoi Mr Finch n’avait-il pas prévenu sa femme ? Le dire à voix haute n’avait pour effet que de souligner son inaptitude la plus totale à occuper cette fonction.
« Je travaillais aux canaux. À décharger les barges et autres. Comme manœuvre, m’dame. »
Les jolis sourcils se haussèrent encore davantage.
« Ils confient ces tâches à des femmes ?
— Non m’dame. Je devais me faire passer pour un garçon.
— Vous avez donc eu recours à un subterfuge.
— Un sub… ? Pardon, Mrs Finch ?
— Une tromperie. Un mensonge.
— Comment ? Oh non m’dame. Je mens jamais, d’habitude. C’est juste que ma maman est morte y a près d’un an et que mon papa… Il a… Disons qu’il peut plus travailler. Et j’ai trois petites sœurs et trois petits frères. La plus jeune a que quatre ans. J’avais pas d’autre solution. Je déteste mentir, m’dame, mais c’était ça ou regarder mes frères et sœurs mourir de faim. »
Mrs Finch éclata d’un long rire jaune.
« Ainsi, vous n’avez aucune éducation et vous êtes prête à tout. Oh, mais quel bon choix il a fait. Quel bon choix.
— Je vous demande pardon, m’dame ? »
Mabs commençait à s’affoler. Elle ne comprenait pas ce qui se passait.
Mrs Finch garda longtemps le silence. Mabs s’inquiétait. Peut-être Mr Finch la renverrait-il lorsque son épouse lui ferait son compte rendu. Il lui faudrait quitter cette charmante maison au bout d’une nuit seulement. Que deviendrait sa famille ? Sa nouvelle patronne tenait leur destin entre ses mains d’un blanc immaculé.
« C’est mon mari qui a eu l’idée de me trouver une dame de compagnie, Daley, pas moi, reprit enfin Mrs Finch.
— Je vois, m’dame.
— N’attendez donc pas de moi que je vous fournisse une longue liste de tâches et de devoirs. Je ne voulais pas de vous ici. »
Mabs se mordit la lèvre.
« Je suis désolée, m’dame. Mais alors… qu’est-ce que je dois faire ?
— Eh bien… – elle la toisa de nouveau de ses yeux noirs – il n’y a pas de bois à entasser ici. Que proposez-vous ? »
Pas de bois à entasser ? Est-ce qu’elle se payait sa tête ? Que pouvait bien proposer Mabs ? Elle ignorait tout du métier de dame de compagnie, tout de cette maisonnée. Elle se creusa la cervelle.
« Ça vous dirait d’aller vous promener, Mrs Finch ? Je connais pas le quartier et j’ai cru comprendre que vous non plus. Vous voulez peut-être vous habiller tranquillement, après quoi on pourrait faire un petit tour et prendre nos marques. »
Mrs Finch poussa un soupir et se tourna vers la fenêtre. L’obscurité se dissipait et des formes commençaient à apparaître. Mabs osa s’avancer et regarder dehors. La chambre donnait sur un jardin – il n’y avait pas de fleurs mais Mabs pouvait distinguer la silhouette des branches et des buissons. Et d’épines aussi. Des rosiers, peut-être. En dépit de ces circonstances déplorables, l’idée d’une roseraie la ravit. Elle en avait déjà entendu parler mais n’en avait jamais vu une. Au-delà, elle voyait l’arrière des autres maisons.
« Il est encore tôt, bien sûr, mais ça pourrait être agréable de sortir au moment où le ciel s’éclaircit et qu’un nouveau jour se lève. Oh ! Est-ce que vous voulez d’abord prendre le petit déjeuner ? Vous voulez que j’aille le demander ? Ou que j’appelle Mrs Webb ? »
Mrs Finch la fixa d’un regard plein de mépris.
« Avez-vous la moindre idée de la façon dont les choses fonctionnent ici, Daley ?
— Pas vraiment, m’dame, je dois l’avouer. Je suis arrivée qu’hier soir. Alors pourquoi on commencerait pas par là ? On pourrait s’asseoir et vous m’expliqueriez tout ? J’ai une bonne mémoire. »
Mais la maîtresse de maison se détourna de nouveau comme si elle ne supportait pas de regarder Mabs trop longtemps. Elle se mit arpenter la pièce de long en large, le bas de son peignoir jaune pâle traînant dans son sillage. Le silence se prolongea, électrique. Mabs avait connu son lot de souffrances par le passé, à la fois sur le plan physique et émotionnel. Pourtant, jamais elle ne s’était sentie aussi mal à l’aise de toute sa vie.
Elle avait eu deux ou trois bonnes idées, songea-t-elle, et n’était pas certaine d’en trouver d’autres, tant cette situation lui était étrangère. Lorsque son malaise l’emporta sur sa timidité, elle éclata :
« Alors qu’est-ce que ce sera, m’dame ? Une promenade ? Le petit déjeuner ? Un tour de la maison ? Pourquoi pas les trois ? »
Mrs Finch s’arrêta de marcher et la fusilla du regard.
« Je ne vais certainement pas me promener aujourd’hui, Daley. Je n’ai pas non plus à cœur d’expliquer le fonctionnement de cette misérable maisonnée à un docker. Pas plus que je n’ai d’appétit pour manger le petit déjeuner. Mais puisque vous êtes là, vous pouvez aller me chercher du thé. Léger. Noir. Sans sucre. Des Indes, pas de Chine. Allez-y. »
Une fois sur le palier désert, Mabs s’adossa au mur. Mon Dieu ! Elle n’avait pas su à quoi s’attendre, mais certainement pas à ça ! Sa mère lui manqua soudain à tel point qu’elle eut l’impression de l’avoir perdue la veille.
Mrs Finch était… eh bien, à dire vrai, Mabs ne l’aimait pas trop. Avait-elle la berlue ou Mrs Finch avait-elle fait preuve… d’impolitesse ? Oui, la situation était gênante : deux personnes qui ne se connaissaient ni d’Ève ni d’Adam se retrouvaient réunies dans le but de passer leurs journées ensemble. Trouver un point de départ n’était pas chose facile. Mais elle, Mabs, avait essayé. Tandis que Mrs Finch… enfin… ! Un « docker » !
Indignée, confuse et inquiète mais soulagée d’être sortie de cette chambre magnifique et terrible, Mabs se rendit à la cuisine. Là, elle trouva Mrs Webb ainsi que la cuisinière et les domestiques.
« Ah, miss Daley, fit Mrs Webb. Tout va bien ?
— Oui Mrs Webb. C’est-à-dire que… oui. Mrs Finch aimerait prendre le thé. Noir, elle a dit, et léger, sans sucre, et je sais trop quoi au sujet des Indes. Ou alors attendez, est-ce que c’était la Chine ? Oh mon Dieu. »
Mabs avait effectivement une bonne mémoire mais elle était troublée et ignorait qu’il existait différentes sortes de thé. Là d’où elle venait, le thé n’était que du thé. Vous le preniez tel qu’on vous le donnait et vous l’avaliez sans cérémonie.
« C’est le thé des Indes qu’elle aime, expliqua la cuisinière, se dirigeant vers un grand garde-manger. Je m’en occupe. Bonjour, miss Daley. Je suis Mrs Derring. Connaissez-vous Lydia et Betsy ?
— Enchantée, lança Mabs aux domestiques qui étaient en train d’éplucher des pommes de terre. Je m’appelle Mabel Daley. Mabs. »
Elles la saluèrent, agitant leur couteau dans sa direction.
« Est-ce que vous vous entendez bien avec Madame ? s’enquit Mrs Webb tandis que Mrs Derring posait la bouilloire sur le fourneau et versait des feuilles de thé dans une théière.
— Euh… Elle est très raffinée, répondit Mabs avec tact. Par contre, je crois qu’elle m’aime pas trop. J’arrivais pas à lancer une conversation.
— Ne le prenez pas mal si elle se montre un peu… difficile. Le déménagement a été très dur pour elle, paraît-il. Je suis sûre qu’elle se prendra d’affection pour vous une fois qu’elle sera habituée à vous.
— Et vous, est-ce que vous travailliez déjà pour la famille à Durham ? » demanda Mabs aux autres.
Elle espérait obtenir des conseils sur la façon d’apprivoiser la maîtresse de maison. Elle avait beau avoir quitté les canaux, elle était encore en terrain glissant.
« Non, pas nous, dit Betsy. C’est m’sieur qu’a formé l’équipe de A à Z. On n’avait jamais vu m’dame ni les mômes avant leur arrivée y a trois semaines de ça. Faudra que vous sortiez avec nous au Flask un de ces soirs, Mabs, et que vous nous parliez de vous. »
Mabs hocha la tête avec un sourire. Quel soulagement de ne pas être la nouvelle, celle qui essayait de trouver sa place au milieu de collègues déjà bien implantés. Mais n’était-ce pas étrange ? Pas un seul domestique de Durham n’avait accompagné la famille ? Peut-être n’avaient-ils pas voulu partir si loin de chez eux ; mais c’était Londres, tout de même. L’un d’entre eux au moins aurait sans doute voulu tenter sa chance. Peut-être était-ce à cause de Mrs Finch qu’ils avaient préféré rester sur place et chercher un autre poste.
« Tenez, miss Daley, dit Mrs Derring, lui apportant un plateau laqué rouge à poignées dorées sur lequel reposait une théière en porcelaine ainsi qu’une tasse et une soucoupe ornées de roses rouges. Un thé noir des Indes léger, comme elle aime.
— Merci, Mrs Derringer. Bien, je ferais mieux d’y aller. Ravie de vous avoir rencontrées. Oh, Mrs Webb, est-ce vous pourriez me montrer comment vous faites les choses, ici, quand vous aurez le temps ?
— Bien sûr. Nous trouverons bien une minute cet après-midi. Faute de quoi, je suis généralement en bas vers 20 heures. »
Mabs emporta le plateau à l’étage. Quel dommage que Mrs Finch soit si désagréable alors que tous les autres étaient si serviables et faciles à vivre. Cela la rongeait. Les autres ne devaient plaire qu’à Mr Finch. Mabs, elle, était là pour Madame, et elle ne pouvait pas se permettre d’échouer.
Elle se prendra d’affection pour vous une fois qu’elle sera habituée à vous, avait affirmé Mrs Webb.
« Y a intérêt, marmonna Mabs, posant le plateau par terre avec précaution. Y a fichtrement intérêt. »
Mais lorsqu’elle tourna la poignée, la porte était fermée à clef. Son cœur se serra ; c’était pire qu’elle ne l’avait cru. Comment elle va s’habituer à moi si elle me laisse même pas entrer ? se demanda-t-elle.
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