Le Manoir aux roses
62 – Mabs
MABS
MALGRÉ SA DÉTERMINATION à être indépendante, le cœur de Mabs se serra tandis que la calèche se frayait un chemin au cœur de Saffron Hill. Elle s’arrêta assez loin de Mushroom Court – les véhicules ne pouvaient y accéder –, au grand soulagement du conducteur. Elle qui avait eu si hâte de quitter Willoughby Hall peut-être tombait-elle de Charybde en Scylla ? Mabs baissa la tête et pressa le pas.
Peg et Matty étaient stupéfaits et ravis de la voir, surtout lorsqu’ils apprirent qu’elle allait rester un moment. Ils avaient beaucoup de questions à lui poser, mais Mabs les fit attendre le retour de p’pa et de Nicky. Elle ne voulait pas tout expliquer deux fois.
Peg fut horrifiée et fascinée par l’histoire des Finch. P’pa s’inquiétait surtout pour la perte de son salaire. « Juste au moment où on s’en sortait bien », gémit-il. Mabs aurait trouvé cela agaçant en temps normal, mais comparé à Mr Finch, son père lui paraissait merveilleux. Elle se contenta donc de le serrer dans ses bras et de le rassurer.
« Puisque t’es là, tu vas retourner au quai ? » demanda-t-il.
Mabs faillit éclater de rire devant un tel manque d’imagination. Certes, le temps était clément et l’argent avait si longtemps été sujet d’inquiétude que cela créait un besoin compulsif de continuer à en gagner coûte que coûte. Mais Mabs savait que, si elle retournait au canal, elle serait trop épuisée pour penser à quoi que ce soit et que la vie finirait par l’engloutir. Alors tout ce qu’elle avait fait n’aurait servi à rien. Tout comme elle avait résisté à la tentation de rester chez Olive, elle résista à la pression des inquiétudes paternelles.
Il était étrange d’être de retour à Mushroom Court : l’exiguïté des lieux ; les odeurs déconcertantes ; les cris qui vous réveillaient en sursaut au beau milieu de la nuit. Ne pas avoir un vrai lit, les voisins soupçonneux qui ne vous adressaient pas la parole. Se sentant mal à l’aise dans sa nouvelle robe, refusant de porter l’ancienne et ne possédant plus d’uniforme, Mabs ne savait même pas comment s’habiller. Elle prit donc l’habitude de porter le vieux pantalon et la vieille chemise de p’pa qu’elle mettait autrefois pour besogner. Il était plus difficile de rester propre, ici, mais elle s’y efforça, transportant l’eau depuis la pompe quelques rues plus bas, corvée que le beau temps rendait supportable. Passer du temps avec sa famille, les aider, papoter et rire de nouveau avec eux avait quelque chose d’agréable. D’étrange aussi, la moitié d’entre eux étant partis.
Dès le début, elle eut envie de rendre visite à Olive ; tout le monde lui manquait et elle ne pouvait s’empêcher de se demander comment elles allaient. Pourtant, elle ne pouvait laisser Olive tout arranger pour elle. Sans doute finirait-elle par lui demander de l’aide. Mais avant, Mabs avait besoin de savoir ce qu’elle voulait.
Il était difficile de penser ici, comme toujours ; cet endroit la compressait et empêchait les idées de germer. Elle sortait donc faire de longues promenades, lors desquelles elle vagabondait souvent le long du canal ; elle espérait au fond d’elle apercevoir Kip Miller. Elle empruntait chaque jour le chemin de halage, réfléchissant à sa situation, traversant parfois la clameur d’un quai, marchant parfois longuement en silence, sans autre interruption que le clapotis et les ondulations provoqués par le passage d’une barge.
Elle n’aurait pas de mal à chercher un poste de dame de compagnie ou de domestique. Mrs Finch lui donnerait d’élogieuses recommandations, et Olive aussi ; toute recommandation portant le nom des Westallen lui permettrait de décrocher un travail. Mais en avait-elle envie ? Mabs n’avait encore jamais eu le luxe de se poser cette question. À proprement parler, elle ne l’avait toujours pas, et pourtant… elle avait des économies, de l’expérience et de bons amis qui avaient de l’estime pour elle… Elle songea qu’elle s’en était plutôt bien tirée ces huit derniers mois et qu’il en serait sans doute de même pour son prochain poste. Cela lui donna confiance. Elle se prit à rêver des possibilités qui s’offraient à elle.
Un après-midi, elle se retrouva au quai où elle avait travaillé. Attentive à ne pas bloquer le passage, elle fit un petit état des lieux de son histoire personnelle : les puits à glace, les berlines de charbon, les tas de bois de charpente. Elle regarda les dragueurs traîner avec lassitude des seaux dans l’eau afin d’en retirer la vase qui s’y accumulait et empêchait les barges les plus lourdes d’avancer. Revisiter l’endroit où elle s’était sentie si malheureuse, si démunie, et réaliser combien les choses avaient changé du tout au tout avait quelque chose de positif. Reconnaissant le tampon distinctif de Rose’s, le fabricant de sirop de citron vert, sur une pile de caisses en bois, Mabs garda l’œil ouvert au cas où Nicky serait dans les parages. Bientôt, elle l’aperçut, un pied sur le quai, l’autre sur le côté d’une barge, en train de charger des caisses.
« Oh, Nicky », gémit-elle, se cachant les yeux.
Alors qu’elle s’apprêtait à lui crier de monter sur la barge, elle se rappela qu’ici, il n’était pas son petit frère mais un manœuvre. Nicky, tout comme elle-même, tenait à trouver sa propre voie. Mabs s’efforça de regarder de nouveau, de voir les choses à travers les yeux d’une personne extérieure. Il faisait bon ce soir-là et le quai était plus attrayant que jamais, avec l’eau qui brillait dans la lumière déclinante du soleil et cette atmosphère de début d’été qui vous mettait toujours de bonne humeur. Des rires et des plaisanteries flottaient dans l’air ; la fin de la journée de travail approchait. Nicky riait, lui aussi, se penchant et soulevant avec une telle aisance que Mabs elle-même fut obligée d’envisager le fait que l’endroit lui convenait.
Une fois toutes les caisses chargées et les deux pieds de Nicky fermement plantés sur le sol, Mabs l’appela.
« Mabs ! s’écria-t-il, accourant vers elle. Ça c’est une surprise ! Quoi de neuf ?
— Je me promène et je réfléchis, répondit Mabs, comme d’habitude. J’ai pensé que je pourrais aller dire bonjour à p’pa.
— Pas la peine. Il paraît qu’il est plus là. Y s’est barré tôt, c’est pas difficile de deviner pourquoi.
— Il va pas garder son travail bien longtemps s’il continue comme ça, soupira Mabs. Je vais devoir lui parler encore une fois.
— En fait, Mabs, je m’en suis occupé. J’ai parlé avec Ducky, son contremaître. Comme il en a ras le bol de p’pa, j’ai proposé qu’on échange. Je vais bosser au charbon à partir de demain. Je sais que la paye est moins bonne, mais au moins, je boirai pas la bière, pas vrai ? Et l’argent que je gagnerai, je le ramènerai à la maison. P’pa pourra bosser au citron, où il sera payé plein pot et où y a pas de bière à l’œil. Ducky a demandé à mon contremaître. Lui, il s’en fout de savoir qui déplace son sirop, du moment que c’est fait. »
Mabs regarda fixement son petit frère.
« T’es sacrément intelligent, constata-t-elle. Je l’ai toujours dit, non ? Comment t’as eu cette idée ? »
Nicky haussa les épaules.
« Ça paraît logique.
— C’est vrai ! T’es un brave garçon, Nicky. Et je sais que tu connais la chanson, mais tu mérites mieux que ça. »
Au lieu de lever les yeux au ciel, Nicky prit un air grave.
« Tu sais quoi, Mabs, je le sais. Y a plus de place à la maison maintenant que les autres sont partis, mais c’est toujours pas plus beau qu’avant. Ça me réjouit pas de me casser le dos à transporter ce charbon et de pas rapporter une pleine paye. C’est juste le moindre mal, vu comment p’pa se comporte. Pour l’instant, ça va. Il fait bon, j’aime bien être dehors. Mais je te promets un truc, Mabsy : quand l’hiver arrivera, j’aurai trouvé une autre solution. »
Il est adulte, pensa Mabs. Encore si jeune, mais déjà un véritable adulte.
« D’accord, mon grand, dit-elle, sentant ses épaules s’alléger d’un poids. Je te laisse t’en charger. »
Mabs se promena le long du chemin de halage, s’éloignant de l’agitation. Les derniers rayons obliques du soleil étaient vraiment beaux à présent. Elle mit la main en visière pour regarder la lumière déclinante et vit des hommes qui déchargeaient des berlines pleines de sacs de charbon qu’ils portaient jusque dans la cour du Black Pony. Une barge remplie de bois remontait le fleuve, ses flancs décorés de roses et de châteaux aux couleurs vives, l’immense cheval brun penchant la tête dans son harnais.
Mabs s’aperçut qu’elle se trouvait à l’endroit exact où Lou lui avait parlé du poste à Hampstead l’automne précédent. Il y avait là la borne frontière sur laquelle Lou s’était posée. Mabs s’assit et fronça le nez. Lou avait eu raison : ce n’était pas confortable.
Les rêves qui prenaient racine en elle étaient énormes. Elle avait beaucoup réfléchi, ces derniers temps, à ce qui rendait la vie à Hampstead si particulière à ses yeux. Elle voulait poursuivre son éducation, elle voulait vivre dans un endroit magnifique et elle voulait être proche de ses amis. Cela ne la dérangerait pas de travailler de nouveau comme dame de compagnie, ou comme domestique ou quelque chose dans ce genre, mais pas pour toujours. À terme, elle ne voulait dépendre de personne d’autre, ni pour sa maison ni pour son mode de vie. Et elle voulait faire quelque chose dont elle se sentirait fière, comme Olive et la Fondation Westallen. Tout cela n’était pas pour demain, elle en avait conscience. Mais il fallait bien former des projets, non ?
« Joli trône ! » fit une voix derrière elle.
Mab se retourna et vit Kip Miller. Il tira son chapeau et sourit.
« Eh bien, eh bien, miss Daley, quelle surprise de vous trouver ici. »
Mabs se sentit rougir.
« Bonjour, Mr Miller. Comment ça va ?
— Je me porte comme un charme. Je suis encore monté en grade. Maintenant, je suis commis. Vous êtes encore habillée comme un garçon. Vous avez pas repris la besogne, quand même ?
— Non, jamais, répondit Mabs, se levant et résistant à l’envie de frotter son derrière douloureux. Rien ne vous arrête, Kip Miller, je suis impressionnée ! De manœuvre à commis en quelques mois seulement. Il semblerait que j’aie pris le chemin inverse. Mon travail s’est terminé, alors je rentre quelque temps à la maison. Mais je trouverai bientôt autre chose.
— J’en doute pas une seconde. Je suis sûr que vous pourrez faire tout ce que vous entreprendrez. Et qu’est-ce que vous faites là ? Vous espériez me voir, je suppose ? »
Mabs fit la grimace.
« Prenez pas vos désirs pour des réalités ! J’échafaude de grands projets, et pour une raison ou une autre, ça m’a paru l’endroit idéal. Voilà des jours que je marche et que je réfléchis. Et vous, l’écriture ?
— Ça se passe bien ! J’ai trouvé un cours pour les travailleurs, une fois par semaine. Je saurais pas vous dire la différence entre un point-virgule et une virgule, mais mon orthographe s’améliore.
— Tant mieux. Apprendre me manque. À mon ancien travail, ma maîtresse m’apprenait à lire et à écrire. J’aimerais continuer.
— Vous devriez. Vous êtes trop bien pour finir ici. Et moi, je suis trop bien pour rester, même en tant que commis. On va aller loin, vous et moi, miss Daley ? Si on allait au salon de thé à Clerkenwell, un jour ? Je serais curieux de voir ce que vous devenez et vous avez une dette envers moi, vu que je vous ai sauvé la vie. »
Mabs lui adressa un grand sourire.
« Vous aviez dit “Pas la peine de me remercier” !
— C’est vrai. Vous avez raison. Alors, qu’est-ce que vous en dites ? Pas parce que vous avez une dette, mais juste parce que ça vous plairait ? »
Mabs le dévisagea avec attention.
« Peut-être bien que ça me plairait », lança-t-elle avant de s’éloigner.
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