Le Manoir aux roses
3 – Mabs
MABS
LES ANGES GARDIENS APPARAISSENT parfois sous les formes les plus inattendues. Pour Mabs, le salut prit celle de sa vieille amie Lou, venue la retrouver sur le quai. Lou avait sa soirée de libre et Mabs venait de finir son travail. Elle était si fatiguée qu’elle ne vit Lou que lorsque celle-ci se planta à un mètre devant elle en agitant les bras et cria :
« Mabs ! Mabs ! J’ai une bonne nouvelle ! »
Mabs regarda aussitôt autour d’elle pour s’assurer que personne ne l’avait entendue.
« Oh pardon, MARK ! » s’exclama Lou, qui avait oublié.
Mabs leva les yeux au ciel.
« J’ai entendu parler d’un boulot qui pourrait t’intéresser, poursuivit Lou d’une voix normale, prenant son amie par la main. D’employée de maison ! »
Employée de maison ? L’espace d’un instant très bref et scintillant, Mabs se laissa aller à imaginer cette possibilité, puis elle secoua la tête.
« On m’embaucherait jamais. Et si on m’embauchait, je ficherais tout en l’air. »
Mais Lou ne voulait rien savoir.
« Tu devrais te présenter, insista-t-elle. Ce poste-là a l’air un peu différent. »
Lou travaillait depuis deux ans au service de Mr Blythe, le banquier, dans sa majestueuse demeure de Highgate. Elle aurait aimé que Mabs la rejoigne là-bas mais les Blythe tenaient à ce que leurs domestiques possèdent certains attributs dont Mabs était dépourvue : la propreté, une éducation basique et une taille minimale d’un mètre soixante-dix pour les femmes (un mètre quatre-vingt-cinq pour les hommes).
Mabs avait entendu maintes fois Lou parler de ce travail éreintant, debout chaque matin à cinq heures pour nettoyer les âtres et allumer le feu avant que la famille ne se réveille, à frapper quotidiennement le pas de la porte avec une pierre à récurer pour qu’il reste poli et brillant. Mais Mabs songea que la rude besogne, ça la connaissait, et que puisque de toute façon elle était claquée en permanence, elle préférait de loin être claquée vêtue d’une robe propre, dans une jolie maison, pour un salaire correct.
« La cuisinière nous a lu l’annonce hier soir, ajouta Lou. Y sont à Hampstead. “Une domestique efficace et consciencieuse”, qu’y veulent. Même pas besoin d’avoir de l’expérience ni rien, faut juste leur donner une lettre de quelqu’un qui te connaît et qui dit que t’es sage, tu vois. Un certificat de moralité, ça s’appelle. Tu pourrais t’en dégoter un, Mabs.
— Une domestique efficace ? Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Mabs avait entendu parler des bonnes, des filles de cuisine et des dames de compagnie. N’étaient-elles pas toutes efficaces ? N’était-ce pas justement leur rôle ?
« C’est entre les deux. Entre la femme de chambre et la dame de compagnie. Un peu des deux.
— Mais c’est un bon travail, ça, Lou, un vrai travail. Tout le monde va vouloir le décrocher. Ils voudront pas de moi. J’ai jamais fait un boulot pareil. »
Elle se souvenait avoir juré de saisir la moindre opportunité qui s’offrirait à elle. Seulement, elle craignait de se faire des illusions.
Mabs s’affala au sol ; elle atterrit aux pieds de Lou sur le chemin de halage, où elle manqua de peu un tas de crottin de cheval fumant. Le brouhaha des quais commençait à s’estomper tandis que la nuit tombait et que les manœuvres rentraient chez eux, mais l’air dense et grenu puait encore les plantes aquatiques et la sueur. La dernière barge de la journée s’éloignait tout juste.
« Oh allez, Mabs ! la réprimanda Lou, s’asseyant avec précaution sur une borne frontière estampée des plumes du prince de Galles. Qu’est-ce que t’as à perdre ? Ce sera peut-être marrant, comme boulot, et qui sait, même s’ils payent pas très bien, ça vaudra toujours mieux que le tien. »
Lou avait raison, bien sûr. Un peu plus tôt, Mabs était tombée dans les pommes. Elle avait perdu connaissance comme une dame ! Elle traînait des sacs de fumier jusqu’au bord de l’eau afin qu’ils soient chargés à bord des barges. Ce n’était pas à cause de l’odeur ni même de l’idée de leur contenu ; c’était par épuisement pur et simple. Elle s’en était tirée impunément, cette fois-ci : elle travaillait seule et personne n’avait remarqué. Elle s’était relevée à la hâte et avait poursuivi sa tâche de son mieux. Mais cela lui avait servi d’avertissement.
« Ben ça, ma pauvre, t’as mauvaise mine, remarqua Lou, se penchant en avant pour la dévisager. Désolée d’avoir insisté, j’avais pas vu. »
Mabs sourit avec effort.
« Je vais bien, merci. J’irai me renseigner sur ce poste, je te promets. Je peux pas continuer à faire ça bien longtemps.
— Pour être honnête, on dirait que tu vas pas tenir la journée, répondit Lou, lui tendant un paquet. C’est ma robe de rechange, Mabs. Prends-en soin, je t’en supplie. Y tiennent à tout prix à ce qu’on soit propres et bien habillées. Si je salis celle-là et que j’ai pas de quoi me changer, je risque de me faire virer. Mais tu peux pas te présenter dans cette tenue.
— Merci, murmura Mabs.
— Et là… »
Lou lui tendit un shilling que Mabs lui rendit aussitôt. On n’acceptait pas d’argent des amis.
« Pas de panique, grogna Lou avant de le lui tendre de nouveau. C’est qu’un prêt. Tu me rembourseras quand t’auras décroché le poste. T’as pas le choix, Mabs, regarde-toi un peu. Tu tiens pas debout. Si tu manges pas, t’arriveras pas à leur parler convenablement. Achète-toi à manger et en file pas aux gosses ni à ton vieux. Réfléchis : aide-toi d’abord si tu veux pouvoir les aider, eux. »
Lou se leva et se frotta le derrière d’un air contrit. Les bornes frontières n’étaient pas des sièges confortables.
Mabs enfouit son visage dans ses bras. Sa casquette tomba et ses cheveux clairs s’échappèrent. Elle s’empressa de la remettre, y enfouissant sa longue chevelure. Elle se sentait complètement dépassée, mais Lou avait raison : il lui faudrait suivre les conseils de son amie si elle voulait avoir une chance, aussi impossible soit-elle.
Après que Lou eut aidé Mabs à se relever, elle l’entraîna au marché de Gray’s Inn Road, où elle la regarda engloutir des saucisses et des pommes de terre rôties. Puis elles allèrent à Mushroom Court pour rendre Mabs un peu plus présentable. Lou y avait grandi, mais elle avait réussi à rester à l’école plus longtemps que Mabs et elle était têtue comme une mule, c’était d’ailleurs ainsi qu’elle avait obtenu son poste chez les Blythe. Mabs se lava et se brossa les cheveux puis enfila la robe de rechange de Lou sous les yeux étonnés des enfants.
« C’est rien », fit Mabs.
Elle ne voulait pas non plus leur donner de faux espoirs.
Une fois qu’elles eurent quitté les ruelles étroites de Saffron Hill, Lou héla une calèche. Mabs déplorait que son amie dépense pour elle son argent durement gagné, mais Lou insista. Elle affirma que si Mabs devait parcourir à pied les six kilomètres qui la séparaient de Hampstead après une journée sur les canaux, elle n’arriverait jamais à destination. Mabs se retrouva donc, avant même de réaliser ce qu’elle était en train de faire, devant la maison de cette famille qui venait d’arriver en ville et qui avait besoin d’une domestique efficace.
« Juste en face de chez les Blythe, de l’autre côté de la lande, se réjouit Lou. On serait presque voisines, comme au bon vieux temps ! Promets-moi que tu m’avertiras dès que t’auras des nouvelles. Et rends-moi ma robe dès que t’auras fini. Allez, faut que je file. »
Le cœur serré, Mabs la regarda s’éloigner d’un pas pressé. Sans Lou pour l’encourager, sa présence ici semblait ridicule. Ils se moqueraient d’elle, la chasseraient comme un chat errant. Contrairement à celle des Blythe, la maison n’était pas énorme, blanche et reluisante, mais elle ne manquait pas d’élégance. Briques brunes, avec une porte bleu clair, des colonnes blanches de chaque côté et un seuil blanc brillant. Des feuilles et des tiges grimpaient le long d’une voûte en fer forgé qui surmontait un petit portail bien entretenu. Un court sentier traversait les arbustes et les arbres pimpants du jardin. Mabs soupira. C’était si joli.
Remue-toi, cocotte, se dit-elle. Tu as dix-huit ans, pas cinq.
Une fois qu’elle eut rassemblé son courage, sa visite fut bouclée en un clin d’œil. Une gouvernante à l’air sérieux lui expliqua sur le pas de la porte qu’il s’agissait d’un poste de dame de compagnie à domicile pour la maîtresse de maison, complété par un peu de ménage et de tâches diverses. Mr Finch, le maître, recevrait les candidates mercredi et jeudi. Si Mabs était intéressée, elle pouvait se présenter à onze heures jeudi matin avec une lettre de recommandation.
« Je viendrai volontiers, madame », répondit Mabs d’un ton docile.
Intéressée ? Je me couperais le bras droit pour ce poste ! se dit-elle.
Elle sortit par le petit portail et s’imprégna un instant de l’élégant silence de cette rue de Hampstead. Mabs vivait dans un monde bruyant : au travail, les machines grinçaient, les chevaux hennissaient et frappaient le sol de leurs sabots, et les hommes criaient toute la journée ; à la maison, les portes claquaient, les bébés pleuraient et les gros mots, les rires débridés et les menaces gueulées emplissaient l’air telle la pluie. Le silence, songea Mabs, était signe de richesse. Elle poussa un soupir et se mit en route.
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