Le Manoir aux roses
16 – Mabs
MABS
MABS AVAIT FONDÉ DE GRANDS ESPOIRS sur son jour de congé : elle s’était imaginé se précipiter chez elle dans son uniforme, débordante de récits, sa famille époustouflée par cette nouvelle Mabs si élégante. Mais le mercredi après-midi, le fossé entre ses rêveries et la réalité l’arrêta net. Ils ne l’attendaient pas et elle n’avait pas de bonnes nouvelles à leur donner.
Elle décida donc d’explorer Hampstead, fascinée mais pensive. Saffron Hill, où elle avait vécu toute sa vie, et le quai où elle avait travaillé ne se trouvaient qu’à quelques kilomètres de là – pas très loin du tout, pourtant c’était un tout autre monde. Les portes d’entrée des maisons la fascinaient : la peinture reluisante, les heurtoirs fantaisistes, les marches impeccables. Qu’est-ce qu’il y a derrière cette porte de sous-sol verte ? se demanda-t-elle. Qui vit dans cette jolie maison mitoyenne aux toits en pente ? Qui se cache derrière les vitraux de cette maison majestueuse ? On pouvait aisément imaginer que rien ne pouvait aller de travers derrière de si charmantes façades, mais elle savait déjà, depuis qu’elle côtoyait les Finch, que ce n’était pas vrai.
Le dimanche, elle dut rentrer chez elle car elle l’avait promis. Comme elle se sentait de nouveau inutile et constamment au bord du désastre, elle portait sa vieille robe. La pluie tombait par intermittence, et c’est donc une Mabs sale et trempée qui fit son apparition dans Mushroom Court ce matin-là. Elle grimpa l’escalier branlant avec des sentiments mitigés, impatiente de voir sa famille mais redoutant d’avoir à faire bonne figure.
Elle s’arrêta devant la porte, posa un instant la tête contre le battant en bois, puis entra. Nicky, belliqueux, se leva d’un bond, avant de reconnaître sa sœur. « Mabs ! » Il se précipita à travers la pièce, passant en un éclair du protecteur de la famille au petit frère. Son gros câlin les fit tous deux tituber sur le parquet.
« Nicky, espèce d’idiot, lâcha Mabs en riant. Je suis contente de te voir moi aussi, mais laisse-moi au moins passer la porte, tu veux bien ? »
Elle regarda autour d’elle tout en déboutonnant son manteau, tandis que ses frères et sœurs se jetaient sur elle l’un après l’autre.
« Où est p’pa ? »
Depuis la mort de m’man, cette question l’emplissait toujours de crainte.
« T’inquiète pas, Mabs, la rassura Jenny. Il est juste sorti chercher de quoi déjeuner. Il a travaillé toute la semaine et il avait envie de quelque chose de bon.
— Toute la semaine ? Vraiment ?
— Oui, c’est incroyable. Il s’occupe des céréales, à Camden. Ses journées sont longues mais il rentre directement à la maison avec l’argent.
— Ça alors ! En voilà une bonne nouvelle. Je suis si contente de l’apprendre », s’exclama Mabs.
Elle décrocha les bras d’Angie de ses genoux et la souleva pour la regarder convenablement. La première chose qu’elle remarqua fut combien tous étaient maigres et sales. Cela n’avait rien de nouveau, mais quel contraste avec les Finch ! Néanmoins, ils n’étaient pas en plus mauvais état que la dernière fois qu’elle les avait vus et ils souriaient.
« Mabs, pourquoi tu portes pas une belle robe ? s’enquit Peg, déçue. Je croyais que tu serais chic, moi, maintenant que t’es une dame. »
Mabs se sentit soudain honteuse de sa décision de venir revêtue comme elle était partie. Après tout, elle voulait leur remonter le moral. « Je suis pas une dame, grosse bêtasse, je suis une domestique, mais j’ai un bel uniforme. Je voulais pas l’abîmer en le portant mon jour de congé, mais c’est idiot. Je le mettrai la semaine prochaine.
— De quelle couleur il est ? » interrogea Peg avec avidité.
Tiens, elle commence à s’intéresser à ce genre de chose, pensa Mabs.
« Il est noir, répondit-elle, riant de son air déçu. Je sais, ma puce, c’est pas la couleur la plus romantique au monde. Mais rappelle-toi que je fais que bosser à Hampstead, je vais pas au bal et je mène pas la grande vie. Il est très élégant, avec des passements blancs et des boutons qui brillent. Je le porterai la prochaine fois, promis.
— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans, Mabsy ? » demanda Jem, qui tâtait le sac qu’elle avait apporté avec l’instinct infaillible des garçons pour détecter les produits comestibles.
Mrs Derring lui avait donné un magnifique quatre-quarts jaune et une petite boîte du thé des Indes de Mrs Finch. Mabs n’avait pas eu le cœur de lui avouer qu’elle n’avait pas de quoi le faire infuser.
« Oh, un thé délicieux, le taquina-t-elle, brandissant la boîte. Qui vient tout droit des Indes. »
Six paires d’yeux s’écarquillèrent.
« Du thé ? railla Jem. À moins qu’il soit en or massif, je vois pas ce qu’il y a de si extraordinaire !
— Et ça alors ? »
Mabs posa le gâteau parfumé sur la table.
« Mrs Derring – c’est la cuisinière – l’a fait juste pour nous. »
Elle sourit face aux exclamations enthousiastes et regarda autour d’elle. La pièce était sombre, encombrée et aussi miteuse que sa robe. Comme d’habitude.
« Hé ! s’écria-t-elle lorsqu’elle vit Matt se fourrer à mains nues un gros morceau de gâteau dans la bouche. Tu arrêtes ! On le garde pour après le déjeuner. On va le couper bien comme il faut et le manger ensemble, Matt Daley ! »
Mais Matt était trop occupé à mâcher d’un air béat, tandis que les autres ramassaient les miettes sur la table comme les pigeons de Trafalgar Square. Mabs ne pouvait pas leur en vouloir. Elle se souvenait de la faim qui la tenaillait en permanence. Une semaine à trois repas par jour l’avait déjà changée et rendue plus forte. Elle prit un couteau et coupa un petit morceau pour chacun.
« Histoire de vous faire tenir jusqu’à midi », déclara-t-elle.
Elle n’allait tout de même pas leur demander d’attendre.
Peg alla chercher des assiettes, dans lesquelles elle déposa une demi-patate de l’étal au bout de la rue, puis p’pa rentra avec du chou, un petit jambon et une bouteille de vin de fleur de sureau.
« Mabs, ma fille ! s’écria-t-il. Comment ça va ma grande ? Laisse-moi te regarder. »
Mabs le serra dans ses bras, folle de joie. Elle avait l’impression de le retrouver tel qu’au bon vieux temps.
« Je vais bien, p’pa. Et toi ? Les enfants ont dit que tu travaillais.
— Ça va, ma puce. J’y retourne cette semaine. À vrai dire, je suis éreinté, mais c’est bon de toucher un salaire. C’est toi, ma puce, qui as eu cet effet sur moi, quand t’as décroché ce boulot. Ça m’a redonné envie de faire un effort. Avoir une bouche de moins à nourrir, savoir que tu nous donneras un coup de main quand tu pourras avec une pièce ou deux… eh bien, ça a changé les choses, si tu vois ce que je veux dire.
— Je suis très contente, p’pa. C’est bien ! »
Demain, elle s’échinerait plus que jamais. Tout le monde comptait sur elle. Une motivation pour p’pa, du gâteau pour les garçons, la promesse faite à Peg de lui montrer une nouvelle robe… et ce n’était que le début de ce qu’elle voulait leur donner.
Mais sa deuxième semaine s’avéra tout aussi atroce que la première. Mabs fit tout ce qui était en son pouvoir pour être appréciée de sa nouvelle maîtresse. Lorsqu’elle discutait avec Mr Finch, elle ne mentait pas mais ne soulignait pas non plus à quel point la situation était difficile, dans l’espoir que Mrs Finch sentirait que Mabs était loyale envers elle aussi. Au cours de ses heures de travail, elle alternait entre demandes compatissantes, bavardages enjoués et silences encourageants. Parfois, elle s’asseyait en silence, patiemment, parfois elle s’agitait, armée d’un chiffon et d’encaustique. Mais loin de prendre plaisir à la présence de Mabs, Mrs Finch ne semblait pas même s’y résigner. Elle passait la plupart de son temps à contempler le jardin, qui n’était toujours rien de plus qu’un morne enchevêtrement de branches nues. Mabs, qui voulut savoir s’il s’agissait d’une roseraie, ne reçut pour toute réponse qu’un regard plein de mépris et un hochement de tête dédaigneux. Elle avait toujours imaginé les roseraies charmantes et riches en couleur, mais celle-ci était jusqu’à présent aussi aride et triste que sa relation avec Mrs Finch. Les jours s’écoulaient très lentement.
Le jeudi matin, lorsque Mabs arriva dans la chambre de sa maîtresse, Mr Finch s’y trouvait déjà. Il leva la main pour l’avertir au moment où elle ouvrait la porte. De toute évidence, son épouse avait eu une nouvelle crise de colère car il y avait du verre cassé partout.
« Attention, Daley, regardez où vous mettez les pieds. Je crains que vous n’ayez encore à balayer et à ramasser des tessons ce matin. Malheureusement, notre miroir Renaissance, qui était dans la famille depuis des générations, n’est plus des nôtres », observa-t-il d’un ton las.
Il faisait référence à un miroir qu’elle avait souvent admiré, avec son cadre exubérant orné de feuilles et de chérubins dorés. Il pendait autrefois à côté de la garde-robe et Mabs aurait aimé l’admirer davantage, mais regarder un miroir sans y voir son reflet n’était pas chose aisée, or elle n’aimait pas le sien, tout maigrichon et disgracieux qu’il était. À présent, le cadre reposait par terre, ovale vide.
« Oh ! » s’exclama-t-elle, avant de se mordre les lèvres.
Elle n’avait pas à faire de commentaires, mais détruire une si belle chose la choquait. Un objet si précieux, par ailleurs, alors que tant de gens mouraient de faim. Elle jeta un coup d’œil à sa maîtresse, qu’elle détestait encore plus qu’avant.
Mrs Finch l’ignora, ce qui n’était pas nouveau. Néanmoins, il y avait chez elle quelque chose de différent. Elle était assise dans son fauteuil près de la fenêtre, comme à son habitude, mais paraissait sans vie. Pendant un instant, Mabs eut l’horrible impression qu’elle était morte, avant de remarquer ses épaules qui se haussaient et retombaient lentement. Fronçant les sourcils, elle fit le tour de la pièce avec précaution. Sa maîtresse avait la tête qui dodelinait, les yeux mi-clos et très noirs.
« Bonjour, m’dame, dit Mabs d’une voix douce sans s’attendre à une réponse de sa part. Je vais nettoyer ça en un rien de temps, vous inquiétez pas. »
Aucune réaction. Ce n’était pas son indifférence hautaine coutumière ; Mrs Finch semblait tout simplement absente. Mabs lança un coup d’œil interrogateur à Mr Finch.
« J’ai malheureusement dû lui administrer un sédatif, expliqua-t-il d’un ton grave. Une dose tout à fait négligeable. J’essaye toujours d’éviter d’en arriver là. Difficile de prendre de telles mesures sans avoir l’impression d’être… enfin, une brute.
— Oh, m’sieur, vous êtes tout sauf une brute ! s’écria Mabs, tiraillée par sa compassion pour son maître et pour sa maîtresse. C’est vraiment, vraiment horrible. Je suis désolée, m’sieur.
— C’est horrible, vous avez raison. Un dernier recours, s’il en est. Nous avions à Durham un médecin très compréhensif, le docteur Broome. Il avait une grande expérience de cas similaires et lorsque nous sommes partis, il m’a donné une petite réserve de sédatifs à conserver en cas d’extrême urgence. Une goutte ou deux dans son thé, pas plus, permettent de restaurer la sécurité et la raison. Mais je le déplore, je vous assure.
— J’en doute pas, m’sieur. C’est si triste.
— Bien, je ferais mieux d’aller au bureau. Les investissements n’attendent pas ! »
Il tenta un sourire tremblant, mais la pièce jonchée de verre et son épouse dodelinante et inanimée n’avaient pas de quoi le réjouir.
« Je m’en occupe, m’sieur. Je vais tout déblayer, ça sera comme neuf avant que vous ayez eu le temps de dire ouf.
— Très bien, Daley. Et après… Inutile de rester auprès d’elle – elle restera dans cet état pendant des heures. Allez vous promener si vous en avez envie. Ne vous rendez pas la tâche plus oppressante que nécessaire. »
Il avait raison, et Mabs désirait ardemment prendre l’air, en effet. Mais quelque chose dans la posture avachie de Mrs Finch la mettait mal à l’aise. Je préfère presque la voir rageuse et fière que réduite à ça, même si elle est ignoble avec moi, pensa-t-elle. C’est à ce moment-là qu’elle sut qu’elle ne la laisserait pas, pas dans cet état.
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