Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 25 sur 68

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Le Manoir aux roses

25 – Olive

OLIVE

 

LE LENDEMAIN DU JOUR OÙ OTTY FINCH a sonné à la porte tel un rat noyé, elle reparaît avec, dans son sillage, la dame de compagnie de sa mère, Mabel Daley. Mabs. J’ai demandé à la voir pour deux raisons. Premièrement : j’ai appris d’Otty qu’elle vient d’un milieu pauvre et qu’elle tente presque à elle seule de subvenir aux besoins d’une multitude de petits frères et sœurs. Je n’ai pas oublié les paroles de Mr Miles, qui m’a suggéré d’aider des gens plus disposés à se laisser aider à chaque fois que je penserais à Gert, ce qui m’arrive encore souvent.

Deuxièmement : le jour de l’an, les cartes m’ont donné à réfléchir. J’ai pris l’habitude de les tirer le 1er janvier. C’est la date idéale pour former des projets et j’aime recevoir de la providence quelques conseils au début de chaque nouvelle année. Étrangement, cette séance m’a fait songer à Otty Finch.

La première carte tirée était celle du Chien. Une ou deux cartes de mon paquet semblent avoir mis en difficulté le talent de l’artiste, et celle-ci en fait partie ; le chien sur cette image n’est pas d’une race qui me soit connue. Néanmoins, par ses yeux brillants, ses oreilles pendantes qui rappellent des anglaises et son expression loyale et enthousiaste, la ressemblance avec Otty était remarquable. Avec cette idée en tête, j’ai lu la légende : Tu trouveras aisément de meilleurs Amis parmi les Inconnus que parmi tes Proches. Ce qui a été le cas, en effet, pour ma jeune amie. Et si les cartes le soulignent à mon intention, c’est donc que je suis censée prendre ce fait en considération.

Ensuite, j’ai tiré la Lune. Ta prospérité sera accrue plutôt que diminuée par la générosité de Ton esprit ; tes amis t’en aimeront aussi davantage au quotidien.

Oui, oui, me suis-je dit. Je la connais bien car c’est une carte que je tire souvent. En l’occurrence, elle n’a fait qu’exacerber mon sentiment de culpabilité. En raison de mon âge, j’ai le devoir de prendre soin d’Otty. Je devrais certes rencontrer ses parents. Je ne m’explique pas mon aversion, mais je suis particulièrement réticente à être mêlée à cette famille – le père socialement vorace et la mère fade et vaporeuse. Ou alors, me suis-je dit, je peux rencontrer Mabs d’abord. Je suis certaine de la trouver aimable et, de toute évidence, Otty tient beaucoup à elle. Ce pourrait donc être un compromis constructif.

Les cartes se montrent parfois mystérieuses. À peine cette pensée formulée par mon esprit, la troisième carte y répondait. La Maison. De la visite que Tu recevras chez Toi, de grands avantages Tu tireras, mais laisse la prudence guider ton comportement.

Et voilà. Ce serait donc Mabs. Ce qui me laisserait encore un peu de sursis avant d’affronter les Finch et leurs problèmes. Car il doit bel et bien y avoir des problèmes s’ils permettent à leur fille de flotter de par le monde tel une graine de pissenlit.

Donc, par une journée de janvier à peine plus clémente que la précédente, voici venir Otty avec Mabs. J’ouvre moi-même la porte. Otty me serre dans ses bras et Mabs attend sur le palier, visiblement nerveuse. Elle porte son uniforme sobre de dame de compagnie et un vieux châle aussi fin que de la gaze. Sa tenue monotone ne fait rien pour cacher sa beauté, bien que je doute qu’elle en ait conscience. Je les entraîne à l’intérieur et lui serre la main.

Heureusement, Otty, qui n’est pas du genre protocolaire, s’avance d’un pas décidé, dissipant la gêne. Puis maman arrive avec Clover dans son sillage. Elle salue aimablement Mabs à son tour avant de disparaître pour vaquer à ses occupations, nous laissant Clover. Ma fille est une admirable distraction pour Mabs, qui s’extasie devant elle de façon fort gratifiante. Après quoi Anne nous apporte du thé et du gâteau et le temps de s’installer et de retrouver le calme, Mabs n’est finalement plus intimidée ni mal à l’aise. Elle s’amuse déjà. Otty m’en a trop raconté à son sujet – et j’imagine que l’inverse est vrai aussi – pour qu’elle fasse des cérémonies.

« Parlez-moi de votre famille, dis-je. D’après Otty, vous avez plusieurs frères et sœurs. Je vous envie. Je suis fille unique, voyez-vous, et ma chère Clover connaîtra probablement le même sort. »

Les yeux brillants, son visage pâle teinté de rose pétale, Mabel énumère un grand nombre de Jen et de Jem et cætera, dont elle chante longuement les louanges. Je ris, car voir quelqu’un exprimer son affection avec tant de liberté est une chose charmante – contagieuse, comme la grippe, mais en plus désirable. Tandis qu’elle parle, je visualise le tableau d’une famille dont les membres, très proches, naviguent sur un abîme de chagrin. De ce qu’elle omet de dire, je m’aperçois aussi qu’ils sont scandaleusement pauvres. Dangereusement pauvres. Où sont les progrès depuis l’époque de Dickens, à la fin !

J’ai tant de questions à poser à Mabs mais je ne peux tout de même pas me précipiter à son secours alors que nous nous connaissons à peine. Je songe à la légende de la Maison : Laisse la prudence guider ton comportement. Elle est fière, surtout du fait qu’elle gagne un bon salaire, qu’elle ramène de l’argent à sa famille et qu’elle économise afin de leur offrir un meilleur avenir. Cela fait beaucoup pour une jeune personne, me dis-je, avant de me reprocher ma condescendance. Elle est intelligente, forte et en bonne santé, et il n’y a pas de raison qu’elle ne fasse ce qu’elle décidera de faire. Même si… son langage est un peu fruste et qu’Otty m’a appris qu’elle ne savait ni lire ni écrire, ce qui à mon avis représente un incontestable désavantage lorsqu’on souhaite gagner assez d’argent pour subvenir aux besoins d’une demi-douzaine d’enfants.

Lorsque je l’interroge sur son travail chez les Finch, son aspect change du tout au tout. C’est vraiment remarquable.

« Je suis très reconnaissante de ce poste, miss, répond-elle avec ferveur. J’ai eu bien de la chance le jour où Mr Finch m’a embauchée, y a pas à dire. C’est un monsieur tellement gentil. Je peux passer du temps avec Miss Otty, comme vous savez, et j’ai une chambre rien qu’à moi. La famille est toujours polie avec moi, miss, et je pourrais pas demander mieux comme poste, même dans mes rêves les plus fous ! »

Ses paroles ne me surprennent pas ; sa gestuelle, si. Nous discutions avec tant de décontraction, mais voilà qu’à présent elle donne l’impression de passer un entretien. Ses épaules sont hautes et tendues, son sourire a disparu et elle a l’air de réciter une leçon à l’école. Elle tient ses mains serrées comme s’il y avait quelque chose qu’elle ne voulait pas laisser échapper.

« C’est vrai, quoi, poursuit-elle, dame de compagnie de la maîtresse de maison. Quelle chance, hein ? Vous m’avez vue, miss, je suis pas vraiment du genre raffiné. Je cause pas bien, j’ai jamais fait ce genre de boulot. Quand je suis allée me présenter, j’étais persuadée que j’allais me casser le nez, sauf que Mr Finch, il s’en fiche de tout ça. Alors je suis là, j’habite avec la famille et je remercie ma bonne étoile tous les jours.

— Je suis sûre qu’ils ont autant de chance de vous avoir, dis-je dès qu’elle me laisse en placer une. Vous parlez comme les gens parlent là d’où vous venez, Mabs, et Mr Finch a raison de ne pas s’intéresser à ce genre de chose. N’ayez jamais honte de vos origines. Ce qui compte, c’est qui vous êtes et où vous allez. Je sais qu’Otty vous admire beaucoup.

— Oh merci, miss. Elle vous admire aussi. Je sais pas ce que je vais faire de mes après-midi une fois qu’elle ira à l’école, la semaine prochaine. C’est pas comme si je pouvais l’aider avec ses devoirs, pas vrai ?

— Nous irons nous promener le samedi après-midi, Mabs, propose Otty, dont la joie est atténuée par l’idée des devoirs. Et à l’arrivée du printemps, il fera jour après l’école aussi. Tout ira bien. »

Je crois que mon discours sur l’université l’a inspirée. Cela ne me regardait pas, bien sûr, mais je suis célibataire et intelligente, par conséquent je me dois toujours de savoir ce qui est bon pour tout le monde.

« Peut-être maman nous rejoindra-t-elle dans peu de temps, ajoute Otty, s’égayant de nouveau. Qu’en pensez vous, Mabs ? Ne serait-ce pas formidable de partir explorer toutes les trois dans le crépuscule printanier ?

— Oui, en effet, Otty », affirme Mabs.

Je ne suis pas convaincue par sa réponse. Est-ce parce qu’elle croit que Mrs Finch n’est pas près de se promener au printemps et qu’elle ne veut pas décevoir Otty en le lui disant ? Ou déplore-t-elle plutôt l’idée de se promener avec sa maîtresse ? Dans un cas comme dans l’autre, pourquoi ? Qu’est-ce qui cloche chez cette femme ? Je commence à adorer Otty et Mabs est un amour. Je dois donc, après tout, aller rencontrer ces satanés Finch, car j’ai toujours le sentiment que quelque chose ne tourne pas rond dans cette maison.

 

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