Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 53 sur 68

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Le Manoir aux roses

53 – Olive

OLIVE

 

JE N’OUBLIERAI JAMAIS CETTE JOURNÉE, aussi longtemps que je vivrai. La pire de toutes. Rentrer à la maison sans Clover allait à l’encontre de tous mes souhaits les plus chers. Mais je devais dire à mes parents ce qui s’était passé, demander de l’aide. Je devais rapporter cette épouvantable histoire et son impossible résultat… Si l’on ne retrouve pas Clover, je voudrai mourir.

J’aime cette petite fille avec chaque fibre de mon être. Malgré cela, elle a glissé entre mes doigts. Mes parents répètent que ce n’est pas ma faute ; certes, je ne vois pas à quel moment un manque de prévoyance de ma part aurait causé sa disparition. Cela ne change pas le fait que deux vies risquent d’avoir été détruites.

Peut-être n’étais-je pas censée devenir mère. Peut-être ma volonté de fer m’a-t-elle menée sur cette voie alors que j’aurais dû laisser le destin décider. Mrs Jacey m’a appris la semaine dernière que Gert avait fugué. Imaginez un peu ! Une enfant de onze ans, seule dans la ville. Je me suis sentie à la fois affligée en entendant cette nouvelle et soulagée que Clover soit auprès de moi, en sécurité. À présent, les deux petites se retrouvent dans la nature et en danger.

Papa a organisé une battue pour Clover sans perdre une minute. Il a recruté tous les domestiques sauf Jenny, qui doit rester à la maison avec sa petite sœur au cas où – pitié ! – quelqu’un ramènerait Clover pendant notre absence. Il est possible, je suppose, qu’une âme charitable repère une petite enfant en train d’errer, seule, et lui vienne en aide. Clover est peu bavarde et très timide envers les inconnus, mais elle connaît notre adresse.

Ils sont donc tous partis et j’en ferai de même une fois que je me serai reposée et que j’aurai avalé quelque chose, malgré l’acidité brûlante qui tourbillonne au creux de mon estomac. Mais il est vrai que j’ai parcouru la lande le ventre vide des heures durant et que l’horreur de la situation m’a affaiblie. Je ne pourrai pas aider Clover si je m’effondre dans un fossé ; je m’efforce donc d’attendre d’avoir repris des forces, comme convenu, avant de m’aventurer de nouveau sous la pluie cinglante.

Le temps était clément lorsque Clover et moi nous sommes mises en route de si bonne humeur. Nous sommes sorties à midi après un petit déjeuner tardif, munies d’un panier de pique-nique rempli de ce que Clover préfère. Panier que j’ai abandonné sur la lande. Quelque Londonien affamé a sans doute profité du festin, et je lui souhaite de s’être régalé. Nous avons passé une heure environ à nous amuser, à regarder les danseurs, à danser nous aussi une petite gigue, à inspecter les stands aux couleurs vives. Un artiste silhouettiste travaillait sous un châtaignier immense et j’ai promis à Clover que nous lui demanderions de lui découper son portrait. Mais de nombreuses personnes faisaient déjà la queue et nous avions faim, nous avons donc étalé notre couverture de pique-nique non loin de là et décidé de commencer par déjeuner.

Nous nous sommes assises comme d’habitude, côte à côte, sans le moindre espace entre nous. Je ne l’ai pas quittée des yeux une minute. Elle n’a pas été victime de pickpockets ni de voleurs d’enfants ni d’aucune sorte d’infamie, si ce n’est, peut-être, son passé. C’est la seule explication à mes yeux. Nous venions juste de déballer nos premiers sandwichs, quand un tourneur d’orgue de Barbarie s’est mis à jouer une joyeuse mélodie. Clover, débordant de bonheur, s’est levée d’un bond et a commencé à danser joliment. Je suis restée vigilante :

« Reste sur la couverture, ma chérie », ai-je lancé avant de me lever moi aussi.

Un garçon d’une douzaine d’années qui passait par là s’est alors arrêté pour la regarder. Il était déguenillé au possible, très sale et maigre comme un clou. Il tremblait, de faim ou à cause de quelque maladie. Il ne m’a pas paru malveillant, seulement pitoyable ; il ne regardait pas Clover de façon mal intentionnée mais avec le plus grand intérêt. J’ai malgré tout rappelé Clover à moi et elle est venue sur-le-champ. Je lui ai pris la main tout en m’adressant au garçon :

« Bonjour, lui ai-je dit. Puis-je t’aider ? »

J’étais prête à lui donner mes sandwichs.

Clover s’est alors retournée et l’a vu ; c’est là que tout a basculé ! L’expression de son visage a changé aussitôt, et ma fille, si calme et docile, qui pleure peu, parle peu et a presque toujours le sourire, a poussé un cri. Un cri haut perché, perçant et terrifié. Et puis elle s’est enfuie.

Elle a arraché sa main de la mienne et s’est enfuie en un clin d’œil, fonçant dans la foule si dense, si vaste que je l’ai immédiatement perdue de vue. Je ne me suis jamais déplacée avec une telle rapidité. J’étais propulsée à travers la cohue par quelque force supérieure. Mais elle avait disparu. J’ai crié son nom et hurlé :

« Trouvez ma fille ! Trouvez ma fille ! »

Je me suis arrêtée pour regarder tout autour de moi, plissant les yeux dans l’espoir d’apercevoir un éclair d’organdi jaune soleil entre tous les noceurs qui me dévisageaient. En vain. J’ai couru encore, sans savoir si j’allais dans la bonne direction. Puis je suis revenue en courant, songeant qu’elle allait peut-être se calmer et rebrousser chemin pour me chercher. Mais comme elle ne revenait pas, j’ai fait venir l’agent de police, à qui j’ai décrit Clover dans les moindres détails, soulignant à quel point elle est précieuse à mes yeux.

Il m’a expliqué que dans une foule pareille, les recherches seraient inutiles et m’a dit de rentrer chez moi et de laisser les professionnels s’en occuper. Hors de question ! Pourtant, il avait raison : il y avait des milliers de personnes autour de nous. Trouver Clover parmi elles serait aussi simple que de trouver un caillou précis dans un océan déchaîné. Malgré cela, j’ai couru, couru, criant son nom jusqu’à ce que ma voix n’émette plus qu’un coassement rauque. Tous les quelques mètres, je m’arrêtais pour demander aux noceurs s’ils avaient vu une petite fille de quatre ans aux cheveux couleur miel, vêtue d’une robe jaune vif. Personne ne l’avait vue. Ce n’est que des heures plus tard que j’ai fini par admettre ma défaite et que je suis rentrée à la maison d’un pas traînant pour apprendre aux autres l’épouvantable nouvelle, accablée par la possibilité que je ne reverrais peut-être jamais ma fille. Ces dernières semaines, au cours desquelles Clover s’accrochait de plus en plus à moi, m’ont paru si difficiles. Je regrette amèrement chaque soupir, chaque pensée réticente. Ça n’aurait pas dû me déranger, pas une seconde. Est-ce là ma punition ?

Papa s’est montré fort rassurant ; il a échafaudé une multitude de scénarios dans lesquels Clover nous revient saine et sauve. Et il a raison, ils sont tous possibles. Mais il en existe aussi tant à l’issue tragique. Et à présent, en prime de mes craintes, il semblerait que Dieu ait décidé d’envoyer le deuxième déluge. Les trombes d’eau sont inimaginables. Et Clover qui ne porte rien d’autre qu’une robe d’été ! Une fois que la nourriture a gagné mes jambes et que le brandy a légèrement engourdi mon horreur, je m’enveloppe dans un manteau puis sors dans le noir et sous la pluie pour chercher ma fille.

 

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