Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 18 sur 68

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Le Manoir aux roses

18 – Otty

OTTY

 

 

JE NE PEUX PAS M’EMPÊCHER DE DONNER DES COUPS de pied dans des cailloux. Je devrais me réjouir. Je suis sur la lande, le soleil brille... mais mes promenades solitaires ont perdu de leur charme. Je suis lasse de relever le menton et d’ignorer les regards curieux que j’attire. Je sais, ai-je envie de dire. C’est étrange, n’est-ce pas ?

Daley nous a rejoints il y a maintenant plus de trois semaines et maman ne va pas mieux du tout. Mon frère et mes sœurs commencent à montrer de l’enthousiasme pour la vie à Hampstead, qu’ils préfèrent découvrir sans moi. Je suppose que, pour eux, je suis un bébé. Alors, s’ils ne veulent pas passer de temps avec moi, que ma mère reste indisposée et que mon père est au travail… qu’adviendra-t-il de moi ?

Je commence l’école en janvier ; j’ai cependant peu d’espoir que cela améliore la situation. J’ai rencontré la directrice, qui m’a l’air fort sévère, et je suis certaine que les filles seront bégueules. Les seuls temps forts de ma semaine auront lieu les dimanches, lorsque je pourrai retrouver Jill, ma seule véritable amie – mais cette relation doit rester secrète pour des raisons que je ne comprends pas.

J’ai traversé les Northern Heights, où le sol est sablonneux. J’imagine comment les ajoncs s’embraseront au printemps. Maintenant que j’ai fait le tour et atteint le pied des collines, je tombe sur un très bel étang peuplé d’oiseaux. Je flâne, envisageant de prendre un chocolat chaud à mon retour, et peut-être relirai-je Les quatre filles du docteur March. Comme j’envie aux filles March leurs jeux joyeux et leur camaraderie.

J’entends un craquement soudain, puis un cri. Je me retourne prestement et aperçois une dame très élégamment vêtue qui se tient sous un arbre au bord de l’eau, les yeux levés vers les branches. Sa posture est rigide et sa main à plat sur son cœur comme pour le garder à l’intérieur de sa poitrine. Une très jolie petite enfant s’agrippe, tel un singe, à une branche cassée. Un héron s’envole à tire-d’aile.

Je trouve que la mère garde admirablement son calme.

« Ne t’inquiète pas, ma chérie, je ne te laisserai pas tomber », lance-t-elle, campée sous sa fille, les bras déployés, mais c’est un pari risqué, à mon avis.

J’accours et pose le pied sur le tronc de l’arbre. Je n’ai pas grandi dans le nord verdoyant sans avoir appris à grimper aux arbres.

« Oh ! Attention, mon enfant ! » se récrie l’élégante dame lorsqu’elle comprend ce que je m’apprête à faire.

Je lui assure que la petite fille sera redescendue dans une minute. Une fois grimpée à mi-chemin, je vois clairement par où elle devra passer. Je grimpe un peu plus haut et lui explique quoi faire.

« Accroche-toi bien, tends ta jambe droite. Voilà. Maintenant, pose ton autre pied à côté. Tiens-toi à cette branche fourchue. Ne t’inquiète pas, je ne te laisserai pas tomber. »

Je grimpe encore un peu jusqu’à pouvoir la toucher et elle se penche contre moi. Je sens, physiquement, sa confiance en moi. J’enroule fermement mon bras autour d’elle, elle enroule ses jambes autour de ma taille et je redescends, d’une main.

« Et voilà ! m’exclamé-je, la déposant sur la terre ferme. Saine et sauve avec ta maman. »

La mère l’attrape et la couvre de baisers.

« Clover ! Oh, Clover ! » s’exclame-t-elle, mi-euphorique, mi-fâchée.

Je les contemple et souris. C’est à cela que devrait ressembler une famille. En promenade, à se retrouver dans le pétrin, à se sortir du pétrin – ensemble. Puis la dame me regarde.

« Mon enfant, comment pourrais-je jamais vous remercier ? »

Elle tient Clover d’une main et me tend l’autre. Je la lui serre et fais une petite révérence.

« Je vous en prie, madame.

— Elle voulait voir le héron, poursuit la dame. Ces oiseaux la fascinent. J’ai été distraite par des connaissances et j’ignorais qu’elle l’avait suivi dans l’arbre ! Seigneur, c’est épouvantable.

— Eh bien, c’était très courageux ! dis-je, me penchant pour être à la hauteur de Clover. Mais tu dois faire attention, avec les arbres : il est toujours plus facile de monter que de descendre, tu vois.

— Lorsque j’ai entendu la branche se casser… »

La dame frémit.

« J’ai cru que son cou ne tarderait pas à casser, lui aussi. Je ne sais vraiment pas comment vous remercier. Comment vous appelez-vous ? »

Je me redresse et lui décoche un grand sourire. Elle n’est pas belle. Je le remarque tout de suite, moi qui suis accoutumée à l’ineffable beauté de ma mère et de mes sœurs (le pauvre Charlie ne s’en est pas très bien tiré sur ce plan-là). Pourtant, j’aime son visage. Il me semble avenant et confiant, et elle est de toute évidence très intelligente. J’aime les gens intelligents.

« Je suis Ottilie Finch, mais vous pouvez m’appeler Otty. Tous mes amis le font. Même si je ne peux pas dire que j’en ai beaucoup ici… »

Je m’en veux de paraître si pitoyable.

« Vous n’êtes pas d’ici ?

— Non. Nous sommes arrivés il y a près de deux mois. J’adore Hampstead, mais j’aimerais que ma famille se balade avec moi.

— Ils sont sans doute occupés à s’installer ?

— Oui. Enfin, papa travaille toute la journée et maman est malade…

— Oh, je suis navrée. Je lui souhaite de se remettre très vite sur pied. Eh bien, Otty, vous vous êtes fait deux amies dévouées aujourd’hui, bien qu’une d’entre elles soit un peu trop vieille pour vous et l’autre un peu trop jeune. Je m’appelle Olive Westallen ; et voici ma fille, Clover. »

Westallen ! Ce nom, je le connais car mon père l’a mentionné à plusieurs reprises. Il rêverait d’être ami avec des gens si riches et influents, j’en suis sûre. J’ai moi aussi très envie d’être amie avec eux, mais pour d’autres raisons.

J’adresse une nouvelle révérence à Clover, qui sourit. Elle ne dit pas grand-chose mais l’aventure avec le héron m’en dit long à son sujet. J’aime les filles qui se débrouillent pour obtenir ce qu’elles veulent.

« J’ai été ravie de vous rencontrer. »

Je n’ai pas très envie de partir, mais je ne peux me permettre de les retenir.

« Au revoir, Mrs Westallen.

— Oh, c’est Miss Westallen, répond Olive à ma grande confusion. Je ne suis pas mariée, voyez-vous. Clover est ma fille adoptive.

— Mais c’est merveilleux ! »

Merveilleux, en effet, de les voir si proches, si heureuses. Je n’avais encore jamais rencontré quelqu’un qui soit adopté. Je trouve qu’il s’agit là d’un très bon arrangement.

Elle sourit.

« Je suis d’accord avec vous. Appelez-moi Olive, je vous en prie. Westallen est si long à prononcer. Aimeriez-vous continuer à marcher avec nous ? Je vous aurais volontiers offert une glace, mais ce n’est plus la saison. »

Je m’illumine. De la compagnie ! Qui aime la glace !

« Personne ne s’inquiétera à votre sujet ? demande-t-elle tandis que nous nous mettons en route.

— Absolument personne », dis-je pour la rassurer, bien que ce ne soit pas une idée particulièrement rassurante.

À son haussement de sourcils, je constate qu’elle pense la même chose.

« J’aime explorer seule. Je peux aller où je veux et j’ai vu tant d’endroits intéressants. Mais il m’arrive parfois de m’ennuyer.

— Où habitez-vous, ma chère ? »

En entendant ma réponse, elle m’explique qu’elle connaît bien Hampstead, qu’elle y a vécu la plus grande partie de sa vie, que son père est un capitaine au long cours et un armateur très riche et respecté. Je l’ai déjà appris de papa, mais je n’en dis rien. Ce doit être affreux de savoir que les gens ne s’intéressent à vous que pour ce genre de raisons. C’est là le seul défaut de papa : son désir de se mêler aux personnes riches et talentueuses.

« Nous sommes voisines, ajouta-t-elle. Si vous le voulez, Otty, et que vos parents sont d’accord, vous êtes la bienvenue chez nous. N’est-ce pas, Clover ? »

Clover hoche la tête d’un air décidé.

« Je suis consciente que nous n’avons pas votre âge, mais si vous vous sentez désœuvrée, des amies comme nous valent peut-être mieux que rien.

— Oh, j’en serais ravie ! »

Je m’exprime haut et fort afin qu’elle ne doute pas de mes sentiments.

« Avec grand plaisir. Merci, miss… Olive. »

 

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