Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 8 sur 68

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Le Manoir aux roses

8 – Mabs

MABS

 

 

LE DIMANCHE, Mabs balaya une dernière fois du regard la chambre de Mushroom Court. La chambre et la cour ne lui manqueraient pas du tout. Elle avait en revanche l’impression qu’elle ne pourrait pas se passer de sa famille. Ils se pressèrent autour d’elle, leur cher visage baigné de larmes, pour lui souhaiter bonne chance et lui dire qu’elle allait leur manquer. P’pa lui-même était là. Lorsqu’elle lui avait parlé de l’accident évité de justesse au fond du puits à glace, cela avait semblé le secouer un peu ; il avait repris le travail, charriant des céréales pour un contremaître compatissant qui le connaissait de longue date. Mais au bout d’une semaine, il avait fait une rechute et avait passé une journée entière à ruminer au Canard Criard… Néanmoins, quand il avait appris que Mabs avait décroché ce poste, il avait souri.

« Peut-être bien que la chance tourne enfin, ma fille, avait-il dit. J’suis fier de toi. J’vais suivre ton exemple et discuter avec Dennis. Il me donnera une nouvelle chance, à tous les coups. »

Mabs n’en était pas si sûre, pas plus qu’elle ne pensait que p’pa s’y tiendrait si Dennis le réembauchait. Au moins admettait-il à présent qu’il devrait travailler. Il y avait du mieux. Après tout, comment pouvait-elle lui en vouloir ? Perdre Maureen avait été un coup particulièrement dur. Mabs aurait voulu que sa mère puisse la voir.

Elle parvint enfin à se dégager de l’étreinte de ses frères et sœurs, leur promettant de leur rendre visite dès qu’elle aurait un jour de congé avant d’embrasser une dernière fois p’pa. Elle était morte de peur. Jamais encore elle n’avait passé la nuit loin de sa famille, jamais elle n’avait habité ailleurs qu’à Saffron Hill. Le quartier de Hampstead était si différent qu’il aurait pu s’agir de la lune. Mais elle avait dix-huit ans. Elle quittait le nid pour concrétiser une occasion en or qu’elle avait su saisir, et elle était surexcitée à cette idée.

Son sac était léger, heureusement – elle devait se rendre à Hampstead à pied. Elle ne possédait rien d’autre au monde que la robe, le manteau, le châle et les bottes qu’elle portait, ainsi que les sous-vêtements de rechange qui se trouvaient dans le sac. Elle emportait aussi ses vêtements de garçon car elle n’en avait pas d’autres. Le jour de son embauche, elle avait ramené la robe de Lou à Highgate, la confiant à une gouvernante à la mine maussade.

Du tissu pour se confectionner une robe, voilà la première chose qu’elle s’achèterait lorsqu’elle toucherait son salaire, songea-t-elle en chemin. La façon dont cette gouvernante l’avait dévisagée lui en avait dit plus long qu’un miroir sur son apparence. Elle espérait qu’elle n’était pas disgracieuse au point que Mr Finch changerait d’avis s’il la voyait avant qu’elle n’enfile son uniforme.

Malgré un ciel gris acier menaçant, la pluie ne tombait pas. Mabs avait froid, ce qui n’avait rien d’inhabituel. Elle arriva à point nommé devant le numéro 6 et Mrs Webb la fit entrer aussitôt.

« Miss Daley, vous êtes gelée », observa-t-elle, la menant vers l’arrière de la maison et son propre petit domaine près de la cuisine.

Le salon de la gouvernante était minuscule, pas plus de trois mètres carrés. Pourtant, un feu dansait dans l’âtre et il y avait deux chaises, une pendule, une lampe et un tableau représentant des collines pastorales. Mabs trouvait cette petite pièce merveilleuse.

Faites qu’elle me trouve acceptable, pria-t-elle, muette. Faites qu’elle dise du bien de moi à Mr Finch.

Elles s’assirent près du feu et Mrs Webb l’examina attentivement.

« Monsieur s’excuse de ne pas être là pour vous accueillir, déclara-t-elle. Il est au bureau à toute heure du jour et de la nuit. Vous semblez fatiguée et affamée, miss Daley. Aimeriez-vous dîner avant de visiter les lieux ? Puis vous pourrez vous coucher tôt. Madame vous verra à 8 heures demain. »

Mabs hocha la tête. Dieu merci, Mrs Webb paraissait plus compatissante que la gouvernante des Blythe !

« Je vous remercie. Et Mr Finch a eu la gentillesse de parler d’un uniforme…

— Oui, en effet. J’en ai déposé un sur votre lit et accroché un autre dans votre placard. »

Mabs se sentit flétrir de soulagement. Elle n’aurait pas supporté de rencontrer la maîtresse de maison dans cette tenue.

« Vous trouverez également une paire de chaussures noires. J’ignore si elles vous iront, elles appartenaient à la domestique de Durham. Apparemment, elle était petite, comme vous.

— Vous étiez pas à Durham avec la famille, Mrs Webb ? »

Mabs avait cru que toute la maisonnée s’était transportée ici, mais à bien y réfléchir, Mrs Webb avait un accent londonien.

« Non. J’étais employée par Mrs Zenobia Lake à Belsize Park – la connaissez-vous ? »

Mabs ne la connaissait pas.

« Autrefois, sa maison était l’une des plus majestueuses et des plus fréquentées de tout le nord de Londres. Mais sa fortune s’est réduite comme peau de chagrin et elle a dû se séparer d’un domestique après l’autre. Il ne lui reste plus qu’une bonne, la pauvre. Moi, je n’aime pas la solitude. Mr Finch est arrivé au bon moment pour moi.

— Pour moi aussi, ajouta Mabs avec conviction.

— J’en suis sûre », répondit Mrs Webb.

Son regard rusé se posa un instant sur le minuscule bagage.

« Est-ce que vous avez une chemise de nuit ? »

Mabs sentit le rouge lui monter au visage.

« Euh non, je… n’en ai pas. »

À la maison, elle dormait en nuisette.

« Je vous en chercherai une dans le placard à linge quand nous monterons. Il y en a de toutes sortes, là-dedans. Maintenant, il faut manger, miss Daley. Restez ici vous réchauffer, d’accord ? »

Mrs Webb revint quelques minutes plus tard avec un bol de ragoût de bœuf et un morceau de pain. C’était si inattendu que Mabs en aurait pleuré. Elle se jeta sur son plat ; elle n’avait jamais rien goûté d’aussi délicieux, le pain était moelleux, frais et beurré, le ragoût relevé d’herbes et d’oignons. Ce travail valait la peine rien que pour la nourriture !

Après quoi elles firent le tour de la maison. Mabs n’avait pas l’habitude de voir un intérieur aussi soigné et étudié. La façon dont les rideaux de la salle à manger soulignaient les rouges du tapis. La façon dont ceux du salon, retenus par des cordons soyeux, formaient des lignes gracieuses. Mrs Webb fit claquer sa langue en les voyant.

« Betsy a encore oublié », maugréa-t-elle, puis elle les détacha de sorte qu’ils reprirent leur place, cachant la nuit qui gagnait du terrain.

Mabs admira les vases de fleurs méticuleusement placés, les tableaux aux murs, les décorations en porcelaine fantaisistes. Mrs Webb passa le doigt sur l’une d’entre elles pour s’assurer qu’il n’y avait pas de poussière et parut satisfaite. Elle montra à Mabs le bureau de Mr Finch et bien sûr, le salon qu’elle connaissait déjà. Comme les choses avaient changé pour elle depuis ce bref entretien !

Elles grimpèrent un escalier lustré au centre duquel courait une bande de moquette à motifs qui menait à un palier moquetté. Les rampes étaient lisses et polies. Les marches de Mushroom Court, elles, étaient éraflées et fendillées, et il manquait par endroits des barreaux que les gens avaient arrachés pour faire du feu. Mabs n’avait jamais marché sur de la moquette.

« La salle de bains, la chambre de Monsieur, celle de Mr Charlie, de miss Elfrida, de miss Averil », commenta Mrs Webb, indiquant d’un geste les cinq portes closes.

Il y avait tant de Finch ! Mabs ne s’en serait pas doutée.

Elles empruntèrent un autre escalier.

« Voici la chambre de Miss Ottilie, la benjamine. Voici la suite de Madame, où vous passerez votre temps. Voici les toilettes, que vous pourrez utiliser. Miss Otty et Mrs Finch ont les leurs. Et voici l’armoire à linge. »

Fidèle à sa parole, Mrs Webb lui trouva une chemise de nuit avant de la guider en haut d’une dernière volée de marches jusqu’à une petite chambre isolée sous les combles.

« Elle est tout à vous, miss Daley. J’espère que vous y serez à votre aise. »

Mabs hésita.

« Les autres domestiques dorment où ?

— Aucun d’entre nous ne vit sur place. Nous dormons chez nous, miss Daley, et nous nous présentons au travail tous les matins à 6 heures précises. Vous ferez connaissance des autres demain. Il n’y a que Mrs Derring, la cuisinière, et deux bonnes.

— Ah ! »

Mabs savait qu’avoir une chambre à soi toute seule était un véritable luxe pour une domestique. Chez les Blythe, Lou devait partager la sienne avec Patricia la Potelée, dont les ronflements l’empêchaient de fermer l’œil. Mabs avait espéré en avoir une rien qu’à elle, mais elle avait imaginé que les autres membres du personnel coucheraient à côté. L’idée qu’elle serait seule la nuit la troublait.

Elle entra dans la pièce qui serait désormais son chez-elle. Il y avait un toit en pente et un tapis jaune tissé de la couleur du soleil posé sur un parquet astiqué. Il y avait un vrai lit sur pieds, avec des draps blancs et une couverture jaune. La fenêtre était petite, dotée d’un simple rideau blanc. En plus de ces raffinements, Mabs remarqua un placard, une petite étagère et une lampe à huile. Elle n’en revenait pas.

« La salle de bains est par ici », poursuivit Mrs Webb en posant la chemise de nuit sur le lit.

Mabs regarda par la petite porte entrouverte : malgré la pénombre dans laquelle était plongée la pièce, elle distingua une baignoire en fer-blanc et une aiguière en porcelaine sur un support en bois. Lorsqu’elle vit un pain de savon et des serviettes, elle eut envie de pleurer. Il serait si simple de rester propre, ici ! Mushroom Court lui semblait vraiment très loin.

 

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