Le Manoir aux roses
63 – Mabs
MABS
Deux mois plus tard…
MABS S’EMPRESSA DE RENTRER, serrant dans ses bras un paquet emballé dans du papier cartonné. C’était une journée caniculaire d’août, ensoleillée et sans nuages, exactement le genre de temps qu’Olive avait espéré. Ce soir avait lieu le bal de la Fondation Westallen. Chaque fois qu’elle y pensait, Mabs sentait son estomac faire de petits bonds. Son tout premier bal ! La seule chose qui gâchait son plaisir était que Lou ne serait pas là. Mabs avait demandé à Olive si elle pouvait l’inviter, ce à quoi Olive avait bien sûr répondu oui, mais les Blythe refusaient de donner une soirée de congé non planifiée à leurs domestiques. C’était désespérément injuste.
Hampstead semblait sonné par la lumière éblouissante de l’après-midi. Le soleil brillait si haut dans le ciel que les commerçants gardaient leurs stores à moitié fermés et que les reflets sur le trottoir étaient aveuglants. Mabs transpirait. Il lui faudrait se plonger dans un bain d’eau froid à son retour, sans quoi elle serait dans un drôle d’état ce soir.
Elle fut soulagée de se retrouver à l’ombre de Covenant Row, et encore plus de profiter de la fraîcheur du vestibule. Elle gagna sa chambre à la hâte, pressée de déballer la robe et de la défroisser avant que quelqu’un la voie. Après quoi elle l’accrocha à la porte de la penderie avant de retirer ses vêtements humides et de se glisser dans le bain d’eau fraîche qui l’attendait.
Puis, elle essuya l’eau de son visage afin de regarder dehors. Sa chambre, située au rez-de-chaussée, donnait sur le jardin. Les rideaux diaphanes étaient tirés, mais par une petite ouverture, elle pouvait voir une liane indolente de saule et une grappe de roses jaune vif. Elle ferma les yeux et sourit. En août dernier, elle travaillait au canal. Même dans ses rêves les plus fous, jamais elle n’aurait imaginé une vie pareille.
Mabs était allée voir Olive très peu de temps après sa dernière promenade sur les quais. Elle savait enfin ce qu’elle voulait, mais ignorait comment y parvenir. Les paroles de Kip lui avaient remonté le moral et l’avaient aidée à viser haut : Je suis sûr que vous pourrez faire tout ce que vous entreprendrez.
Revoir Olive avait été merveilleux. Elles s’assirent ensemble sur le banc près des massifs de lavande et, tout d’abord, Mabs voulut avoir des nouvelles d’Abigail qui, aussitôt appelée à les rejoindre, prit Mabs dans ses bras en guise de remerciement sincère et silencieux.
Cette même semaine où Mabs se trouvait à Saffron Hill à former ses projets d’avenir, Abigail était restée à Polaris House. Elle s’était reposée de ses épreuves, avait passé du temps avec Otty et avait beaucoup réfléchi à sa vie passée, et sans doute à ce à quoi celle-ci pourrait dorénavant ressembler. À présent qu’Otty connaissait la vérité sur son père, cela changeait tout. Abigail ne pouvait plus rester mariée à Lucius Finch.
Lorsqu’elle avait annoncé sa décision aux Westallen, tous l’avaient accueillie favorablement. Le capitaine avait immédiatement fait appel à son avocat et son médecin, deux hommes intègres et raffinés. Il était évident que, ainsi livré à lui-même, Mr Finch ne céderait sur aucun front. Il refuserait le divorce, monterait les enfants contre Abigail, retarderait les choses, brouillerait les pistes et ferait tout son possible pour qu’elle reste liée à lui. La seule stratégie était d’anticiper.
Le docteur Stickland avait fourni une lettre attestant qu’Abigail était parfaitement saine d’esprit, et l’avocat, Mr Popplethwaite, un document déclarant qu’elle bénéficiait de solides arguments pour demander le divorce et la garde des enfants en raison des mauvais traitements qu’elle avait subis. Le capitaine Westallen avait obtenu de l’asile de Dartford les papiers prévus pour l’internement de Mrs Finch ; ceux-ci prouvaient que l’histoire de Mr Finch, selon qui son épouse s’était enfuie avec son amant, n’était que calomnie. Armés de ces témoignages, le capitaine et Abigail s’étaient rendus à Willoughby Walk.
« J’aurais aimé être une petite souris pour voir ça ! » remarqua Olive.
Cette seule idée fit frissonner Mabs.
Lucius Finch avait commencé à supposer, ou à espérer, que sa femme avait connu une fin prématurée dans les rues de Dartford. Imaginez son horreur lorsqu’il l’avait vue entrer dans leur maison, accompagnée par l’homme qu’il vénérait le plus au monde ! Il avait aussitôt commencé à parler au capitaine Westallen des troubles mentaux dont souffrait son épouse.
Le capitaine l’avait assez vite interrompu. Mabs se doutait qu’il avait été magnifique !
« La véritable histoire de Mrs Finch est bien connue chez nous, à Polaris House, avait-il déclaré. Elle est sous ma protection et le restera jusqu’à ce que des mesures appropriées soient prises. C’est là que vous intervenez, mon cher ami. »
Abigail les avait laissés débattre des détails et avait gagné la cuisine. Derrière la porte, elle avait entendu Betsy s’écrier :
« Je vous assure, Lyds, c’est le capitaine Westallen ! C’est avec lui qu’elle s’est enfuie ! Je les ai vus ! »
Incapable de réprimer tout à fait son rire, Abigail était entrée et s’était assise à table. Toutes les domestiques se trouvaient là, perplexes et embarrassées. Elle leur avait alors révélé le strict minimum, assez pour juguler les rumeurs ridicules. Puis elle les avait remerciées pour leurs bons et loyaux services et s’était excusée d’avoir été une maîtresse de maison si distante. Mrs Derring lui avait servi une tasse de thé des Indes léger, exactement comme elle l’aimait. Une demi-heure plus tard, tout étant arrangé à la satisfaction du capitaine, ils avaient quitté Willoughby Walk et remonté la colline.
Lucius Finch avait accepté d’accorder le divorce à sa femme. En réalité, il n’avait pas vraiment eu le choix. Les documents qu’avait obtenus le capitaine Westallen étaient accablants. Si cette affaire était rendue publique, Mr Finch n’aurait plus aucun avenir et son instinct de survie surpassait son besoin de tout contrôler. Il ne remettrait plus les pieds au canal ; le capitaine Westallen y avait veillé. Et il ne travaillerait plus jamais à Londres. D’ailleurs, il ne lui restait plus qu’une possibilité : le capitaine avait bien voulu le recommander pour un poste subalterne dans un petit chantier naval en Afrique du Sud. À la mention d’un pays si lointain et difficile, le visage rougeaud de Mr Finch avait pâli, et il l’avait imploré de lui permettre de se rendre en Irlande ou au Pays de Galles. Mais ce serait l’Afrique du Sud ou la disgrâce devant les tribunaux.
Par ailleurs, alors que la loi ne comprenait aucune clause financière au profit des femmes divorcées, le capitaine avait convaincu Mr Finch qu’au regard des nombreux « malentendus » entre Lucius et Abigail au fil des années, un seul et unique règlement les libérerait tous deux. Sans cela, rien ne garantirait même le poste en Afrique du Sud. Mr Finch aurait ainsi tout juste les moyens de payer son voyage à l’étranger et de vivre chichement jusqu’à toucher son premier salaire. Son poste et son mode de vie seraient fort modestes comparés à ce à quoi il était habitué, mais pour un homme de sa trempe, avait assuré le capitaine sur un ton quelque peu ironique, l’Afrique du Sud représenterait une terre pleine de promesses.
La dernière condition concernait la garde des enfants. Charlie était déjà un homme marié. Le temps que le divorce soit finalisé, Averil aussi serait mariée et Elfrida aurait vingt et un ans. Ne restait plus qu’Otty. Bien entendu, Mr Finch pourrait l’amener en Afrique du Sud. Mais était-ce juste envers la fillette ? Un tel pays convenait-il à une enfant comme Otty ? Elle finirait dévoyée, sans nul doute. Par ailleurs, s’occuper d’une fille de douze ans ne serait-il pas une contrainte immense, empêchant Mr Finch de se montrer à la hauteur de son nouveau poste ? Les femmes divorcées obtenaient rarement la garde de leurs enfants plus âgés, on n’y pouvait rien. Mais si le père donnait son consentement, ce serait facile. On lui accorderait le droit de visite, bien sûr, s’il passait un jour par l’Angleterre. Mr Finch avait accepté en grinçant des dents.
« Capitaine Westallen, vous êtes un faiseur de miracles, avait déclaré Abigail tandis qu’ils approchaient de Polaris House. Je peine à croire tout ce que vous avez fait pour moi.
— Un peu de chantage, un peu de coercition et une stratégie rigoureuse y sont pour beaucoup », avait-il répondu en riant.
Le mariage d’Averil avait eu lieu deux semaines plus tard. Son père y avait assisté, puis avait quitté le pays le lendemain. C’était la dernière fois qu’Abigail et Lucius apparaissaient ensemble en public et il n’y avait pas eu la moindre ombre au tableau. Charlie et Felicia étaient là, et tous les jeunes Finch avaient souhaité bonne chance à leur sœur pour sa vie conjugale et à leur père pour sa nouvelle aventure. Averil et Elfrida, plutôt perplexes, elles qui avaient été détrompées sur le fait que leur mère les avait quittés pour rejoindre un amant, n’avaient pas vraiment compris la tournure qu’avait prise la vie de leurs parents. Mais elles avaient leur propre vie à mener et s’accommodaient assez bien de voir leur père et leur mère passer au second plan.
Elfrida était retournée vivre à Durham ; elle avait été invitée à loger dans la famille d’une très bonne camarade d’école. Abigail et Otty avaient décidé de rester à Hampstead, cette première étant désormais persuadée qu’il s’agissait d’un endroit idéal pour recommencer à zéro. Otty était ravie de garder sa place à l’académie.
Elles louaient une maison, plus petite que celle de Willoughby Walk et plus éloignée de la lande, mais pas de beaucoup. Par nécessité financière, leur maisonnée était fort réduite. Afin de préserver leur capital et d’économiser pour l’éducation d’Otty, elles avaient choisi de prendre une locataire. Cette locataire était Mabs. Pour un si modeste foyer, les trois dames n’avaient vraiment besoin que d’une domestique, et cette domestique était Peg, bien que ce soit un poste purement nominatif car chacune participait aux différentes tâches. Le seul autre membre de la maisonnée était un jardinier, qui s’occupait des roses. C’était Matty. Car Mrs Finch avait désormais une pleine roseraie charmante et débordante de vie, tout le contraire de l’ancienne. Mabs songeait parfois que Hampstead lui-même était comme une roseraie, et que toutes les femmes formidables qu’elle y avait rencontrées – Olivia et Julia Morrow, sans compter Abigail et Otty – étaient des roses qui s’épanouissaient avec obstination, qu’importe les obstacles sur leur chemin. Elle aussi, d’ailleurs.
Rien ne lui faisait plus plaisir que la façon dont tout s’était arrangé. P’pa et Nicky habitaient à présent une chambre meublée dans un quartier bien plus attrayant. P’pa avait une amoureuse. Il buvait encore trop, de temps à autre, mais c’était à Daphné de s’en préoccuper. Nicky jurait encore qu’il s’arrêterait de besogner avant l’hiver. Mabs n’en doutait pas.
Un coup frappé à la porte la fit sursauter. Elle n’était plus rouge et en sueur mais fripée comme un raisin de Corinthe.
« Je suis dans le bain, lança-t-elle.
— C’est moi, Peg ! Tu as ma robe ?
— Oui ! Je sors dans une seconde, ma belle ! »
Mabs sortit de la baignoire, attentive à ne pas faire déborder l’eau, et s’enveloppa dans une robe de chambre qu’Abigail lui avait offerte pour son dix- neuvième
anniversaire le mois précédent. Elle était en satin bleu pâle à galons roses et Mabs l’aimait plus que tout ce qu’elle possédait. Puis elle gagna la chambre de Peg.
« La voilà ! »
Déjà, après seulement un mois de cette nouvelle vie, Peg avait perdu son expression pincée et ses cheveux bruns commençaient à briller. Son sourire qui laissait percevoir ses dents du bonheur était plus éclatant que jamais, mais plus souvent sincère, plutôt que forcé et courageux. Depuis qu’elle menait une plus belle existence, elle pouvait se permettre de céder à sa coquetterie : elle bouclait ses cheveux et portait chaque jour le médaillon en argent que Mabs lui avait offert. Par ailleurs, elle s’assurait toujours que sa chambre avait un petit vase plein de roses fraîches.
« Merci, Mabs, souffla-t-elle. T’es la meilleure sœur au monde ! Elle est très jolie. »
Elle avait raison, songea Mabs tandis que Peg tenait la robe devant son corps. La couleur rappelait les massifs de lavande dans le jardin d’Olive. Aux yeux de Mabs, cette couleur représenterait toujours l’espoir. Elle avait des manches courtes et un col rond, ainsi qu’une ceinture en rubans de satin qui tombaient de la taille comme des serpentins. L’ourlet était brodé de chélidoines jaunes.
« Allez, essaye-la ! »
Mabs ne put s’empêcher de sourire tandis que sa sœur se déshabillait et se glissait avec précaution dans sa nouvelle robe. Bien entendu, elle avait emmené Peg chez la couturière afin que celle-ci prenne ses mesures, mais elle ne lui avait pas parlé de la coupe, du tissu ni même de la couleur. Mabs elle-même n’aurait jamais imaginé à quel point elle lui irait à ravir, à la fois féminine et colorée, exprimant à la perfection la vraie nature de Peg.
« Elle est parfaite, annonça Peg, faisant onduler ses hanches et virevolter sa jupe devant le miroir. Véritablement, absolument parfaite. Je l’adore, Mabsy, merci. »
Mabs sourit et sortit de la chambre. Inutile de proposer à sa sœur de la coiffer, Mabs n’y connaissait rien. Avant de partir, Peg coifferait tout le monde. Depuis son arrivée à Hampstead, elle avait découvert les magazines, et copiait à présent avec aisance les dernières coiffures à la mode. Mabs retourna dans sa chambre, où elle enfila la robe couleur crème qu’Averil lui avait donnée. Elle ne voyait pas l’intérêt de dépenser de l’argent pour une nouvelle robe alors qu’elle aimait encore beaucoup celle-ci. Elle s’était tout de même offert une nouvelle paire de chaussures, des escarpins crème à petits talons, ornées d’un nœud à l’avant.
Bientôt, Mabs, Otty et Abigail se retrouvèrent côte à côte devant le grand miroir de la chambre de Mrs Finch, tandis que Peg allait et venait comme une institutrice, brandissant une collection de roses telle une canne.
« Oh, Mabs ! s’écria Otty. Vous êtes magnifique !
— C’est vrai, renchérit Peg avec un sourire. Je serai jamais la beauté de la famille, mais je me débrouillerai avec ce que j’ai.
— Ma chère Peg, la tança Abigail, vous êtes une très jolie fille, et vous avez encore le temps de changer. Et elles ont raison, Mabel, vous êtes vraiment très belle. Mr Miller en tombera à la renverse. »
Mabs rougit. Kip était la seule personne qu’elle voulait pour cavalier au bal, même si elle se demandait si un homme aussi modeste que lui, qui travaillait encore comme commis, possédait un smoking. Il se trouva que si.
« Faut parer à toutes les éventualités, remarqua-t-il. Dans la vie, quand de bonnes choses se présentent, il faut être prêt. »
Ce qui résumait une bonne partie de ce qu’elle aimait chez Kip Miller.
« Bien, fit Peg. Lady’s Vanity affirme que les fleurs fraîches sont la parure parfaite pour les événements estivaux. J’ai pensé qu’on pourrait toutes porter des roses – pour montrer qu’on est une… »
Elle s’interrompit. Difficile de définir les liens qui unissaient les filles Daley et les Finch. Peg était la domestique et Mabs la locataire, mais il ne s’agissait là que de simples formalités qui ne décrivaient pas vraiment leur vie commune sur Covenant Row.
« Une famille, compléta Abigail. Quelle idée charmante, Peg.
— Donc, comme les roses sont assez grandes, poursuivit Peg, il y a certaines coiffures que je ne peux pas faire. »
Elle paraissait agacée, comme si c’était de leur faute car elles n’avaient pas la tête assez grosse.
« Et on peut pas toutes avoir la même. Mais j’ai quelques idées, alors vous inquiétez pas. Bon, évidemment, on a pas de roses parme, alors je porte du jaune pour aller avec ma broderie. Otty, jaune pour vous aussi, pour aller avec votre jolie robe. Mabs, crème pour toi. Et pour Mrs Finch, c’était pas évident. Une robe verte… mais pas de rose verte, forcément ! Alors j’utilise un ruban vert et j’y glisserai une rose rouge pour que vous soyez comme nous.
— Vous avez pensé à tout, Peg. Quelle extraordinaire ingéniosité ! Vous pourriez gagner beaucoup plus dans une maison raffinée, ne pensez-vous pas ?
— Et pourquoi j’irais faire une chose pareille ? »
Peu de temps après, elles se rendraient au bal, leur calèche ralentissant sur le chemin de graviers qui menait au Picardy Room, qui d’après la mère d’Olive était le lieu à la mode au nord de Londres. Dans un bruit de ferraille, le véhicule franchit le portail derrière lequel s’étendait un vaste parc bordé de balustrades et entouré de saules. Otty, qui se penchait par la fenêtre, sursauta brusquement. Mabs l’agrippa d’un geste machinal.
« Qu’y a-t-il, ma chérie ? s’enquit sa mère.
— Oh, rien. J’ai cru vois un loup. Mais je me suis trompée, bien sûr.
— Un loup, railla Peg. À Londres. Ça m’étonnerait.
— Mince alors ! s’écria Mabs lorsqu’elles sortirent. C’est pas un petit lieu de rien du tout, ça ! »
En effet, le Picardy était une salle de réception immense, devant laquelle de larges marches blanches s’étiraient jusqu’à la majestueuse entrée voûtée. Je parie que Lou voudrait pas les récurer, celles-là ! pensa Mabs. Il y avait une vaste terrasse des deux côtés, où des invités s’étaient déjà éparpillés pour boire du champagne et profiter des derniers rayons du soleil.
Peg, les yeux écarquillés, ne soufflait mot. Otty sautillait sur place comme une petite fille. Seule Abigail semblait blasée, redevenue l’Abigail d’autrefois, d’avant son mariage, avant tout le reste, et les entraîna à l’intérieur d’un pas assuré.
Elles gravirent lentement les marches, tenant leur ourlet. Des valets de pied en livrée les accueillirent et vérifièrent leur nom sur une liste longue de plusieurs pages. Dans l’immense vestibule en marbre, une domestique leur proposa du champagne sur un plateau en argent et Olive accourut pour les saluer.
« Oh, mais vous êtes superbe ! » s’exclama Mabs.
Il était si rare de voir Olive porter autre chose que du brun ou du vert foncé, ou de se préoccuper de ses cheveux. Ce soir-là, elle avait revêtu une robe indigo ; le taffetas d’un bleu d’encre violacé intense brillait. Un magnifique collier de diamants scintillait sur ses clavicules ; ses cheveux avaient été coiffés et bouclés par une main experte et parsemés de pierres qui étincelaient comme des étoiles.
« Comme des étoiles dans le ciel nocturne ! ajouta Mabs, se rendant soudain compte que cela convenait parfaitement à l’occasion. Olive, vous devriez porter cette tenue tous les jours ! »
Olive rit, une main posée sur son estomac.
« Ma chère Mabs, j’en mourrais ! Je n’ai jamais été aussi mal à l’aise de ma vie entière. Pourtant, vous savez, je suis assez satisfaite du résultat… Mais regardez-vous ! Vous êtes toutes si ravissantes. »
Pendant qu’elles se mêlaient aux autres, Olive accueillit d’autres invités ; ceux-ci affluaient comme du grain se déverse d’un sac. Au bout d’une demi-heure, Mabs, qui pouvait à peine bouger, se fraya un chemin vers la terrasse pour aspirer des goulées d’air. La lumière commençait à s’adoucir. Il ne faisait pas encore noir mais la chaleur était plus supportable.
Penchée sur la balustrade, Mabs contemplait le domaine. Il était agréable d’avoir un moment à elle. Chaque fois qu’Olive la présentait, annonçant : « Mabs Daley, directrice adjointe de la Fondation Westallen », elle avait envie de regarder autour d’elle pour voir qui était cette personne si importante et chanceuse.
Lorsqu’elle avait revu Olive pour la première fois depuis qu’elle était retournée à Saffron Hill, elle lui avait confié le fruit de ses délibérations.
« J’ai besoin de gagner de nouveau de l’argent dès que possible, je le sais. Mais je veux pas me précipiter sur la première occasion venue. Je veux continuer à apprendre, Olive, même s’il s’agit juste de lire dans ma chambre après le travail. Je veux devenir véritablement indépendante, comme une institutrice, ou une commerçante, ou… ou un homme ! Je veux accomplir quelque chose qui aura un impact, comme vous le faites. Je sais que ça n’arrivera pas du jour au lendemain, mais ma prochaine étape devra me laisser poursuivre cet objectif.
— Eh bien ma chère, avait répondu Olive. Ce sont là de belles et nobles aspirations. Vous n’avez tort que sur un point. Cela peut bel et bien arriver du jour au lendemain. »
Mabs avait froncé les sourcils.
« Ça m’étonnerait, Olive. Il me faudrait beaucoup de temps pour me former au genre de travail auquel je pense.
— En effet, mais voyez-vous, j’aimerais vous proposer un travail.
— Olive ! C’est impossible ! Votre maison n’a plus besoin de personnel !
— Certes, mais je ne veux pas vous embaucher comme domestique, je veux vous embaucher à la fondation. Mabs, vous me regardez comme si j’avais perdu la tête. Écoutez-moi. Lorsque j’ai lancé la Fondation Westallen, Mr Miles m’a dit que je détesterais m’occuper de sa gestion quotidienne et de tout ce que cela implique. Il a dit que mon génie – enfin, le mot “génie” n’est pas de lui mais de moi – se trouvait ailleurs. Il avait raison. Néanmoins, il faut bien planifier des événements, organiser la paperasse, compter l’argent ; voilà pourquoi j’ai décidé d’employer une directrice.
— Vous avez effectivement perdu la tête ! l’interrompit Mabs. Je peux pas être votre directrice, je saurais pas par où commencer !
— Bien sûr que non, ma chère, vous ne me serviriez pas à grand-chose à l’heure actuelle, rétorqua Olive d’un ton patient. J’ai trouvé un directeur, un gentleman du nom d’Alexander Glastone. Le miraculeux Mr Miles me l’a recommandé. Il sait comment faire les choses, des plus terre à terre aux plus ambitieuses. Il m’a fort impressionnée. Cependant, il y a un problème.
— Lequel ?
— Il a cinquante-six ans et s’apprêtait à prendre sa retraite. Il ne cherchait pas à se lancer un nouveau défi à cette étape de sa vie et j’ai dû faire preuve de beaucoup de persuasion. Il a fini par céder, non sans m’avertir qu’il ne pourrait m’offrir qu’un an, deux tout au plus. Vous savez comme le temps file, ma chère – bientôt, il me faudrait lui trouver un remplaçant. Puis il a suggéré que je recrute son successeur dès à présent, afin qu’il puisse le former, s’assurant ainsi que toute son expertise ne disparaisse pas au moment de son départ.
« La fondation ne peut pas avoir deux directeurs à plein temps. Ce poste n’est donc que de trois jours par semaine, pour un salaire modeste. Le genre de travail que pourrait faire un commis, peut-être, mais dans le but de prendre la relève de Mr Gladstone dans un an ou deux. C’est une solution parfaite et élégante, Mabs. Vous apprendriez le travail tout en le faisant, de la personne la plus qualifiée pour vous l’enseigner. Vous êtes actuellement insuffisamment instruite, mais vous disposeriez des autres jours de la semaine pour y remédier. Ma chère, vous ne pouvez pas refuser ! »
Mabs en avait eu le souffle coupé, à tel point qu’elle ne parvint qu’à dire :
« Est-ce qu’une femme peut être commis ? Ou directrice ? »
Olive avait grogné, sans daigner répondre à cette question.
Mabs prenait donc des cours pour adultes proposés par un tuteur local. Elle était la seule femme. Elle travaillait au côté de Mr Gladstone depuis maintenant un mois et tous les soirs, elle se couchait fatiguée et heureuse, la tête pleine de nouvelles connaissances. Elle n’avait encore jamais participé à un projet qui évoluait chaque jour, où les idées de tous étaient les bienvenues. Elle savait que c’était une occasion en or.
Sentant qu’on lui touchait légèrement l’épaule, elle fut ramenée au moment présent. Elle se retourna ; c’était Kip Miller. Ses cheveux fauves qui reflétaient la lumière de cette fin de journée rappelèrent à Mabs la paille transformée en or du nain Tracassin. Son smoking bleu nuit et la flûte de champagne qu’il tenait à la main lui donnaient un air distingué. C’était presque un tout autre Kip, hormis son sourire qui n’avait pas changé le moins du monde.
« Vous êtes venu ! s’exclama Mabs. C’est extraordinaire, non ?
— Une expérience unique, pour sûr. Merci de m’avoir invité. Vous êtes très belle, Mabs », ajouta Kip d’un air sérieux.
Mabs prit soudain conscience de sa robe scintillante et des roses crème qui ornaient ses cheveux blonds ; le regard de Kip lui coupa le souffle.
« Merci. Vous voulez que je vous présente des gens ?
— Je vous suis ! » répondit le jeune homme avec un grand sourire, sur quoi ils retrouvèrent leur cordialité naturelle.
Mabs le mena à l’intérieur. À travers la foule, elle aperçut les parents d’Olive ainsi que Peg et Jenny. Il y avait là Abigail, qui discutait avec des personnes que Mabs ne connaissait pas. Otty était introuvable ; Mabs se demanda où elle pouvait bien être. Elle présenta Kip à ses sœurs puis s’excusa pour aller voir Olive. Organiser un événement pareil devait être épuisant !
Elle se dirigea vers l’entrée, d’où des invités ne cessaient d’arriver.
« Vous allez bien, Olive ? Je peux vous aider ? »
Olive lui sourit, les yeux pétillants.
« Ah ! Mabs, c’est plutôt réussi, ne trouvez-vous pas ?
— Plutôt réussi ! s’exclama Mabs, parcourant la foule du regard. Olive, on va lever assez de fonds pour toutes nos idées. Le plus difficile sera de décider par où commencer ! Je crois que votre mère a dû inviter tout Hampstead ! »
Olive éclata de rire.
« Oh non, ma chère. Elle a invité tout Londres ! »
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