Le Manoir aux roses
2 – Olive
OLIVE
TOUTE LA SOIRÉE, il a régné une drôle d’ambiance dans notre joyeuse petite maisonnée. Bien sûr, quand je dis « petite », je parle de notre famille – mes parents et moi –, pas de la taille de notre maison, qui est vaste au point d’en être embarrassante. Nous sommes assis tous les trois après dîner, comme d’habitude, et la tension est si palpable qu’on pourrait en tartiner une tranche de pain.
« J’aimerais vraiment que tu y réfléchisses à deux fois, Olive », déclare papa d’un ton mélancolique.
À l’entendre, on croirait que j’ai l’intention de me sacrifier au bûcher.
« Ce n’est pas parce que tu l’as dit que tu es obligée de le faire, murmure maman, qui s’efforce de se montrer persuasive. Tu pourrais tout à fait attendre encore un an, ma chérie. »
Mais j’ai pris ma décision. Demain, je vais adopter.
Je suis vieille fille. Bien des femmes se dérobent au monde, mais pas Olive Westallen ! Je suis l’enfant unique du capitaine Westallen, ancien héros de la marine marchande, dont Londres a longtemps acclamé les exploits. Je suis privilégiée, instruite et, pour être franche, riche. Je n’ai nul besoin d’un mari. Et malgré ma fortune, je ne suis pas un bon parti. J’ai un physique plutôt quelconque ; il n’a absolument rien d’effroyable – si vous me voyiez dans la rue, vous ne prendriez pas vos jambes à votre cou –, il est juste quelconque. Par ailleurs, je suis trop indépendante, trop érudite. Même en ce e XIX siècle à l’agonie, je demeure une mariée peu plausible.
Certes, pendant quelques années – deux ou trois –, cette situation m’a arraché des larmes. Mais j’ai su la surmonter. Je resterai toute ma vie dans la maison de mes parents à Hampstead, et alors ? Après tout, c’est une belle demeure, confortable et enviable, faudrait-il que je pleure sur mon sort ? Certainement pas. En réalité, m’occuper d’une maisonnée – employer des domestiques, organiser des dîners, vérifier la qualité du linge deux fois par an – ne m’intéresse pas le moins du monde. Si j’étais obligée de le faire, je ne doute pas une seconde que mon cerveau exploserait.
Quant au mariage, eh bien, je n’y suis pas opposée. L’exemple de mes parents est encourageant. Hélas, toutes les unions ne s’avèrent pas aussi harmonieuses. Je ne verrais pas d’inconvénient à épouser quelqu’un de bon et de sensible qui me considérerait comme son égale et ne chercherait pas à m’imposer les sottises des hommes. Mais où trouverais-je un tel individu ? Certainement pas à Hampstead ! Car j’ai vécu ici très longtemps et, vieille fille que je suis, je m’intéresse aux affaires de mes voisins. S’il existait un seul homme à quinze kilomètres à la ronde capable de rendre Olive Westallen heureuse, je le connaîtrais – or, ce n’est pas le cas.
Je caresse en revanche des rêves de maternité étonnamment tenaces : folâtrer sur la moquette de la nursery à vivre des aventures imaginaires débridées, sauter dans les flaques en janvier, ramasser des feuilles aux couleurs de flammes en octobre. Comme je le disais, notre maison est grande. Mais nous ne sommes que trois Westallen à utiliser les chambres à l’étage. Quel gâchis.
Au début, je ne voyais aucune solution. Je n’allais tout de même pas me balader sur les quais pour offrir mon corps à un matelot ; je suis progressiste, pas dépravée. Et puis, il y a trois ans, dans le cadre de mes efforts charitables, j’ai commencé à rendre visite au foyer pour filles de Belsize Park. Là, on pourvoit à leurs besoins matériels, du moins au strict minimum. Mais qu’en est-il de l’amour ? Qu’en est-il de la certitude d’avoir toujours un chez-soi, le genre de certitude qui ne peut que croître dans une maison où l’on est voulu et aimé ? Je me suis rendu compte que cela, j’étais en mesure de le leur apporter. J’ai donc décidé que si je n’étais toujours pas mariée à vingt-huit ans, j’adopterais. J’aurai vingt-huit ans demain.
Mes parents ont d’abord été contre. Ils pensent que je vais saboter pour de bon mes chances de trouver un mari si je choisis de vivre en femme célibataire avec une enfant.
« Je n’aurai qu’à expliquer qu’elle est adoptée ! ai-je contré, fâchée qu’ils n’aient pas accepté mon projet sur-le-champ.
— C’est ce que nous dirions si elle ne l’était pas », a souligné maman.
Papa en est revenu au fait :
« Les gens ne penseront pas que l’enfant est de toi, Olive. L’orphelinat se situe non loin d’ici, tout le monde saura donc d’où elle vient. Mais beaucoup auront du mal à accepter une petite fille comme elle, sans connaître ses origines, ses racines. Cela ne nous pose pas de problème, à nous, mais à d’autres, si. Et nous nous inquiétons pour toi, ma chérie. Une célibataire avec une enfant à charge ? Tu affirmes que tu ne te marieras jamais, je le sais, mais tu as reçu une éducation impeccable et tu viens d’une famille fortunée. Les hommes peuvent encore s’intéresser à toi, Olive, mais avec une fille adoptive, j’en doute. Qui voudrait d’une femme qui s’encombrerait d’un tel fardeau ? C’est trop peu conventionnel.
— Sans compter les idées mal placées, renchérit maman en frissonnant. Malgré toutes tes excentricités, Olive, tu es bonne et pourvue de sens moral. Je ne supporterais pas que nos voisins te croient capable d’actes… peu ragoûtants. Le scandale des Brixton a beau avoir éclaté avant ta naissance, ma chérie, notre génération s’en souvient comme si c’était hier. »
En effet, l’adoption n’est pas une pratique vue d’un très bon œil. On a découvert, il y a quelques dizaines d’années, que certaines personnes peu scrupuleuses rétribuées pour s’occuper de petits orphelins prenaient l’argent puis les laissaient mourir ! À présent, ceux qui veulent adopter sont souvent mis dans le même panier. Je n’aime bien sûr pas l’idée que l’adoption ne possède aucun statut légal ni que tout le monde fasse la grimace en entendant ce mot. J’aime l’ordre et l’honneur. Mais devrais-je refuser, à moi-même comme à un enfant, la chance de connaître le bonheur simplement à cause de ce que peuvent penser les autres ? Je ne suis pas si faible que cela.
Par ailleurs, je n’ai jamais avoué à mes parents combien je redoute mon existence une fois qu’ils seront morts. Je me satisfais parfaitement de ma vie de célibataire, pourtant cette satisfaction n’est possible que grâce à eux. Nous avons toujours ri ensemble et nous nous sommes toujours serré les coudes dans les moments les plus difficiles. Leur simple présence signifie que, bien que je ne sois pas mariée, je ne me sens jamais seule. Je sais qu’il est dans l’ordre des choses de perdre ses parents un jour et je suis certaine que ce jour ne viendra pas de sitôt. Néanmoins, la nuit, il m’arrive de faire de terribles cauchemars dans lesquels ils ne sont plus de ce monde. Lorsque cela deviendra réalité, j’aurai besoin d’une raison de continuer et d’amour pour emplir ma vie.
Je ne leur en ai pas parlé car je ne souhaite pas causer leur désarroi. Ils n’ont jamais rien voulu d’autre que mon bonheur. C’est pourquoi maman me supplie d’attendre encore un an ; ils espèrent encore que la version victorienne d’un chevalier sur un cheval blanc apparaisse et me sauve. Apparemment, ils espèrent encore avoir un petit-enfant de leur propre sang.
« Ce n’est pas que nous ne voulons pas d’une petite-fille adoptive », affirme maman.
À mon grand malaise, je remarque qu’elle a les larmes aux yeux.
« Mais ce serait tellement formidable d’avoir une nouvelle petite Westallen. Tu m’as donné tant de joie, Olive. Ne désires-tu pas un enfant à toi ? Contempler cet adorable petit être au creux de tes bras et voir le nez de ton père, ou mes yeux ?
— J’espère bien qu’il n’aurait pas le nez de papa, plaisanté-je pour cacher ma profonde déception. Je suis navrée, maman, je sais que ce n’est pas là que tu veux en venir. Mais franchement, non. Je ne pense pas à tout cela. Je veux juste un enfant à aimer. Lorsqu’elle sera là, vous l’aimerez aussi. »
Je l’ai déjà choisie. Elle a dix ans et se prénomme Gert. Ses parents sont bel et bien morts, ce qui a son importance car les parents adoptifs n’ont aucun droit. Je ne supporterais pas qu’une mère se présente dans quelques années et emmène ma fille. J’ai appris que les enfants les plus âgés sont compliqués à placer car la plupart des gens préfèrent en priorité les bébés puis les adorables bambins de deux ou trois ans.
Mrs Jacey, qui dirige le foyer pour filles, a expliqué que les grands peuvent s’avérer très difficiles à différents égards. Ils ont déjà leur personnalité, façonnée par les problèmes familiaux puis renforcée au foyer, à force d’être rejetés, négligés encore et encore au profit des plus jeunes. Cela me fend le cœur de penser à ces enfants silencieux qui attendent leur chance d’avoir une famille, sachant qu’ils ne seront jamais que de simples spectateurs. J’avais cru qu’ils n’en seraient que plus reconnaissants lorsque leur tour viendrait enfin, mais Mrs Jacey m’assure que ce n’est pas le cas.
« Y se lézardent, vous comprenez, a-t-elle expliqué. Entre quatre et sept ans, c’est l’âge des lézardes, j’ai vu ça des centaines de fois. De temps en temps, je tombe sur les familles et je leur demande comment que ça se passe, et j’entends des histoires de crises et de tourments, d’autres mômes qui se font pincer, et même de fugueurs. On pourrait croire qu’y sont contents d’avoir un vrai chez-eux mais c’est pas si facile pour eux, voyez, une fois que les lézardes se pointent. »
Malgré sa phraséologie grossière, je respecte sa sagesse, qui résulte de sa grande expérience. Si lézardes il y a, je suis persuadée qu’assez d’amour, assez de luxe, peuvent les lisser jusqu’à les faire disparaître. Cela fait six ans que Gert est dans ce foyer et, apparemment, personne n’a montré le moindre intérêt à son égard. Elle est peu engageante, certes, à la fois par son apparence et par son comportement, mais je ne cherche pas les qualités d’une poupée chez une petite fille. Je me demande pourtant si elle serait d’accord pour changer de prénom… Un visage quelconque ne me dérange pas ; un prénom quelconque, si ! Un travers idiot, je sais, mais je ne conçois pas de l’appeler « Gert Westallen ».
« Je ne peux pas attendre, maman, assuré-je d’un ton sincère et passionné. Je suis bien décidée à ramener une enfant à la maison demain et je ne peux pas attendre un an de plus dans l’espoir qu’un homme tombera du ciel et que le reste de ma vie pourra enfin commencer. Je compte poursuivre ma démarche, même si un bel inconnu apparaissait et me demandait ma main ce soir. »
Nous sommes assis dans le salon. La lumière tamisée des lampes à huile est complétée par celle de bougies, dont nous préférons la lueur douce et respectueuse. Au moment où je termine mon plaidoyer, quelqu’un frappe violemment à la porte d’entrée. Les flammes des bougies sautent le long des mèches et mes parents et moi nous regardons, surpris. Nous sommes des gens raisonnables, pourtant il semble, l’espace d’un instant, que mes paroles aient invoqué un prétendant.
Mais lorsque Agatha, notre femme de chambre, fait entrer le visiteur, ce n’est que Mr Miles, un des aînés de l’Église quaker. Il nous rend souvent visite. Comme il a quarante-sept ans et qu’il est aussi attaché à sa foi qu’à son épouse, Faith, je peux affirmer sans hésitation que ce n’est pas lui qui me délivrera de ma désolation sentimentale. Mes parents se décomposent en le voyant ! Il n’a certainement jamais reçu un tel accueil chez nous.
Mr Miles s’enflamme toujours au sujet de torts à réparer. Ce soir, son indignation porte sur les femmes prises au piège du « plus vieux métier du monde », celles qui travaillent sur les quais à rendre les marins heureux. Je le félicite de sa compassion mais demain est un grand jour pour moi, je prends donc congé et monte me coucher.
Je m’assois sur mon lit, balayant du regard la chambre si familière et chère à mon cœur d’enfant qui, au fil du temps, est devenue la chambre si familière et chère à mon cœur de femme. Je me sens troublée, pourquoi ? Parce qu’au moment où j’ai entendu frapper à la porte, mon cœur a bondi dans ma poitrine ! Quel étrange caprice féminin est-ce donc là ? J’ai balayé tout espoir d’une histoire d’amour ; je suis mon propre chemin. Pourtant, à cet instant, lorsque j’ai évoqué l’idée qu’un homme puisse en fin de compte entrer dans ma vie et que Mr Miles a tambouriné à notre porte, quelque chose en moi avait encore espoir. Ah, Olive.
Mes parents ont-ils raison ? Si j’attendais un peu plus longtemps, me trouverais-je un mari, aurais-je des enfants à moi ? Mais je ne crois pas qu’il soit bon de se dérober à une étape importante quand celle-ci est imminente. Cela ne peut que mener à une vie timide et incertaine. Avancer avec audace, avec franchise, voilà comment mener une vie de solitaire, combattre son sentiment de solitude à la source, créer du sens et se donner un but. J’en suis certaine.
Je me dirige vers la commode et glisse la main sous les sous-vêtements de soie et de mousseline pour retirer un sac en velours. Je retourne à mon lit. À l’intérieur du sac se trouvent mes cartes divinatoires, maintenues ensemble par un ruban vert émeraude. Maman ne les voit pas d’un bon œil ; elle dit que la Bible est le seul guide dont nous ayons besoin. Et pourtant, je les utilise quand je suis seule, dans les moments difficiles. La Bible est source de sagesse, mais ces cartes, elles, me parlent.
Je tire sur le ruban et les cartes glissent ; je les rattrape. Elles sont grandes et soyeuses à force d’avoir servi. Quelques-unes ont des coins émoussés et l’une d’entre elles, la Tourterelle, est un peu froissée. C’est pourquoi je ferme les yeux quand je les utilise, afin de ne pas voir ces indices, car ces cartes me sont aussi familières que mon propre visage. Je les bats d’une main experte et leur odeur monte, un peu renfermée, un peu corsée par le doux arôme de l’encre. Il m’arrive parfois d’enfouir mon visage dans ces cartes. Il n’y a parfois rien de plus réconfortant que leur senteur.
Je n’ai nul besoin de formuler une question ; les cartes savent à quoi je pense. Je bats et coupe, bats et coupe, bats et coupe, jusqu’à obtenir devant moi trois cartes, face cachée. Sur leur dos bordé de fioritures, des lignes rouges délavées s’entrecroisent, formant des losanges. Le fond ivoire, assombri par le temps, a pris une couleur jaune pâle.
Je mets de côté le paquet et examine les trois cartes. J’ignore ce que je m’attends à voir ; je ne suis même pas sûre de ce que j’espère découvrir. Si quelque chose venait à détourner mon attention, ce serait fort inopportun. Je les retourne pour regarder ce que j’ai distribué.
La Rose. L’Étoile. La Femme. Qui de manière respective représentent les caprices du destin, la bonne fortune au sens général et, purement et simplement, une femme !
Je hoche la tête. C’est bien ce que je pensais. Pas la moindre trace d’une histoire d’amour. Pas d’indication d’un mariage à venir. Pas d’inconnu à l’horizon ni de lettre, ni de bague, ni quoi que ce soit qui suggère, même de façon ténue, qu’une idylle et un mariage feront partie de ma vie. Cela confirme mes doutes et me réconforte. Je range les cartes et me prépare à aller au lit. Demain j’irai rendre visite à Gert et je lui demanderai si elle aimerait avoir une nouvelle maman.
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