Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 26 sur 68

Pages du PDF

Le Manoir aux roses

26 – Mabs

MABS

 

 

ALORS QUE JANVIER AVANÇAIT À PAS COMPTÉS, Mabs déchantait tous les jours davantage. Son optimisme de courte durée semblait avoir été emporté par les pluies hivernales le long de la grand-rue de Hampstead. Elle avait beau se répéter que ce que Mrs Finch avait fait à Durham ne la regardait pas, elle ne pouvait s’empêcher de se sentir mal à l’aise. Avec tous ces enfants, avec l’adorable Otty, et un mari si aimant… comment avait-elle pu ? C’était un sujet tabou, un sujet de conversation qu’elle ne pourrait jamais, au grand jamais, aborder avec sa maîtresse. Et pourquoi le ferait-elle, après tout ? Elle n’avait pas à l’interroger ni à la juger.

Cela affecta même ses leçons de lecture. Si Mrs Finch était capable de piétiner ainsi le cœur de son mari, peut-être préparait-elle d’autres méfaits – bien que Mabs n’eût pas la moindre idée de ce qu’elle avait à voir là-dedans. N’était-elle qu’une pièce d’un puzzle qu’elle ne comprenait pas ? Elle qui commençait tout juste à apprécier Mrs Finch et à éprouver de la fierté à l’idée de l’avoir conquise elle aussi. Elle se demandait à présent si elle l’avait bel et bien conquise. Mabs continuait à se montrer enjouée devant Otty et, si Mrs Finch avait remarqué un quelconque changement, elle n’y fit aucune allusion. Lou, en revanche, ne comptait pas laisser tomber aussi facilement.

« Qu’est-ce qui va pas ? demanda-elle à plusieurs reprises, constatant que Mabs, distraite, ne riait pas spontanément.

— Rien ! protesta Mabs. C’est juste le mauvais temps.

— Que je sache, il pleut toujours au mois de janvier, remarqua Lou, et je t’avais encore jamais vue dans cet état. Mrs Finch fait encore des siennes ?

— Non, elle est polie. Tout va bien, Lou, je te jure. »

S’il y avait bien quelqu’un en qui elle aurait pu avoir confiance, c’était Miss Olive Westallen. Elle en avait dans la cervelle, Miss Westallen. Mabs connaissait la pauvreté, la peur et l’acharnement qui découlent du manque de choix, et elle avait peut-être plus de bouteille. Mais depuis qu’elle vivait au numéro 6, elle avait compris que le monde était un endroit vaste et compliqué. Elle pensait qu’avoir une amie telle que Miss Westallen, qui savait comment l’affronter, était une véritable aubaine. Pourtant, malgré la gentillesse qu’elle lui avait témoignée, Mabs n’imaginait pas être un jour son amie. Pour ignorer aussi complètement les différences sociales, il fallait l’innocence et le culot d’une personne comme Otty. Ce qui n’empêchait pas Mabs de garder un très bon souvenir de cette visite.

Lorsqu’elle passa les voir, elle en parla à ses frères et sœurs, qui eurent du mal à croire qu’une personne aussi riche et raffinée, la crème de la crème, pouvait se montrer si naturelle et si amicale envers l’un d’entre eux.

« Elle est pas bêcheuse du tout ? s’étonna Nicky, dont la vision du monde s’en trouvait bouleversée.

— Pas du tout ! » assura Mabs.

P’pa ne s’intéressait pas à la conversation. Il était avachi à table, le menton dans les mains. L’ambiance semblait morose.

« Qu’est-ce qu’y a, p’pa ? interrogea Mabs.

— Il bosse plus aux céréales, expliqua Jenny d’une voix douce. Demain, il passe à la glace. »

Le cœur de Mabs se serra. C’était bien sûr plus que probable à cette époque de l’année. Elle s’assit à côté de lui.

« Oh, p’pa…

— On y peut rien, soupira-t-il, mais je peux pas dire que j’ai hâte. Je suis content que t’aies trouvé autre chose, ajouta-t-il, lui prenant maladroitement le poignet. Je suis fier de toi, Mabs, mets-toi bien ça dans le crâne.

— P’pa, dit Mabs en riant. Parle pas comme si on allait plus te revoir. T’es coriace ! Et regarde les choses du bon côté : janvier est à moitié terminé, février est un mois court… Tu seras de retour aux céréales ou au bois de charpente en un rien de temps.

— Si c’est pas malheureux… Toutes ces bouches à nourrir et j’ai même pas de femme pour m’aider. »

Mabs lui tapota la main. Elle détestait l’entendre parler de la sorte, comme si ses enfants étaient responsables. Comme si, sans eux, il serait libre de paresser au lieu d’être obligé de travailler.

« La vie est dure, poursuivit Nicholas. Mais Jen a bientôt l’âge que t’avais quand t’as commencé à bosser sur le quai. Peut-être que…

— Non p’pa ! s’écria Mabs d’une voix amplifiée par la surprise. T’es pas sérieux ! T’as quand même pas envie que Jen travaille là-bas, si ? »

P’pa eut l’air mal à l’aise.

« Ben je dis juste que même avec ce que tu gagnes, ça fait beaucoup pour moi. Si Jen s’y mettait, on verrait la différence. Ça la dérange pas, c’est une gentille petite, comme toi. »

Mabs jeta un coup d’œil à Jenny, dont le visage indiquait tout autre chose.

« Non, répéta Mabs. C’est pas comme ça que je vois les choses. Hors de question que Jenny et les autres vivent ce que j’ai vécu. Maintenant, p’pa, tu vas t’accrocher encore un hiver et qui sait où on en sera l’an prochain. Dimanche, j’apporterai une livre de plus. Et… je trouverai bien une idée pour vous autres, c’est promis.

— Mabs, t’en fais déjà tellement, intervint Jenny, qui s’approcha d’elle et lui caressa les cheveux. Tu devrais garder un peu de ton salaire pour toi.

— Oui ma puce, merci, fit Nicholas, se ressaisissant un peu. Alors, Peg, qu’est-ce qu’on mange ? »

Ce soir-là, Mabs rentra à Hampstead dans un état second, remarquant à peine le froid. Jenny, besogner ! Le simple fait que son père y ait songé la mettait hors d’elle ! Elle ne leur avait jamais confié à quel point les choses avaient été difficiles pour elle à son arrivée chez les Finch. Elle n’avait pas enduré tout cela pour que sa sœur finisse là où elle-même avait commencé ! Plutôt mourir. C’était une nouvelle année, un nouveau chapitre. Elle devait cesser de regarder de trop près ce qui se passait à Willoughby Walk. Vus de loin, les Finch étaient très bien. Mr Finch était gentil. Mrs Finch commençait à l’apprécier. Et elle économisait de l’argent.

Si seulement elle pouvait leur offrir des habits propres, les rendre présentables pour qu’au moins un d’entre eux décroche un poste de domestique… alors p’pa sentirait forcément la chance tourner. Il sentirait forcément le fardeau se soulever. Chaque fois qu’il s’adressait aux siens avec un tel désespoir, Mabs devait se retenir de lui promettre toutes ses économies. Mais elle savait comment les choses se passaient, avec l’argent. Quand on était pauvre, on ne cessait de s’appauvrir. Une famille comme la leur pouvait dilapider l’argent de Mabs en deux semaines. En revanche, si Mabs le mettait à l’abri et que son bas de laine continuait à grossir, arriverait un moment où cela pourrait vraiment arranger la situation… les aider à changer de façon significative, peut-être même quitter cette horrible chambre…

Elle imagina ses sœurs vêtues de robes propres dans des maisons confortables, p’pa joyeux et déchargé de son fardeau, les garçons plein de vie et occupés à parfaire leur éducation… Mabs traînait, rêvassant tandis que la nuit tombait et que la route l’éloignait de Mushroom Court et la rapprochait du paisible quartier de Hampstead, où les lumières des maisons scintillaient telles des guirlandes lumineuses et où rien de mal ne semblait pouvoir se produire.

À son arrivée, Mabs s’attarda dans l’entrée. Les vases ne contenaient plus d’hortensias bleus ; ils débordaient à présent de branches d’un bronze terni et de houx piquants sur lesquels les baies rouge vif commençaient à se flétrir. Mabs leva les yeux vers le portrait de Mrs Finch, s’étonnant comme toujours qu’une femme aussi vivante et chaleureuse ait pu devenir si renfermée. Une porte s’ouvrit d’un coup ; elle sursauta.

« Miss Daley, il me semblait bien vous avoir entendue. »

Mr Finch la dévisageait depuis son bureau.

« J’espère que vous avez passé une bonne journée avec votre famille. »

Mabs décrocha son regard du tableau pour le poser sur son employeur à la mine fatiguée et affable.

« Oui m’sieur, merci.

— Miss Daley, sans vouloir vous ennuyer pendant votre congé, pourrais-je vous parler cinq minutes ?

— Bien sûr ! »

Il la rejoignit.

« Je ne vais pas vous retenir, miss Daley, mais j’ai entendu quelque chose au sujet de ma fille et j’ai pensé que ce ne pouvait être vrai. Je me demandais si vous pouviez m’éclairer.

— Je vais essayer, m’sieur. Quelle fille ? »

Mabs craignait qu’il ait appris qu’Elfrida lui avait confié le secret de famille. Pourvu que non ! La conversation serait vraiment gênante.

« Mais Otty, bien sûr ! »

Mr Finch parut surpris de cette question.

« Ce n’est rien de méchant, juste un peu… déconcertant. Il paraît qu’Otty se serait liée d’amitié avec Miss Olive Westallen. Avez-vous déjà entendu parler d’elle ? »

Mabs aurait voulu disparaître. Elle savait fort bien que Mr Finch rêvait de fréquenter les Westallen. Otty voulait garder Olive rien que pour elle et Mabs n’avait pas jugé bon de la contredire. Mais voilà qu’elle lui avait rendu visite, elle aussi ! Comme avouer à Mr Finch qu’elle avait fait connaissance avec une Westallen avant lui ?

« Euh… c’est cette grande dame qui habite là-haut sur la colline, non ?

— Précisément. Je cherche à rencontrer cette famille depuis notre arrivée. Son père ferait un excellent contact. Et Otty le sait. Je n’arrive pas à croire qu’elle entretiendrait une amitié avec cette dame sans m’en parler… Cela vous semble-t-il plausible ? »

Mabs tenait cet homme en haute estime. Mais comment pouvait-elle dire la vérité sans dénoncer Otty ?

« Laissez-moi lui poser la question, m’sieur. Les ragots, vous savez ce que c’est… Elles se sont probablement croisées un jour ou quelque chose du genre et c’est devenu toute une histoire. Je vais me renseigner.

— Très bien. Passez une bonne soirée, miss Daley, et merci de m’avoir accordé votre temps. »

Il était toujours si poli, songea Mabs, empruntant l’escalier. Elle espérait avoir bien réagi. Il fallait qu’elle passe voir Otty ; ce serait terrible si Mr Finch lui parlait en premier et s’apercevait que Mabs avait manqué de franchise. Elle fronça les sourcils. Mr Finch était la personne envers qui elle était le plus redevable au monde, et pourtant il y avait tant de choses qu’elle ne pouvait lui dire. Et elle ne savait vraiment pas comment elle en était arrivée là…

 

OceanofPDF.com