Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 42 sur 68

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Le Manoir aux roses

42 – Abigail

ABIGAIL

 

AU COURS DE MA GROSSESSE ont eu lieu d’innombrables incidents. Il me poussait du doigt si je m’assoupissais devant la cheminée du salon, m’accusant d’être indolente. Il me critiquait si je mangeais trop peu, ou trop, ou de la nourriture que lui n’aimait pas manger. Quand il recevait de la visite, je parlais toujours trop peu, ou trop. Vous pouvez être sûre que je ne parlais jamais d’une façon qu’il trouvait satisfaisante.

« Sans doute irez-vous mieux après la naissance du bébé », disait-il.

Averil est arrivée et nous a tous deux enchantés, comme Charlie et Elfrida avant elle. Nous avons peut-être bénéficié d’un mois de tranquillité. Au cours des premières semaines qui ont suivi mon accouchement, je n’aspirais de toute façon à rien d’autre qu’à la pouponner. Puis cela a recommencé. Quand mes parents sont venus voir le nourrisson, je me suis rendu compte qu’ils voyaient très peu leurs petits-enfants en règle générale. Je leur ai demandé s’il leur était douloureux de voir les bébés, si cela leur rappelait James et Charlotte.

Ils me réprimandèrent avec douceur :

« Non ma chérie. Vous ne nous demandez jamais de venir et nous ne voulons pas vous déranger. »

J’ai froncé les sourcils.

« Je ne vous demande jamais de venir ? Je vous ai envoyé d’innombrables invitations. »

Ils ne les avaient jamais reçues.

Alors, Mabel, qu’a-t-il bien pu arriver à mes messages, entre la table du vestibule et la maison de mes parents ? J’ai commencé à demander à ma domestique de les déposer en mains propres et… à votre avis ? Tous ont atteint leur destination. Pendant quelque temps, j’ai profité d’un déluge de visites de mes parents, puis celles-ci ont cessé. J’ai demandé à ma domestique si elle continuait à distribuer mes messages, et elle a dit oui.

Un jour, je suis tombée sur mon père dans la rue. Il s’est déclaré ravi de me voir remise sur pied. Me sentais-je mieux ? a-t-il voulu savoir.

« Mais je n’ai pas été souffrante », ai-je répondu.

Apparemment, Lucius était passé les voir pour leur demander de ne plus me rendre visite. Il affirmait que cela me perturbait et me rendait malade. Mes parents lui ont demandé pourquoi, dans ce cas, je continuais à les inviter. Uniquement par sens du devoir, leur a confié Lucius avec regret.

Il a expliqué qu’en effet, depuis plus d’un an, mon équilibre ne tenait qu’à un fil. D’après lui, il avait consulté un excellent médecin qui affirmait qu’il s’agissait d’une maladie assez courante chez les femmes très nerveuses et que le meilleur remède était le repos complet et une absence totale de stimulation, ce qui comprenait les visites. Mabel, je n’en croyais pas mes oreilles.

Je n’ai pas voulu confier à mon père que mon mari était soit un fou, soit un menteur éhonté. Maintenant que j’y pense, j’aurais dû tout lui avouer sur le moment et rentrer avec lui tant que j’en avais encore l’occasion. Mais d’un autre côté, qu’arriverait-il à mes trois enfants, qui m’attendaient dans la maison de mon mari ?

De plus, j’avais l’esprit encore confus. Oh, croyez-moi, a posteriori, je m’en veux d’être restée si longtemps confuse. Avec le recul, tout me semble si évident. Mais avoir du recul est une bénédiction, paraît-il, et tout cela était si étrange, Mabel. Je ne cessais de me dire : Il doit y avoir une erreur. Refusant de reconnaître souffrir d’une démence fictive, je me suis contentée d’expliquer à papa que Lucius avait grandement exagéré le problème et que je serais toujours ravie de les recevoir.

Je me suis dépêchée de rentrer pour confronter mon époux. Nous avons eu une nouvelle dispute, ou plutôt il a recommencé à vagir, me suppliant de cesser de le torturer, m’implorant de voir qu’aucun homme ne devrait avoir à tolérer les affronts que je lui avais fait subir. Pour la première fois, j’ai compris. C’était mon mari, pas moi, qui avait un grave problème, et jamais je n’arriverais à le raisonner. Je suis partie et suis retournée dans ma chambre, où je suis restée assise à bercer Averil, le cœur battant à tout rompre.

Pour la première fois, je me rendais compte qu’il avait profité de mon chagrin et de ma vulnérabilité pour me pousser à l’épouser. Comme l’avait souligné Hedley, je ne l’aurais jamais fait dans d’autres circonstances. J’étais riche et belle et Lucius, extrêmement ambitieux. Notre mariage lui servait de raccourci, sur le plan social, pour proclamer sa propre valeur. Cela lui ouvrait des portes qu’il n’aurait jamais franchies autrement. Grâce à moi, il a gravi les échelons, il a acquis une réputation et a gagné le respect dans le monde des hommes, où tout n’est que finance et progrès. Quant à moi, personnellement, si je me fondais dans le décor, cela lui faciliterait la vie.

Je ne suis pas née pour rester dans l’ombre, Mabel. Des années tumultueuses se sont ensuivies. J’insistais pour me joindre à lui lors d’événements mondains – j’ignore pourquoi, étant donné que je ne sais jamais où me mettre. Ses affaires tournaient rond, certes, mais ses manières restaient trop flagrantes, son désir de se frotter contre ses supérieurs tel un chat était embarrassant. Je me rebellais contre lui de toutes les façons possibles. Chaque fois que j’arrivais à échapper à sa vigilance, j’envoyais des messages aux membres de ma famille, et la jeune fille irascible en moi riait dans sa barbe quand ils arrivaient sur le seuil et qu’il ne pouvait les renvoyer. Nos disputes absurdes me poussaient à bout, au point de hurler et de briser des choses. C’était une guerre, Mabel, une guerre d’un genre bien particulier.

Puis, il a fait intervenir un allié. Docteur Broome. À ce jour, j’ignore si mon mari lui a promis, en échange de sa complaisance, d’accéder aux cercles les plus raffinés ou s’ils sont simplement en accord parfait – diaboliquement assortis. Ils croient tous deux qu’il existe un lien direct entre les organes reproducteurs d’une femme et son cerveau, que les femmes sont, par nature, fondamentalement incontrôlables et faibles. Ils considèrent que, dans la majorité des cas, le dressage adéquat peut servir à nous dompter, nous permettant de devenir, malgré nos défauts, des membres utiles de la société. Le rôle que l’on nous autorise à jouer est servile, naturellement, mais tout aussi crucial dans le monde tel qu’il est structuré. Le docteur Broome avait déjà la cinquantaine bien entamée et avait traité de nombreuses femmes. Ce n’était pas moi qui allais le faire changer d’avis.

Il nous rendait visite de façon presque quotidienne. Il procédait à des inspections régulières des deux zones problématiques chez les femmes : le cerveau et… enfin, vous savez bien. Sentir ses vieux doigts osseux qui exploraient le contour de mon crâne, qui se glissaient sous mes jupes, c’était…

Je suis désolée. Oui, de l’eau. Merci. Me remémorer ceci me replonge dans la terreur. Ma vie était un véritable enfer. Oh, je m’y opposais, bien sûr. Je m’y opposais vigoureusement. Ce qui, aux yeux de mon époux et du médecin, constituait la preuve de leur opinion. Pouvez-vous imaginer – je vous en prie, essayez d’imaginer – ce que vous ressentiriez si vous exprimiez vos volontés et que l’on vous répondait que, allons voyons, vous avez tout simplement tort. Mais ne vous inquiétez pas, voici l’homme qui saura réparer le problème, faire de vous celle que vous devriez être.

Et lorsque vous criez – vous hurlez – que vous ne voulez pas que ce vieux bouc vous touche, que vous ne lui permettez pas de tripoter vos parties intimes, on vous assure avec regret que cela fait partie du syndrome.

J’ai bel et bien perdu la tête quelque temps. Comment pouvais-je rester saine d’esprit dans pareille situation ? Je ne pouvais pas m’enfuir, à cause des enfants. J’ignore si leur arrivée précoce était prévue par mon mari – le coup de maître d’une stratégie à long terme – ou s’il s’agissait pour lui d’un heureux hasard. Quoi qu’il en soit, à cause d’eux, je ne pouvais m’échapper.

Savez-vous qu’à notre époque si éclairée, rien ne garantit qu’une femme qui divorce aura le droit de voir ses enfants ? Autrefois, c’était absolument interdit. Puis, il y a quelques décennies, a été présenté un projet de loi autorisant les femmes à « déposer une demande » pour les voir. Sans garantie que cela aboutisse. Et la mère doit prouver qu’elle est stable et méritante. Lucius avait déjà passé des années à établir que je n’étais pas saine d’esprit. Il possédait une pléthore des rapports médicaux pour le prouver. À cette époque, Charlie avait huit ans, Elfrida sept, Averil cinq. Si j’étais partie, je ne les aurais jamais revus. Ah, j’étais complètement coincée.

Il avait par ailleurs un autre atout : les gouttes magiques du docteur Broome. Au début, ils m’en administraient une dose infime, et figurez-vous que je m’en réjouissais. Elles atténuaient tout et me plongeaient dans une sorte de brouillard préférable à une conscience aiguë. Mais par la suite, elles étaient utilisées comme une arme et une punition, avec une dose plus forte. Je perdais une demi-journée à dormir, parfois même une journée entière.

Je pensais réellement que j’allais mourir dans cette maison de Durham. Je ne voulais pas que mes enfants se retrouvent sans mère. J’ai appris que plus je me montrais docile, moins le docteur Broome venait me voir. Seul le fait de rester assise dans ma chambre, de jouer avec les enfants et de regarder par la fenêtre n’entraînait pas de visite du médecin. C’est donc ce que je faisais. Tous les jours sans exception. Parfois, on me sortait et on m’époussetait comme un vieux manteau, lorsque avait lieu un événement mondain auquel il ne pouvait se rendre sans moi. Je recevais alors des instructions strictes sur ce que je devais ou ne devais pas dire.

Savez-vous, Mabel, que deux hommes suffisent à envoyer une femme à l’asile ? Un mari et son médecin forment le parfait tandem. Le mien m’a laissé entendre qu’il avait en sa possession de tels documents. Le docteur Broome les avait signés sans hésitation. Il a été question d’un endroit dans le Yorkshire pour les femmes fragiles et dépravées. Je ne sais pas si vous avez entendu parler de ce genre d’institution, Mabel, mais elles sont des plus inhumaines. Beaucoup sont dirigées par des gens comme mon mari et le docteur Broome, pour qui chaque réaction naturelle d’une femme n’est qu’une preuve de plus de son instabilité. Je devais me montrer très prudente.

J’ai commencé à compter. Mon mari m’accusait de souffrir d’un certain nombre de compulsions, mais celle-ci était la seule. Je priais pour que mes enfants fassent un mariage heureux à l’âge habituel – vingt ans, vingt et un ans. Si Averil se mariait à vingt ans, j’avais encore quinze années à tenir… Je me concentrais sur mes enfants, je lisais tous les livres que je parvenais à faire entrer en douce dans ma chambre. Je comptais les jours. Ma vie me filait entre les doigts et je passais à côté de tout.

 

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